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Jean-Marc Salvet
Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

Chronique

Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

CHRONIQUE / Un débat virulent s’est déroulé à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale en 2017. Fallait-il oui ou non tenir une consultation sur la discrimination «systémique» et le racisme, comme le pensait alors le gouvernement Couillard? Devant une forte opposition d’abord emmenée par le Parti québécois de Jean-François Lisée, le gouvernement a fini par reculer. Il a modifié la formule et l’objectif de cet examen.

Quoi que chacun pense de la pertinence du terme «systémique», quoi que chacun mette dedans, prenons garde à ne pas relancer ce débat paralysant!

On dit souvent que pour venir à bout d’un problème, il faut savoir bien le nommer. C’est absolument vrai. Mais il arrive aussi qu’un débat sur les mots devienne stérile et empêche toute action concrète dans une société. C’est malheureusement ce qui s’est passé dans ce cas.

Alors, svp, que personne ne monte à nouveau un tel débat en épingle! Il nous éloignerait de l’essentiel.

Il serait aujourd’hui facile de faire de gros plans sur le fait que Justin Trudeau ait utilisé le mot «systémique» et que François Legault l’ait non seulement évité, mais réfuté.

Lundi, les deux hommes, chacun de leur côté, ont dénoncé le meurtre commis par un policier blanc à Minneapolis contre l’Afro-Américain George Floyd.

Entre M. Trudeau et M. Legault, il ne s’agit pas d’une opposition sur le fond, contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire. Mais plutôt d’une façon pour l’un et pour l’autre de s’adresser à leurs sympathisants, de se présenter à la population.

«Le racisme envers les Noirs, la discrimination systémique, l’injustice – ça existe aussi chez nous», a déclaré le premier ministre du Canada.

«On sait que, malheureusement, ça existe encore et il faut lutter contre le racisme», a de son côté affirmé le premier ministre du Québec.

Justin Trudeau ne dit pas que la discrimination est chevillée au corps de la société canadienne; qu’elle est érigée en système. Et François Legault ne dit évidemment pas que la discrimination et le racisme n’existent pas au Québec. D’ailleurs, la question du profilage racial figure dans la réflexion lancée par son gouvernement sur la future réforme de la loi sur la police.

Évitons de faire en sorte que nos politiciens soient emportés par un mot qui, en raison de son potentiel de polémique, empêcherait d’avancer concrètement.

La situation des sociétés québécoise et canadienne n’est pas celle des États-Unis, mais il reste tellement à faire chez nous aussi.

On peut chacun estimer que la discrimination est systémique ou pas au Québec et au Canada. Ce que personne ne peut nier est l’existence de comportements racistes et discriminatoires ici aussi.

Et il ne faudrait pas que ceux qui sont agacés par la portée de ce mot se cabrent lorsqu’il est employé — surtout pas lorsqu’il est employé par des personnes qui sont elles-mêmes victimes de vexations, de discriminations et de racisme.

Mais surtout, surtout, il ne faudrait pas qu’une dispute politicienne sur le terme «systémique» paralyse les nécessaires actions. On a joué là-dedans tout récemment.

En 2017, Jean-François Lisée ne niait pas l’existence au Québec de discriminations et de racisme. Il vitupérait la consultation gouvernementale. Il l’estimait culpabilisante. Il avait en revanche proposé une série d’actions concrètes : interdire «l’exigence d’une “première expérience canadienne de travail”», créer «des projets pilotes de CV anonymes», établir un régime d’inspection sanctionnant la discrimination à l’embauche, et sanctionner par des amendes importantes les propriétaires pris en flagrant délit de discrimination.

Même si un corps de police comme celui de Montréal a souvent été montré du doigt en raison du comportement de certains de ses membres, il est encourageant de l’avoir entendu ces dernières heures établir une claire et nette distinction entre, d’une part, les manifestations pacifiques dénonçant le meurtre de George Floyd, ainsi que le droit des manifestants «de dénoncer haut et fort» la violence dont il a été victime et, de l’autre côté, les méprisables petits casseurs qui ont profité de la situation.

Jean-Marc Salvet
Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

Chronique

Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

CHRONIQUE / En raison de la COVID-19, le bilan routier portant sur l’année 2019 dévoilé le 8 mai par la Société de l’assurance automobile du Québec n’a pas obtenu l’attention qu’il requiert. Car même si la plupart des indicateurs confirment d’intéressantes tendances, celui concernant le nombre de piétons tués ne fléchit pas, au contraire. Une désespérante anomalie.

Cette anomalie ne devrait pas seulement provoquer un sursaut d’indignation chez les autorités publiques, mais d’actions. Elle devrait aussi provoquer ce que l’on doit bien appeler une «prise de conscience collective», bien que l’on ait souvent l’impression de lancer une bouteille à la mer qui ne reverra jamais le rivage en employant une expression comme celle-là.

En 2019, le nombre de décès chez les piétons a augmenté de 1,4 % par rapport à 2018, nous a appris la SAAQ au début de mai. Le nombre de décès chez les piétons l’an dernier s’est élevé à 71 au Québec.

Il s’agit d’une augmentation d’un décès par rapport à 2018, mais  — pour prendre un élément de comparaison plus significatif — d’un bond de 18,7 % par rapport à la moyenne des piétons tués par un véhicule motorisé entre 2014 et 2018.

Ceci explique-t-il cela? Les véhicules continuent d’être de plus en plus nombreux. Et ils prennent du volume. Ils sont de plus en plus nombreux à être hauts sur pattes.

Le vieillissement général de la population constitue-t-il un autre facteur? Sans doute. De nombreuses personnes âgées figurent parmi les victimes.

Quoi qu’il en soit, un bilan aussi désastreux n’est pas normal. Aucune personne sensée n’en disconviendra. Et pourtant, combien d’insouciants et de négligents derrière le volant parmi ces personnes d’accord pour dire que c’est anormal? 

Dans les rapports d’experts, on parle souvent de «distractions». C’est vrai. Mais parlons désormais surtout de négligence et d’insouciance. On serait plus près de la vérité.

Le mot hécatombe paraîtra fort à plusieurs au regard d’autres drames. Il est fort, c’est vrai. Mais quel mot employer devant la situation suivante? Des 333 décès recensés sur les routes du Québec l’an dernier, 21 % étaient des piétons!

En 2019, 70 piétons ou plus ont été mortellement happés pour une troisième année d’affilée.

C’est un vrai problème de société. Ainsi que de santé publique.

