Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
François Legault a annoncé que le Québec pourrait manquer sous peu d’équipements médicaux de protection, dont des masques pour le personnel soignant.
François Legault a annoncé que le Québec pourrait manquer sous peu d’équipements médicaux de protection, dont des masques pour le personnel soignant.

Ça devrait bien aller

CHRONIQUE / François Legault affichait une gravité empreinte d’inquiétude, mardi. Comment pouvait-il en être autrement alors qu’il annonçait que le Québec pourrait manquer sous peu d’équipements médicaux de protection, dont des masques pour le personnel soignant? Il a dit cela en précisant du même souffle que son gouvernement, avec l’aide de celui du Canada et même de celui de l’Ontario, travaille à ce que ce ne soit pas le cas.

«Je veux aujourd’hui être clair, je veux vous dire la vérité. Pour certains équipements, on en a pour trois à sept jours. Donc, c’est quand même serré. Par contre, on a des commandes qui devraient arriver dans les prochains jours et on a bon espoir d’être capables de passer à travers.»

Le ton était grave. Mais ça devrait aller. On mise sur des commandes qui ont été passées.

Cette conférence de presse ne ressemblait pas aux précédentes. Aux côtés de M. Legault, le directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, a dû distinguer masque et masque. Les masques médicaux de protection doivent aller en toute priorité au personnel soignant, a-t-il rappelé. Il le faut absolument, oui.

Mais faut-il décourager les simples citoyens de se confectionner des masques en tissu — de se masquer, autrement dit? Est-ce totalement inutile si l’on n’est pas malade soi-même, comme nous sommes nombreux à l’avoir compris?

Il faudrait attendre d’en savoir plus avant de répondre formellement, mais ce ne serait pas totalement inutile, a suggéré M. Arruda. Mais attention : pour autant que toutes les autres recommandations sanitaires soient suivies, que ce soit celle de la distance physique entre les personnes ou le lavage régulier des mains.

La façon de voir les choses sur le fait de sortir masqué d’une façon ou d’une autre, même lorsqu’on est en santé, est en train de changer dans la plupart des pays occidentaux. De plus en plus de questions sont posées à ce sujet aux responsables des organisations de santé publique dans le monde — hors Asie, bien sûr, où le port du masque correspond souvent déjà à une norme sociale même chez les citoyens en parfaite santé. La mise à l’index du port du masque préventif dans nos pays a d’ailleurs consterné bien des Asiatiques ces derniers temps.

Revenons à l’inquiétude de M. Legault liée aux pénuries à venir, dont celle de masques, qui serait gravissime pour le personnel soignant.

Réveil et prise de conscience

Chez plusieurs dirigeants du monde et chez beaucoup d’entre nous, l’actuelle crise aura été comme une espèce de réveil.

Pour des biens essentiels à la vie, il faut et faudra réduire sa dépendance au reste du monde — à la Chine, entre autres, disent explicitement ou implicitement plusieurs de nos dirigeants.

Pas parce qu’il faudrait être contre elle, mais parce que les États doivent s’assurer de ne pas manquer de biens vitaux si ceux-ci peuvent être produits plus localement.

Après cette crise, les États y veilleront très certainement davantage. Surtout dans le domaine des équipements médicaux, mais pas que.

Cette crise constituera une prise de conscience sur les limites devant être imposées à un certain laisser-faire.

Il y a dix jours, le ministre de l’Économie du Québec, Pierre Fitzgibbon, disait que «le nouvel environnement géopolitique favorise une forte économie domestique» et que la tension existant «dans les chaînes d’approvisionnement mondiales va nous faire focaliser sur les approvisionnements locaux».

C’est exactement ce que met concrètement en œuvre le gouvernement de Justin Trudeau avec sa «mobilisation du secteur industriel». Le premier ministre canadien a rappelé que «le monde entier tente de mettre la main sur les équipements nécessaires pour combattre ce virus»; que «c’est pour cela qu’on sait qu’il sera important d’avoir des solutions faites au Canada».

Il restera quelque chose de tout cela au sortir de la crise.

Mardi, ailleurs dans le monde, c’est le président français Emmanuel Macron qui disait que «notre priorité, aujourd’hui, est de produire davantage en France et de produire davantage en Europe. C’est ce que nous commençons à faire avec force et courage avec les produits de première nécessité pour cette crise. C’est ce que nous continuerons à faire».

Cette prise de conscience conduira à des corrections de la mondialisation. Pas à une «démondialisation», mais à un rééquilibrage.

Par cercles concentriques, à des degrés divers, on a tous et on aura tous besoin les uns des autres — des plus proches (de façon immédiate, de l’Ontario que M. Legault a remerciée mardi à travers son premier ministre Doug Ford) jusqu’aux plus lointains. 

On ne viendra à bout de l’ennemi invisible que grâce à une coopération internationale. Pensons ici aux chercheurs. 

Politiquement, la solidarité mondiale sera indispensable, puisque tant qu’il n’existera pas de vaccin, il suffira à un moment qu’un cas réapparaisse quelque part pour que tout soit à recommencer ou presque partout ailleurs.

Cette solidarité, ou ce qui pourrait en tenir lieu, sera tout aussi indispensable sur le plan économique. On aura besoin d’un maximum de diapason international pour que l’assèchement des économies du monde ne mène pas par la suite à des guerres commerciales sauvages et dévastatrices.