Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Chrystia Freeland n’ânonne pas ses réponses. Elle parle, sinon avec aplomb, du moins en ne cherchant pas à se défiler parce qu’elle craindrait à tout bout de champ de se piéger elle-même.
Chrystia Freeland n’ânonne pas ses réponses. Elle parle, sinon avec aplomb, du moins en ne cherchant pas à se défiler parce qu’elle craindrait à tout bout de champ de se piéger elle-même.

Chrystia Freeland, première ministre!

CHRONIQUE / Justin Trudeau ne démissionnera évidemment pas parce que les bloquistes et les conservateurs réclament sa tête, ainsi que celle de son ministre des Finances, Bill Morneau. Mais l’actuelle vice-première ministre, Chrystia Freeland, ferait une solide chef du gouvernement canadien. Ce serait même une bonne nouvelle si les circonstances politiques faisaient qu’elle occupe ce poste.

Là où Justin Trudeau est souvent brouillon, elle est structurée. C’est ce qui a fait sa force en diplomatie. Et c’est ce qui fait encore sa solidité dans les relations qu’Ottawa entretient avec l’impulsif locataire de la Maison-Blanche.

Chrystia Freeland est plus persuasive que Justin Trudeau. Elle sait mieux que lui susciter l’adhésion. C’est essentiel partout dans la vie, mais indispensable en politique. Ce n’est pas pour rien que l’actuel premier ministre ne parvient pas à élargir le cercle de ses soutiens.

Tous les deux sont pétris de valeurs d’ouverture. Mais, encore là, à en juger par ses actions et ses déclarations, Mme Freeland a plus de jugement que M. Trudeau.

De façon générale, elle paraît pouvoir davantage s’appuyer sur ses convictions que c’est le cas pour son patron. Mal assuré, il doit s’en remettre à des conseillers qui ne savent pas toujours plus que lui sur quel pied danser.

Il travaille au jugé. Elle bosse avec méthode.

Il est souvent rattrapé. Elle anticipe.

Depuis qu’elle est en politique, elle a démontré un sens du leadership. 

Ce n’est pas pour rien que Justin Trudeau l’a nommée vice-­première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales après les élections d’octobre dernier. C’est pour pallier ses propres faiblesses.

Lors du dernier scrutin, sa reconduction au pouvoir a pris appui sur la division des votes. À ce moment-là, il n’était déjà plus l’homme de la situation. Mais il faut reconnaître qu’il a eu la sagesse de s’adjoindre quelqu’un de fort.

Chrystia Freeland n’ânonne pas ses réponses. Elle parle, sinon avec aplomb, du moins en ne cherchant pas à se défiler parce qu’elle craindrait à tout bout de champ de se piéger elle-même.

Là où Justin Trudeau est naturellement conduit par une vision centralisatrice de la fédération canadienne, elle est davantage mue par l’idée de l’autonomie des provinces. D’ailleurs, si les choses se sont mieux déroulées au Canada entre les différents ordres de gouvernement pendant ces semaines de pandémie que dans d’autres pays dont l’organisation est de type fédéral, c’est beaucoup grâce à elle.

C’est une «opérationnelle», comme l’a confié François Legault au Soleil en juin. De sa bouche, c’était un vrai compliment.

Mme Freeland n’a pas mis de temps à démontrer qu’elle pourrait être la femme de la situation pour les libéraux.

En tout cas, il est difficile de voir en quoi elle a démérité.

Pas de chèque en blanc, bien évidemment. On aimerait savoir ce qu’elle a su de l’affaire WE Charity avant que celle-ci n’éclate et si elle a soulevé des questions à ce sujet à l’interne. En même temps, cette affaire ne relevait pas de sa responsabilité.

Chrystia Freeland, première ministre? Par rapport à bien d’autres de ses collègues, elle a tout ce qu’il faut. On peut noter au passage qu’elle s’exprime dans un très bon français.

Imaginons une prochaine course électorale avec Mme Freeland à la tête des libéraux fédéraux et avec Peter MacKay comme chef du Parti conservateur du Canada (on saura bientôt s’il succédera à Andrew Scheer). Avec lui et elle se disputant la fonction de chef du gouvernement canadien, ce serait une compétition plus relevée que la précédente.

Mark Carney

Fondées ou pas, des rumeurs à Ottawa font état du désir de Justin Trudeau de nommer Mark Carney au poste de ministre des Finances à la place de Bill Morneau — éclaboussé (à l’instar du premier ministre) par le dérapage lié à WE Charity. Ce serait une énorme prise pour les libéraux fédéraux tant le prestige de l’ancien gouverneur de la Banque du Canada (et de la Banque d’Angleterre) est grand.

Mais on se demande bien ce que M. Carney irait faire dans cette galère qui prend l’eau. À moins qu’il ait des ambitions encore plus grandes que celles de titulaire des Finances et que ce poste, dans son esprit, puisse lui servir de tremplin.

Avant de caresser le rêve de devenir premier ministre du Canada, Mark Carney devra faire ses classes et démontrer, dans l’épreuve du feu politique, qu’il a l’étoffe pour assumer une telle fonction. Car en politique, il serait novice.

Un non-élu ministre des Finances? Voilà qui en ferait sourciller plusieurs, cela étant.

Il n’est pas courant qu’un non-élu accède à un conseil des ministres. Mais ça arrive. Un certain François Legault en sait quelque chose. Il a été nommé ministre à Québec alors qu’il n’était pas encore député de l’Assemblée nationale. C’était lors d’un remaniement ministériel, en septembre 1998.

Le premier ministre Lucien Bouchard lui avait alors confié les rênes du ministère de l’Industrie et du Commerce. À l’époque, la nomination de ce non-élu avait indisposé des députés péquistes. Ils n’avaient pas maugréé longtemps.

Honte à eux!

Un autre sujet avant de conclure, un sujet particulièrement grave celui-là, car il touche aux fondements démocratiques de nos sociétés : la ministre fédérale de l’Infrastructure, Catherine McKenna, a encore une fois été victime d’intimidation. Ce énième incident la concernant nous renvoie aux témoignages que la caquiste Chantal Soucy, la libérale Paule Robitaille, la solidaire Christine Labrie et la péquiste Méganne Perry Mélançon ont livrés l’an dernier à l’Assemblée nationale. Elles avaient fait entendre la bêtise crasse de tant de harceleurs à la petite semaine, de tous ces gens qui, sous couvert de critiques, intimident et menacent.

Sur cette très grave dérive, on ne peut que se répéter : tous les responsables politiques devraient dénoncer les actes d’intimidation dont sont personnellement victimes des adversaires d’autres partis. Ce serait la meilleure façon d’établir un cordon de protection contre les intimidateurs — ou de tenter de le faire.

Le jour où des gens de bonne foi — hommes et femmes — ne voudront plus plonger dans l’arène politique de crainte de se faire constamment insulter, non seulement sur les réseaux sociaux, mais jusque dans la rue — y compris lorsqu’ils se trouvent avec leurs enfants —, nous aurons perdu collectivement. Nous ne nous en remettrons pas avant longtemps.

Ces menaces constantes constituent un vrai péril pour nos démocraties.