C’est, soit dit en passant, un pied de nez macabre lancé aux passages consacrés aux piétons dans la Loi modifiant le Code de la sécurité routière adoptée par l’Assemblée nationale en avril 2018. On y a introduit l’obligation de maintenir une distance d’un mètre (dans les zones de 50 km/h ou moins) et de 1,5 m (dans celles de plus de 50 km/h) entre un véhicule et un piéton. On y a révisé la règle de priorité aux passages pour piétons en la faveur de ceux-ci et introduit le concept de «rue partagée».

C’était bien, mais cela paraissait déjà bien insuffisant. Et c’est bien insuffisant. Sans compter le fait que ces prescriptions demeurent largement méconnues.

Les statistiques officielles dévoilées le 8 mai rendent plus impérative la mise en place des demandes formulées dans une pétition ayant circulé en fin d’année dernière et dont le docteur Alain Vadeboncoeur a été l’initiateur. Elle propose de faire respecter l’article de la loi stipulant que «lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons», le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser celui-ci pour lui permettre de traverser. Les cyclistes doivent également accorder la priorité aux piétons, soit dit en passant…

La pétition recommande que le gouvernement du Québec hausse de 100 à 300 $ les amendes liées au non-respect de l’obligation de s’arrêter à un passage pour piétons. Elle préconise aussi que les conducteurs fautifs voient tomber trois points d’inaptitude dans leur dossier.

L’organisme Piétons Québec s’inquiète de la tendance lourde à la détérioration du bilan de sécurité routière pour les piétons. Il plaide notamment et depuis longtemps pour l’aménagement de rues qui garantissent leur sécurité.

Un rapport produit en octobre dernier par un comité d’experts sur la sécurité des piétons recommande, lui, et entre autres, «d’accroître la sensibilisation faite auprès des conducteurs de véhicules routiers sur le lien entre la vitesse et les risques pour les piétons», de «fournir des outils aux décideurs et aux concepteurs municipaux afin qu’ils prennent des décisions éclairées quant aux bonnes pratiques concernant les aménagements destinés aux piétons» et que ces aménagements «favorisent le respect des limites de vitesse, particulièrement là où il y a présence d’usagers vulnérables».

Quant à nous tous, «usagers vulnérables» — car nous sommes tous piétons à un moment ou l’autre (bien que certains le soient plus que d’autres) —, soyons toujours le plus possible vigilants.

Prenons garde à nos vies! Ne perdons jamais de vue que nous sommes vulnérables.

Quant à nous, propriétaires de véhicules, soyons en permanence conscients que même la meilleure vigilance du monde des piétons — de nous tous en tant que piétons — ne réduira jamais les conséquences d’un impact entre 1000 ou 2000 kilos d’acier et nos êtres de chair et d’os.

Ce qui vaut sur la route vaut pour tout : pensons aux plus vulnérables.

Et, pour nous y aider, des amendes pour certaines infractions devraient être plus salées. Ce, parce qu’il n’y a pas que des distractions et des distraits. Il y a aussi de dangereux insouciants irresponsables. On en voit tous les jours brûler volontairement et consciemment des feux qui passent au rouge.

De vrais accidents totalement imprévisibles continueront toujours de se produire. C’est une chose.

Mais, svp, pas d’indulgence pour les imbéciles. Pas d’indulgence pour les têtes brûlées qui provoquent des accidents en quelque sorte sciemment en raison de leur propension à ne penser qu’à eux, à toujours se croire seuls au monde. Pas d’indulgence pour ceux qui trop souvent ne redoublent pas de vigilance aux feux de circulation, aux Stop, aux intersections et aux passages pour piétons, notamment. Là, on n’est pas dans des accidents accidentels. On est dans autre chose. On est dans des crimes.

Bien conduire, c’est savoir bien se conduire.

Jean-Marc Salvet
PEQ, prise deux: un ministre averti en vaut deux

Jean-Marc Salvet

PEQ, prise deux: un ministre averti en vaut deux

CHRONIQUE / La nouvelle mouture du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) est plus convaincante que la première. Exit les listes restreintes de domaines admissibles! Pour avoir droit à cette voie royale pour immigrer au Québec, les candidats devront toutefois désormais soit ajouter une expérience de travail, soit prolonger celle qui était déjà exigée. C’est défendable.

Le projet présenté jeudi par le ministre Simon Jolin-Barrette se tient. Tout à l’inverse de sa première mouture, qui s’appuyait sur des listes non seulement limitatives, mais incohérentes de «formations en demande et d’emplois en déficit».

Elle modifiait les règles en cours de route. Elle abandonnait des milliers de personnes qui pensaient en toute bonne foi avoir droit à ce parcours. C’est moins le cas avec cette mouture. Elle ajoute des conditions d’expérience de travail, certes, mais ne dit à aucun candidat que c’est terminé pour lui.

Quelques jours après la présentation de son premier projet, l’automne dernier, M. Jolin-Barrette avait dû le suspendre. Il avait dû le faire en raison du tollé. Mais aussi parce que ni lui ni le gouvernement ne pouvaient défendre un projet mal ficelé qui, de surcroît, avait pris par surprise les chambres de commerce et les réseaux universitaire et collégial du Québec. Il était indéfendable.

Un ministre averti en vaut deux! Même si ce deuxième projet peut requérir des ajustements, Simon Jolin-Barrette et son gouvernement seront en mesure de le défendre.

Politiquement, c’est le jour et la nuit par rapport au premier.

Mais l’objectif du gouvernement sera-t-il atteint? Il est de réduire la part du Programme de l’expérience québécoise dans le total de la sélection québécoise de l’immigration. Le PEQ compte actuellement à lui seul pour quelque 86% de ce total. Une très grosse part sur laquelle Québec n’a à peu près pas de contrôle, puisque le PEQ donne automatiquement droit (ou presque) au Certificat de sélection du Québec (lequel mène à l’obtention de la résidence permanente au Canada et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne).

Québec aimerait voir croître la part des immigrants provenant d’Arrima, un programme qui lui permet véritablement de choisir les candidats à l’immigration en fonction des besoins qu’il estime être ceux du marché du travail.

Il est cependant difficile de voir en quoi ou pourquoi la part des certificats de sélection délivrés à travers le PEQ baisserait significativement en raison des expériences de travail qui seront dorénavant exigées, soit des diplômés internationaux ayant étudié ici, soit des travailleurs temporaires déjà en sol québécois. C’est un pari. Rien de plus.

Même si plusieurs déplorent cette nouvelle exigence placée sur l’autoroute du PEQ, il est difficile de voir en quoi elle découragerait les postulants désireux de s’installer au Québec.

Le Québec devrait demeurer attractif. Surtout lorsqu’il aura retrouvé son élan économique.

