À l’instar de la communauté de Granby, l’Assemblée nationale s’est montrée unie dans le drame.

Enfance maltraitée; communion politique

CHRONIQUE / Je n’avais jamais vu un tel moment à l’Assemblée nationale. Jamais je n’avais vu les parlementaires être unis et bouleversés comme ils l’étaient ce jeudi à la séance de la période des questions. Tous ont trouvé des mots justes pour s’exprimer avec intelligence et sensibilité sur la tragique défaillance collective ayant mené au meurtre de cette fillette de 7 ans, abandonnée aux mains de ses bourreaux, à Granby.

La solidaire Manon Massé a bien fini par laisser tomber, dans le courant de la journée, dans une salle de presse du Parlement, que l’austérité des années libérales pouvait être en cause. Mais c’est néanmoins une profonde et sincère communion politique et humaine qui a dominé à l’Assemblée nationale.

Rien ne l’illustre mieux que les applaudissements que tous les députés, y compris ceux de l’opposition, ont adressés au premier ministre François Legault en pleine période des questions, alors que de telles démonstrations sont interdites à cette séance depuis plus de trois ans. Personne ne s’est évidemment formalisé de cet accroc aux règles. M. Legault venait de proposer la tenue d’un large exercice d’examen parlementaire sur la protection des enfants.

Malheureusement, le Parlement québécois n’a pas souvent parlé de protection à l’enfance ces dernières années. Cette protection n’a jamais accaparé bien longtemps l’esprit des ténors politiques. Elle n’a jamais été érigée en cause nationale.

L’Assemblée nationale est même passée à côté d’un vrai et large débat lors de la «modernisation» de la Loi de la Protection de la Jeunesse, votée en 2017.

Pourtant, ce ne sont pas les signaux d’alarme qui ont manqué au fil des ans. Prenons un seul exemple : en 2016, le décès d’un tout jeune enfant au Saguenay—Lac-Saint-Jean avait déclenché une enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Et après? Presque rien. Cette enquête avait mis en lumière toute une série de dysfonctionnements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) du Saguenay—Lac-Saint-Jean, mais aussi, dans ce cas précis, dans le réseau de la santé.

Les recommandations portaient tant sur la formation du personnel de la DPJ que sur la mise en place, sur une base régionale, d’une équipe d’experts en santé et en abus physiques, une équipe qui serait liée aux services de protection de la jeunesse.

La grande réflexion

François Legault et les autres élus ont eu la hauteur de ne pas montrer du doigt la seule Direction de la protection de la jeunesse dans le drame de Granby. Le premier ministre a aussi évoqué l’école et les tribunaux.

C’était de la hauteur, car faut-il rappeler ici que la mission des services de protection de la jeunesse est on ne peut plus difficile? Que les signalements ne cessent d’augmenter d’année en année? Que le nombre de parents incompétents et dangereux est élevé? Que la maltraitance est un fléau national? Que les services de protection sont débordés? Que les intervenants ne sont pas assez nombreux? Qu’ils sont confrontés à des difficultés humaines que peu d’entre nous seraient même capables de voir?

Le grand exercice de réflexion que lancera le gouvernement donnera lieu à des questions déchirantes. Faut-il continuer à tout faire pour laisser certains enfants dans leurs familles ou pas? Tout? Non, bien sûr. Mais jusqu’où le permettre?

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse alimentera bientôt cet aspect précis de la réflexion. Elle rendra publique une enquête qu’elle a lancée il y a deux ans parce qu’elle avait des raisons de croire que des enfants placés en famille d’accueil par la Direction de la protection de la jeunesse de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec n’avaient pas droit aux «standards de pratique reconnus».

Cette réflexion générale forcera les tribunaux et tout le système à se demander s’ils s’assurent toujours de placer la sécurité de l’enfant au-dessus de tout.

Manque de moyens

Dans cet exercice de réflexion, les parlementaires ne manqueront pas de s’interroger sur les effets de la réorganisation des services de santé. Mais que personne n’aille croire que les difficultés et les drames sont nés avec elle!

Les élus s’interrogeront sur les budgets dévolus aux services de protection de la jeunesse. Car, à côté des erreurs de jugement et des fautes commises par des individus, il existe un manque de moyens. L’enquête publique du coroner se penchera sans doute aussi sur cet aspect des choses.

Derrière le drame de Granby apparaît un drame général : les besoins en matière de protection de la jeunesse ne cessent de croître.

Voilà des années que je scrute l’exercice d’examen des crédits budgétaires, qui se déroule chaque année à l’Assemblée nationale — et dont le dernier épisode de 200 heures s’est conclu jeudi. Voilà des années que je le critique. Normalement, un tel exercice aurait dû permettre à un moment ou l’autre aux parlementaires de voir si les moyens accordés à la protection de la jeunesse correspondent bel et bien aux besoins. Or, ça n’a jamais été vraiment fait. On est toujours passé à côté.