Cette condition supplémentaire ne devrait pas plus décourager les étudiants étrangers de choisir le Québec que ne l’avait fait — et malgré tout ce que l’on entendait alors — la hausse des droits de scolarité à l’université pour les étudiants français sous le gouvernement de Philippe Couillard. Ces étudiants ont continué d’être plus nombreux chaque année à choisir le Québec.

Parmi les ajustements qui pourraient néanmoins être apportés à cette mouture, mentionnons l’idée étonnante qu’elle contient d’exclure du PEQ certaines catégories d’emplois peu qualifiés, alors qu’un domaine comme la transformation alimentaire ou le secteur manufacturier en général ont depuis longtemps d’immenses besoins. De tels candidats seront-ils recrutés à travers l’autre programme administré par Québec? Est-ce cela que l’on doit comprendre?

Par ailleurs, si l’on part du principe que l’immigration doit répondre aux besoins de main-d’oeuvre, on doit noter avec effarement qu’à peine 115 préposés aux bénéficiaires ont été sélectionnés à travers les programmes d’immigration du Québec depuis 2013. On comprend mieux, dès lors, la mise en place, annoncée par Simon Jolin-Barrette, d’un «projet pilote» visant à recruter à l’étranger 550 préposés aux bénéficiaires par année.

Plus tôt cette semaine, le premier ministre François Legault avait déjà entrouvert la porte à quelques centaines de demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD et désireux de demeurer au Québec.

Tout ça va, enfin, quand même dans le bon sens.

Jean-Marc Salvet
Élan du coeur et intérêt bien compté

Chronique

Élan du coeur et intérêt bien compté

CHRONIQUE / C’est par élan du coeur, mais aussi un peu par intérêt bien compté que François Legault a soudainement entrouvert la porte aux demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD.

M. Legault a bien sûr mis l’accent sur le fait que permettre à ces demandeurs d’asile de demeurer au Québec serait une façon de les remercier de ce qu’ils accomplissent. Ce serait en effet une façon de reconnaître leur précieux apport.

Il a aussi par la suite — rapidement, mais tout de même — fait référence à la grave pénurie de main-d’oeuvre dans ce secteur d’activité et aux besoins que comblent déjà ces demandeurs d’asile. Cela avait le mérite de la clarté.

Quoi qu’il en soit, c’est un revirement heureux de sa part. Jusque-là, le premier ministre avait refusé tout accommodement pour ces personnes.

Un accommodement raisonnable est donc enfin recherché! C’est très bien.

L’expression «accommodement raisonnable» sied bien à la situation, puisque M. Legault veut, en même temps qu’il entrouvre une porte, éviter de lancer le message selon lequel tout demandeur d’asile en attente d’une décision sur son sort pourrait s’établir à demeure au Québec dès lors qu’il dénicherait un emploi. Il créerait ainsi, il est vrai, de nombreux faux espoirs.

D’où l’insistance qu’il a mise sur l’étude au cas par cas des dossiers de ces demandeurs.

On pouvait imaginer que ce serait le cas : dès lors que Québec s’est montré ouvert à une certaine régularisation, Ottawa a indiqué être d’accord avec lui — ce qui a été dit par Justin Trudeau.

Il était difficile de concevoir que le gouvernement canadien avance sur ce terrain sans que le Québec en exprime d’abord la volonté. C’est le gouvernement Legault qui détenait la clé politique dans ce dossier.

La question des immigrants en général ainsi que celle des demandeurs d’asile ont régulièrement divisé les gouvernements Legault et Trudeau ces derniers mois.

Ces questions ont été politiquement sensibles, c’est le moins qu’on puisse dire.

Elles ont fait perdre des points au gouvernement Trudeau dans l’opinion publique au Québec. Voilà pourquoi c’est Québec qui détenait et détient toujours la clé dans ce dossier.

M. Legault a-t-il, lui, été sensible à la cause de ces demandeurs d’asile parce qu’elle semblait recueillir de plus en plus d’appuis dans l’opinion publique québécoise? C’est un élément qui a pu jouer.

Cela étant, il faut apprécier le chemin parcouru par son gouvernement après le refus ferme qu’il avait exprimé le 13 mai à une demande de la députée indépendante Catherine Fournier. La proposition de la députée embrassait peut-être trop largement, mais on y trouvait déjà l’essentiel de ce que cherche désormais le gouvernement, soit de régulariser le statut des demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD — bien que M. Legault ait précisé que ce ne serait pas une régularisation générale, mais individuelle. Au cas par cas.

Ces demandeurs d’asile ayant trouvé à s’employer dans les CHSLD sont majoritairement d’origine haïtienne. Beaucoup ont franchi la frontière canado-américaine par le chemin Roxham, un passage qui a été au coeur de bien des polémiques et de querelles politiques en 2017 et en 2018. Particulièrement entre Québec et Ottawa.

Ces polémiques et ces querelles ont été si nombreuses que bien des gens ne pouvaient plus voir les individus derrière ces «illégaux».

La reconnaissance que François Legault souhaite maintenant accorder à plusieurs d’entre eux nous permet de mieux les voir. C’est en soi précieux.

Jean-Marc Salvet
Le proverbial plat de bonbons

Chronique

Le proverbial plat de bonbons

CHRONIQUE / Il est vrai que les partis politiques fédéraux ne peuvent pas solliciter autant de dons qu’habituellement pendant la période actuelle. Pas autant qu’avant en tout cas. N’empêche qu’ils ont l’air de piger dans un plat de bonbons en recourant au programme de subvention salariale; qu’ils paraissent chercher à préserver un trésor de guerre électorale. Surtout les libéraux et les conservateurs, qui ne manquent pas nécessairement de moyens financiers importants.

Le Parti libéral du Canada, le Parti conservateur, le NPD et le Parti vert canadien ont recours au programme de subvention salariale afin de rémunérer leurs employés en cette période de crise sanitaire (ou ont l’intention d’y recourir).

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, avait un boulevard devant lui pour fustiger la décision des libéraux et des conservateurs fédéraux de faire appel à ce programme mis en place par le gouvernement de Justin Trudeau.

Ni sourds ni aveugles, les deux principaux prétendants à la direction du Parti conservateur n’ont pas tardé à comprendre que cette affaire horripilait une bonne partie de l’opinion publique des deux côtés de l’Outaouais. Peter Mackay et Erin O’Toole ont ainsi promis, chacun de leur côté, que leur parti rembourserait les sommes obtenues à ce titre s’ils en prenaient la barre.

Justin Trudeau lui-même ne devait pas se faire d’illusions lundi en expliquant que les partis politiques doivent aussi pouvoir recourir à ce programme dans la mesure où il leur évite de procéder à des mises à pied. Il ne devait pas croire qu’il convaincrait de nombreux citoyens en faisant valoir que les employés de ces partis n’ont pas moins besoin que d’autres de conserver leur boulot.

Les partis politiques ont beau ne pas avoir la cote, le premier ministre canadien a raison sur le fond : les partis ne doivent pas avoir plus de droits que toute autre organisation. Mais ils ne doivent pas en avoir moins.

D’ailleurs, et même si on peut facilement ironiser sur la chose, le Parti québécois, sur la scène provinciale québécoise, se demande lui-même actuellement s’il ne recourra pas à cette subvention salariale du gouvernement Trudeau. Il est en réflexion. Mais ne partons pas sur des chemins de travers. Restons au coeur du sujet.

Même si elles ne doivent pas avoir moins de droits, les formations politiques, compte tenu de leur situation particulière, ont néanmoins une obligation sociale et morale que d’autres n’ont pas, soit celle de faire dès à présent la démonstration qu’elles ont besoin de cet argent pour conserver leurs employés. 

Les partis ont cette obligation parce que l’on sait que les programmes d’urgence mis en place depuis le début de cette crise donnent lieu à des abus. Cela ne veut pas dire que tous ces programmes ne sont pas nécessaires. Pas du tout! Sans ce train de mesures exceptionnelles, la crise sanitaire aurait déjà plongé toute la société dans une épouvantable crise économique et sociale. Gardons toujours cela à l’esprit. Entre deux maux, on choisit le moindre.

Si les partis ont l’obligation morale de faire dès à présent la démonstration publique du besoin réel qu’ils ont, c’est parce qu’ils sont situés à la confluence du pouvoir.

Dans une configuration de gouvernement minoritaire, à Ottawa, tous les partis en sont d’ailleurs proches.

En raison de leurs moyens, les libéraux et les conservateurs fédéraux ont, plus que les néo-démocrates et les verts, l’obligation de faire très rapidement la démonstration de la nécessité qu’ils ont de passer par ce programme. La cohérence le commande, de surcroît. Car les conservateurs ont aboli le financement public des partis sous Stephen Harper et les libéraux ont préféré ne pas le rétablir par la suite. Cela, c’est sans compter le fait que ces derniers forment le parti duquel provient l’actuel gouvernement.

Résumons-nous : même s’il est facile et tentant de casser du sucre sur le dos des partis politiques, le recours à la subvention salariale n’est pas condamnable en soi. Sans cette subvention, les partis mettraient à pied des salariés, qui se tourneraient ensuite vers... la Prestation canadienne d’urgence. Celle-ci ne rapporterait pas nécessairement autant aux employés licenciés, mais l’État paierait quand même quelque chose.

En fait, la seule question qui se pose vraiment est la suivante : des partis font-ils appel à cette subvention salariale pour de mauvaises raisons? C’est pourquoi, si l’on reste sur la scène fédérale, le bureau du directeur parlementaire du budget devrait être mandaté pour donner rapidement un avis là-dessus. Ou celui du directeur général des élections du Canada. C’est la proposition que nous formulons.

De façon plus générale, cet épisode donne envie de rappeler que le système de financement des partis politiques provinciaux au Québec est préférable à celui gouvernant les formations fédérales. Au Québec, le financement des partis s’appuie surtout sur l’État. Il est lié au nombre de votes qu’ils recueillent. Ce système réduit la possible influence de puissants donateurs et a le mérite d’assurer un financement stable et, donc, prévisible. Ce qui ne veut pas dire que la situation actuelle ne leur rend pas les choses difficiles, comme le prouve l’exemple du Parti québécois. Mais ce système de financement essentiellement public basé sur les résultats électoraux est globalement plus juste.

Jean-Marc Salvet
La souveraineté? C’est-à-dire?

Jean-Marc Salvet

La souveraineté? C’est-à-dire?

CHRONIQUE / La question du titre est un peu une boutade. On sait très bien ce qu’est l’indépendance ou la souveraineté d’une nation. En fait, on croit le savoir. Mais, au fond, cet état de fait existe à géométrie variable.

Il a beaucoup été question cette semaine dans les médias des 40 ans du référendum de 1980. On y a fait l’analyse de la défaite du camp du Oui; ou de la victoire du camp du Non — selon le point de vue que chacun veut bien adopter.

Depuis longtemps, cependant, chaque fois qu’il est question de ce projet politique porté depuis le début de son histoire par le Parti québécois, on peut s’étonner de constater à quel point il est bien peu défini.

Certes, de très nombreux indépendantistes argueraient qu’il est au contraire parfaitement défini, puisque l’on sait qu’il s’agit pour une nation de pouvoir voter toutes ses lois et de signer les traités internationaux qu’elle veut...

Comment alors expliquer que d’aussi nombreux péquistes aient sursauté en 2014 lorsque Pauline Marois a dit qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada?

Mais, au fond, comment s’étonner de leur étonnement? Ces questions sont sans cesse éludées par le Parti québécois.

Un parallèle avant de poursuivre : à notre époque, les programmes que les partis politiques présentent en campagne électorale sont précis et définis. Ils constituent des feuilles de route. Et un projet d’indépendance ne serait pas explicite? Voyons! Il y a là une incongruité.

Pour un parti, il vaut mieux avoir des réponses à ce que l’on propose que de ne pas en avoir. Il vaut mieux avancer à visière levée que de flouter les contours.

Le mot «indépendance» ne peut faire foi de tout. 

Quel type de souveraineté? Cette question est une marotte chez moi. J’y reviens souvent dans des termes identiques. C’est que je ne cesse de m’étonner que le Parti québécois laisse en plan cette interrogation.

On sait pourquoi. Les péquistes n’ont jamais vraiment partagé entre eux la même vision des choses. Et, surtout, s’avancer sur ce terrain a souvent été vu comme une prise de risque. Plus leur parti fournirait de détails, plus il donnerait de prises à ses adversaires...

Mais l’époque exige au moins qu’un parti portant un tel projet soit capable de nous dire s’il souhaite ou non une monnaie commune. C’est un chemin plus difficile, mais tellement moins incantatoire.

Après, au moins, il serait possible de discuter. Et, pour les souverainistes, ce serait une occasion de tenter de faire la pédagogie du projet qu’ils portent et de susciter et d’animer des débats, de surcroît.

Le plus difficile pour le Parti québécois n’a jamais été de réaffirmer sa foi en la souveraineté. Non plus que d’énoncer les bienfaits qui découleraient d’un Oui majoritaire lors d’un éventuel troisième référendum sur l’indépendance. Pas plus que de dresser le procès du «régime canadien». Tout ça, c’est son pain et son beurre. Il sait le faire.

Depuis au moins une génération — je le répète une énième fois —, le plus dur pour le Parti québécois a toujours été de dire aux Québécois si son projet comportait ou non l’adoption d’une monnaie québécoise; si l’armée devait être commune ou pas (avec ce qui resterait du Canada); s’il fallait créer ou pas des institutions politiques communes avec un Canada amputé du Québec (et encore moins de dire lesquelles, bien sûr). Autre question flottant dans les airs: quel type de frontières?

Sur toutes ces questions, les pages sont blanches. Y répondre serait pourtant, pour le Parti québécois, accepter de mener un long et vrai travail de reconstruction.

Y aura-t-il enfin du mouvement de ce côté? Plus tôt cette année, le Comité national des jeunes du Parti québécois a dit qu’un Québec indépendant devrait avoir la «piastre québécoise» comme monnaie. Mais les jeunes péquistes n’ont pas précisé si, dans leur esprit, elle devait être adossée au dollar canadien (si bien sûr cette devise voyait le jour un jour lointain, après un éventuel troisième référendum qui donnerait la victoire au Oui. Il y a quand même loin de la coupe aux lèvres).

Du mouvement? À la Commission politique du Parti québécois, on confie avoir la volonté de creuser des questions comme celles soulevées dans ce texte.

Quarante ans après le premier référendum lancé par ce parti, ce ne serait que normal.

Jean-Marc Salvet
On espère que ça va bien aller, mais on n'en sait rien

Chronique

On espère que ça va bien aller, mais on n'en sait rien

CHRONIQUE / On espère que ça va bien aller. On l’espère, mais on n’en sait rien.

Tout le monde déconfine graduellement. Le Québec pouvait difficilement faire bande à part, y compris dans la région de Montréal, qui demeure un point rouge sur la carte du Canada et même sur celle du monde.

La santé publique n’est pas une science exacte. C’est une science en quelque sorte politique — dans le bon sens du terme. Elle doit tenir compte de toute une série de facteurs. Et François Legault aussi.

Pour le Grand Montréal, le premier ministre devait prendre en compte l’impatience de nombreux citoyens (et pas seulement des commerçants) et les effets négatifs des restrictions; tout comme il l’avait fait pour le reste du Québec. 

Un peu partout en Occident, on déconfine de plus en plus. Les Québécois le lisent, le voient à la télé, l’entendent à la radio. Difficile, dans ces conditions, de ne pas le faire ici aussi. D’autant que la situation sanitaire paraît s’améliorer.

Mais on ne sait pas si ça ira bien et si ça ira mieux longtemps. Ni les autorités de la Santé publique, ni le premier ministre et son entourage ne le savent. Il existe des risques. M. Legault n’a pas cherché à les éluder.

On ne sait pas si ça va bien aller. Et pour cause : on est encore au tout début de cette pandémie.

Pour les nouvelles étapes qui s’ouvriront et pour la suite des choses, ayons à tout le moins à l’esprit que ce n’est pas seulement la maladie «des autres». Le Dr Michel de Marchie, intensiviste à l’Hôpital général juif, l’a très bien exprimé dans La Presse+ ces derniers jours. Ce n’est pas une maladie qui attaque exclusivement les personnes âgées en CHSLD, a-t-il insisté. Et de relater qu’il a «eu un patient de 34 ans, des femmes enceintes qui ont été très malades, des gens de 40 à 60 ans sans facteur de risque», etc.

Pendant les mois à venir, sans pour autant dramatiser, il faudra être prudent un peu comme si chaque jour était un sursis au milieu de cette épidémie. D’où la nécessité des gestes barrières dont on parle et reparle.

Au moins, ne nuisons pas!

Le tout premier précepte moral dans la vie est tout simple; il est de ne pas nuire — de ne pas nuire aux autres. «Ne pas nuire» est un fondement de nos vies en société. Il doit l’être en tout cas. Alors, ne nuisons pas au moins!

Il faudra être prudent et vigilant pour soi et pour les autres. Il faudra l’être au nom entre autres des préposés aux bénéficiaires, des infirmières, des médecins, de l’ensemble du personnel hospitalier, des soignants en général. Il faudra l’être pour aider notre système de santé à faire inéluctablement ou éventuellement face à une recrudescence des cas de COVID-19 sans qu’il soit submergé et sans qu’il doive abandonner tout le reste.

Le plus difficile sera de ne pas se laisser emporter par l’insouciance estivale. Ce sera de concilier la relative et douce insouciance qu’apporte l’été — relative parce que son degré varie en fonction des sensibilités de chacun, de son milieu de vie, de ses conditions socio-économiques, de son réseau de relations, etc. — et la nécessité de la vigilance constante.

Mais c’est possible avec en tête l’idée de «ne pas nuire». Ça, on le sait.

Jean-Marc Salvet
L’opportunisme ordinaire

Chronique

L’opportunisme ordinaire

CHRONIQUE / Une semaine après avoir été propulsée à la tête du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade a symboliquement pris ses distances du règne de Philippe Couillard. Elle l’a fait en saluant la Journée nationale des patriotes en tant que cheffe de cette formation politique.

Sans trop de surprise, certains lui ont rapidement dressé un procès en hypocrisie.

C’est néanmoins une pomme de discorde en moins entre les partis politiques québécois.

La nouvelle cheffe libérale s’est fait égratigner lundi lorsqu’elle a salué et affiché sur les réseaux sociaux le drapeau des patriotes — hissé au sommet de l’Assemblée nationale chaque Journée nationale des patriotes depuis l’élection de la Coalition avenir Québec. «Rappelons-nous du bagage historique de cette Journée nationale des patriotes pour notre démocratie, mais aussi tout ce que cela représente dans l’essor du Québec moderne», a-t-elle écrit.

Il s’agit d’un revirement par rapport à la position de son prédécesseur. En 2017, le chef libéral Philippe Couillard avait refusé, alors qu’il était premier ministre, que le drapeau tricolore des patriotes flotte sur l’hôtel du Parlement.

«Le drapeau de notre patrie, c’est le drapeau du Québec; le drapeau de notre pays, c’est le drapeau du Canada. Et on en est très contents», avait-il tranché en mettant un terme à un débat qui l’opposait à Jean-François Lisée. M. Lisée était chef du Parti québécois à ce moment-là.

«Malheureusement, suite à l’appropriation unilatérale de ce symbole par le mouvement indépendantiste, et d’autres organisations moins intéressantes, il paraît difficile de penser que ça va déclencher l’unanimité parmi notre population», avait justifié Philippe Couillard.

Ce lundi, Mme Anglade a été traitée d’hypocrite par quelques-uns sur les réseaux dits sociaux. Sur le fond — je parle du fond et non pas des mots choisis par certains —, c’est une critique certes admissible compte tenu du revirement du Parti libéral du Québec sur cette question.

On espère néanmoins que ceux qui lui instruisent ce procès en hypocrisie ne sont pas les mêmes qui accusent son parti d’avoir oublié tout nationalisme, tout en soutenant du même souffle qu’il ne changera plus jamais. On ne peut pas à la fois accuser ce parti de sclérose sur ce front et l’attaquer dès qu’il fait un pas dans cette direction, ne serait-ce que symboliquement. Il faut être cohérent.

Surtout que Mme Anglade se serait fait encore davantage épingler par ces mêmes personnes si elle était restée silencieuse lundi.

S’il faut ajouter une lapalissade, on pourrait dire, cela étant, que le geste de Dominique Anglade ne dit rien de profond et que l’on ne pourra juger de son «nationalisme» — qu’elle veut différent de celui de la Coalition avenir Québec — qu’à ses propositions. Bien évidemment.

Des gages

La preuve qu’elle a bien des gages à donner de ce côté? Si c’est la première fois qu’elle salue et affiche le drapeau des patriotes en tant que cheffe du Parti libéral du Québec, ce n’est pas la première fois qu’elle le fait elle-même — même si peu de gens s’en souviennent. D’ailleurs, même chez les libéraux, ils n’étaient pas si nombreux à s’en souvenir ce lundi...

En mai 2019, alors qu’elle n’était que candidate pressentie à la succession de Philippe Couillard, Mme Anglade avait publié une vidéo pour souligner et saluer très chaleureusement la Journée nationale des patriotes. Le Parti libéral du Québec (dont la direction était occupée par l’intérimaire Pierre Arcand) venait d’acquiescer à la demande du Parti québécois de faire en sorte que le drapeau des patriotes flotte sur l’Assemblée nationale lors de cette journée.

Mais on ne savait pas si cela deviendrait une politique interne sous un nouveau chef libéral. Voilà qui est fait.

Le fait que nous soyons peu nombreux à nous rappeler que Mme Anglade refait cette année ce qu’elle a fait l’an dernier prouve bien que les symboles du genre ne sont que des… symboles. Rien de plus.

Surtout que chacun met ce qu’il veut bien mettre dans ces symboles. Chacun les colore à sa façon.

Et ce qu’on y met varie au gré de la conjoncture, qui plus est.

Sans compter que la perception même de ces symboles évolue au fil du temps...

Finalement, on est devant un opportunisme ordinaire et général dans ce dossier.

L’opportunisme est même général.

Chacun sert ses intérêts du moment.

En 2012, avant de devenir premier ministre, Philippe Couillard avait été bien moins véhément qu’en 2017. Il faisait valoir que le Parti libéral du Québec tirait ses origines du mouvement patriote et que son drapeau tricolore à bandes verte, blanche et rouge était un signe d’inclusion, puisqu’il représentait l’Irlande, la France et l’Angleterre. Ce n’était plus le cas en 2017?

En 2017, Jean-François Lisée voulait que le drapeau des patriotes soit hissé sur l’Assemblée nationale. Or, il ne l’avait jamais été lorsque le Parti québécois a été au pouvoir.

Pas même lorsque lui-même était ministre dans le gouvernement de Pauline Marois.

Jean-Marc Salvet
Offrons des masques en cadeau, mais...

Jean-Marc Salvet

Offrons des masques en cadeau, mais...

CHRONIQUE / Les réticences d’ordre juridique sur l’obligation qui pourrait être faite de porter un couvre-visage ont finalement été jetées par-dessus bord assez rapidement par François Legault et Horacio Arruda. En 24 heures seulement. Si les autorités québécoises n’en font pas une obligation pour l’instant, c’est maintenant en raison d’un manque de masques. C’est un autre ajustement assez rapide.

Mais il est le bienvenu, car il s’agit d’une explication qui tient beaucoup mieux la route que les écueils juridiques.

Après toutes les restrictions imposées depuis le début de la crise, celle d’obliger le port du masque dans certains lieux pour des motifs de santé paraît fort défendable devant un tribunal.

Cela étant, même si cet article de protection se trouvait tout à coup en quantité suffisante, il vaudrait quand même mieux avancer pendant quelque temps encore en recommandant «très fortement» son port là où une distance physique de deux mètres ne peut être respectée plutôt que de l’imposer tout de suite. «Très fortement», c’est-à-dire comme le suggèrent désormais les autorités gouvernementales.

Il faudrait procéder par étape parce que les autorités ont soufflé encore pas mal de tiède jusqu’à cette semaine sur cette protection.

S’il n’y en a pas suffisamment pour le grand public, c’est qu’elles n’ont pas estimé jusqu’à tout récemment qu’elles pourraient l’imposer dans certaines circonstances ou le recommander de plus en plus fortement. Dans les transports en commun, par exemple.

Au passage, le directeur national de la santé publique a noté que des citoyens pourraient en aider d’autres à obtenir des masques, puisque jour après jour et pendant des semaines, ceux-ci peuvent représenter un coût qui finit par se faire sentir pour certains.

Plusieurs en offrent déjà à autrui. Mais nous pourrions être encore plus nombreux à penser en offrir; à en offrir en cadeau même.

Offrons-en au cours des prochaines semaines et des prochains mois! Mais cela ne devra pas empêcher les autorités publiques de voir, à terme, à leurs responsabilités d’en fournir aussi aux plus vulnérables à travers les deniers publics.

Manque de précisions

François Legault répète aussi souvent que possible qu’il n’hésitera pas à repousser la levée des restrictions dans la grande région de Montréal au-delà du 25 mai — la plus récente échéance présentée par son gouvernement. Mais pourquoi subsiste-t-il ou a-t-il subsisté jusqu’ici des soupçons voulant qu’il ait voulu aller trop vite lorsqu’il a présenté les premières dates de déconfinement pour le Grand Montréal?

Parce que son gouvernement a mis des dates sur la table plutôt que d’y étaler les critères précis, objectifs et transparents sur lesquels il s’appuiera pour en arriver à ce déconfinement.

Cette situation a été exposée lors des deux périodes des questions un peu particulières tenues à l’Assemblée nationale ce mercredi. Elle a été exposée tant par le Parti libéral du Québec — entre autres par la nouvelle cheffe, Dominique Anglade, dont le ton a été exemplaire — que par le Parti québécois.

Le chef péquiste, Pascal Bérubé, a longuement mis en exergue le problème. «Un vrai plan de déconfinement, c’est plus qu’une liste de dates», a fait valoir l’élu de Matane-Matapédia. Il a donné l’exemple de l’État de New York, qui a publié un guide à l’intention de ses concitoyens.

On y explique que le déconfinement ne pourra devenir réalité que lorsqu’une série de critères seront atteints. Pascal Bérubé les a résumés ainsi: tant de nouveaux décès, tant de nouvelles infections, tant de nouvelles hospitalisations pendant 14 jours; 30 % des lits d’hôpitaux disponibles, 30 % des lits en soins intensifs disponibles; 90 jours de réserve d’équipements de protection pour les travailleurs de la santé; capacité de retracer les contacts des personnes infectées dans des délais prescrits, etc.

Ce plan de déconfinement s’appuyant sur des critères chiffrés et observables, c’est précisément ce qui a manqué et ce qui manque encore au Québec.

Le premier ministre François Legault insiste toujours pour dire que le Québec s’appuie sur les conditions fixées par l’Organisation mondiale de la santé.

Tout comme à New York, a-t-il répliqué mercredi.

Mais il n’a été précis que sur un élément. Il a expliqué qu’il faut un coussin «d’à peu près 30% dans le nombre de lits» aux soins intensifs.

Il manque encore bien des précisions de la part des autorités québécoises sur ces critères, même s’il n’y a pas vraiment de doutes à cultiver sur le fait que la grande région de Montréal ne sera déconfinée que lorsque la situation le permettra.

Le gouvernement a tout de même paru pressé de fournir des dates. Pour donner de l’espoir? Peut-être en partie.

Mais attention : des dates repoussées ou des faux espoirs peuvent décourager des citoyens et des commerçants. Surtout quand on ne fait pas la pédagogie des critères précis de levée des restrictions.

Pascal Bérubé

Une et même deux périodes des questions ne font pas une session parlementaire, mais Pascal Bérubé s’est illustré au Salon bleu mercredi.

Le chef par intérim du Parti québécois a insisté sur l’importance de faire connaître les critères précis devant mener au déconfinement. Il a aussi posé la question qui a fait admettre au chef du gouvernement québécois qu’il ne saurait être question de discuter à l’heure actuelle de l’obligation de porter un masque dans certains lieux non pas en raison d’écueils juridiques, mais en raison du manque de «disponibilité» de cet article — ce qu’il a répété plus tard en point de presse.

Jean-Marc Salvet
Tous inquiets

Chronique

Tous inquiets

CHRONIQUE / Samedi, alors qu’il était interrogé sur le scénario effrayant de l’Institut national de santé publique du Québec selon lequel la grande région de Montréal enregistrerait jusqu’à 150 morts par jour cet été si on déconfinait dans la situation actuelle, le premier ministre du Canada s’est dit inquiet. Il n’allait tout de même pas dire l’inverse! Qui n’est pas inquiet pour Montréal?

Accuser Justin Trudeau d’ingérence pour cela, comme l’a fait le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, c’était clairement chercher à alimenter des querelles à des fins politiques et détourner l’attention de vrais drames.

Ce scénario de l’Institut national de santé publique du Québec dévoilé en fin de journée vendredi est d’autant plus effrayant qu’il ne tient même pas compte des décès qui surviendraient encore dans les CHSLD cet été.

Des experts du Québec se disent inquiets. Le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois se disent inquiets. Et le Bloc québécois estime que Justin Trudeau devait se taire? C’est bien sérieux, ça?

Si on voulait couper les cheveux en quatre, on pourrait dire que le premier ministre du Canada aurait été mieux avisé d’employer le qualificatif «sérieux»; qu’il aurait été préférable qu’il dise que cette projection de l’Institut national de santé publique indique une possibilité qu’il faut prendre très au sérieux. Mais cela n’aurait rien changé au fond des choses.

On peut être indépendantiste, autonomiste ou tout ce que l’on voudra et ne pas se hérisser chaque fois que Justin Trudeau ouvre la bouche et qu’il semble laisser prise à une réplique potentielle. Il a le droit de s’exprimer autant que les experts, autant que le Parti libéral du Québec, autant que Québec solidaire et autant que le Parti québécois, ainsi qu’autant que les citoyens.

Le chef du gouvernement canadien est député d’une circonscription montréalaise, qui plus est.

De l’ingérence fédérale parce qu’il est premier ministre du Canada? Justin Trudeau n’a tout de même pas dit qu’il ne faisait pas confiance aux différents volets du plan de déconfinement du gouvernement de François Legault! En répondant à une question, il a dit être inquiet. Rien de plus.

Comble de malheur politique pour Yves-François Blanchet, le premier ministre du Québec s’est lui-même dit «inquiet», lundi. «À Montréal, la situation n’est pas sous contrôle. Elle est inquiétante. Je veux être très clair, là : on est tous inquiets de la situation à Montréal. Moi le premier. Donc, il n’y en a pas des plus inquiets, puis des moins inquiets», a déclaré François Legault.

«On est tous inquiets. Que ça soit les spécialistes du fédéral ou les spécialistes du provincial ou du municipal, on est tous inquiets de Montréal.»

C’est après avoir exprimé son inquiétude que M. Legault a assuré que le scénario pessimiste de l’Institut national de santé publique du Québec ne se produirait pas parce que le déconfinement dans la grande région de Montréal serait repoussé une nouvelle fois, au-delà du 25 mai, s’il le fallait.

Alexandre Cusson, un OPNI dans le ciel

Changeons de sujet pour en aborder un plus strictement (ou plus étroitement) politique : le désistement d’Alexandre Cusson et le couronnement de Dominique Anglade à la tête du Parti libéral du Québec.

Si on pouvait déjà écrire le 19 mars dans cette chronique que le report des courses à la direction engagées au Québec et au Canada était susceptible de permettre à un candidat comme Alexandre Cusson de renoncer à mener la sienne jusqu’au bout, c’était tout simplement parce que sa campagne était mal partie et qu’il n’avait encore rien fait pour se distinguer.

Et aussi parce que la nécessaire suspension de la course libérale due à la pandémie — suspension qu’il avait lui-même réclamée très officiellement — était de nature à lui compliquer l’existence sur le plan personnel, puisque tous les candidats engagés dans les courses qui avaient cours à ce moment-là ne pouvaient pas se permettre de mettre leur vie entre parenthèses pendant des mois et des mois. M. Cusson avait quitté son poste de maire de Drummondville en janvier pour se lancer dans cette compétition.

En annonçant lundi qu’il abandonnait la course à la direction du PLQ, il a noté qu’il n’est pas «indépendant de fortune» et qu’il ne lui est pas possible de passer plusieurs mois sans aucune rémunération.

N’empêche que politiquement parlant, Alexandre Cusson avait un très gros problème.

Il s’est lancé avec un boulet au pied et n’est jamais parvenu à s’en débarrasser. Non seulement avait-il raté sa première entrée en scène à Sherbrooke en novembre, lors d’une réunion militante des libéraux, mais il demeurait encore des semaines plus tard un objet politique non identifié, un OPNI.

M. Cusson était entré à reculons dans cette course et cela paraissait.

Pour plusieurs libéraux, son principal atout était de ne pas être... Dominique Anglade. C’était beaucoup à leurs yeux, mais cela ne constitue nullement un programme politique.

Mme Anglade a vaincu sans péril. Un OPNI est passé dans le ciel politique québécois. La première femme cheffe du PLQ triomphe donc sans gloire.

Elle a néanmoins le grand mérite de se lancer dans une aventure sur la scène provinciale sans même avoir une toute petite garantie de succès à l’heure actuelle.

Jean-Marc Salvet
Des plans de déconfinement précipités?

Jean-Marc Salvet

Des plans de déconfinement précipités?

CHRONIQUE / Nous ne sommes évidemment pas tous des experts en santé publique. Mais les doutes que nous étions nombreux à avoir sur des volets importants des plans de déconfinement lorsqu’ils ont été présentés récemment n’étaient pas totalement infondés. Les plans de la grande région de Montréal comportaient manifestement de gros paris.

Tellement qu’à peine 10 jours après avoir dévoilé celui sur les écoles primaires et les services de garde de l’agglomération urbaine de Montréal, le gouvernement de François Legault a repoussé leur réouverture d’une semaine.

Il avait déjà repoussé l’ouverture des commerces non essentiels dans cette région à peine six jours après le dévoilement du plan les concernant. Et il vient de décider d’un deuxième report à leur sujet trois jours seulement après ce premier changement.

Finalement, dans la région de Montréal, ce devrait donc être le 25 mai à la fois pour les commerces ayant pignon sur rue, ainsi que pour les écoles primaires et les services de garde.

Le gouvernement avait prévenu qu’il changerait des dates sur le calendrier si la situation se détériorait. Il modifie les plans parce qu’elle ne s’améliore même pas.

C’est très bien que le gouvernement s’ajuste. Il fait ce qu’il avait dit qu’il ferait. Bien malavisé celui qui le lui reprocherait.

On peut tout de même se demander si c’est bel et bien la «science» qui a pleinement présidé au grand calendrier initial de réouverture.

Si ce n’était que la science qui avait dicté la cadence, le Québec n’aurait probablement pas décidé d’ouvrir la marche en Amérique du Nord, puisque la situation y demeure pire qu’ailleurs à bien des égards.

En plus des situations particulières propres à chaque territoire, il existe des décisions politiques derrière les plans des uns et des autres. Normal. Les gouvernements sont toujours les ultimes responsables.

On comprend qu’au Québec un scénario a été présenté par le gouvernement de François Legault à la Direction de la santé publique — et que ce n’est pas l’inverse qui s’est produit. Et que celle-ci l’a avalisé, non sans bien sûr y adjoindre une série de recommandations et de conditions.

Outre la situation qui ne s’améliore pas aussi rapidement qu’escompté du côté de Montréal, le problème est qu’on a sous-estimé l’organisation de cette délicate opération de déconfinement, laquelle est colossale dans un contexte où l’on cherche à maîtriser la circulation du virus.

D’où les dissonances, les confusions, les changements de pied et les contradictions dans les messages.

Celui sur le retour au travail demandé au personnel de l’éducation et des services de garde entre 60 et 69 ans représente tout ce qu’il ne faut pas faire.

Mercredi, le directeur de la Santé publique, Horacio Arruda, a dit que ce retour s’effectuera «dans un contexte où les gens vont avoir des équipements de protection personnelle. Les gens vont porter des masques comme tels en garderie, il y aura des mesures de distanciation sociale, etc.». 

À peine quelques instants plus tôt, il avait pourtant encore répété que la protection apportée par un masque est relative : «En fin de compte, c’est comme pour protéger les autres. Et, bon, la protection individuelle, elle n’est pas démontrée.»

Jeudi, cette volte-face était mieux enveloppée, plus honnête même.

Il faut trouver un équilibre par rapport à une multitude de facteurs, a-t-on expliqué.

Mais pour ajouter de la cohérence au tout, il a fallu que les autorités précisent que les grands-parents de moins de 70 ans peuvent désormais voir leurs petits-enfants s’ils respectent les consignes de sécurité.

On avait sous-estimé l’organisation de l’opération de levée des restrictions. Les autorités doivent encore faire la démonstration d’ici la fin de cette semaine que quelque 14 000 tests de dépistage par jour sont réalisés.

Avec le report au 25 mai du côté de Montréal, on se laisse au moins des marges de manœuvre pour mieux faire atterrir toute l’opération.

Trouver le bon mot

On comprend François Legault de s’être accordé un moment pour trouver le mot exact pour parler des personnes de 60 à 69 ans, à qui il est désormais demandé de retourner au travail dans les écoles primaires et les services de garde si elles sont en santé. Le propos devait être délicat, puisque des décès ont aussi été enregistrés dans cette tranche d’âge. Ce groupe compte pour 6,5 % des personnes décédées de la COVID-19 au Québec.

«Ce n’est pas une science exacte, mais le Dr Arruda et la Santé publique évaluent qu’un risque... comment on appelle ça? Contrôlé, hein, contrôlé...», a-t-il dit.

Cela étant, ces statistiques sur les décès ont leurs limites, car tous les groupes d’âge n’ont pas été exposés de la même manière à ce coronavirus.

Si les personnes âgées sont à ce point représentées dans les statistiques de mortalité, c’est en raison de la vulnérabilité de plusieurs d’entre elles et parce que le virus s’est introduit dans des CHSLD. Mais aussi parce que le Québec a décrété des restrictions de circulation assez tôt — avant que la maladie ne se soit trop répandue dans l’ensemble de la société. Les moins âgés ont été moins exposés au virus. 

Ces statistiques parlent donc moins des taux de décès par tranche d’âge attribuables en soi à la COVID-19 que de la situation générée par le confinement au Québec.

Enfin!

Que cette reconnaissance aura été longue à mettre en place! Les primes annoncées par le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, destinées à aider le recrutement et la rétention dans les résidences pour aînés et les hôpitaux en manque de personnel, sont enfin conséquentes. 

On verra si elles auront les effets escomptés, tant du côté du nombre d’employés que de ceux qui exercent à temps plein, car l’argent n’est pas tout.

Mais la réouverture le 25 mai de la plupart des commerces non essentiels, ainsi que des écoles primaires et des services de garde de la grande région de Montréal dépend en bonne partie de la présence d’un personnel plus important dans le réseau de la santé et des services sociaux.

Tout demeure encore bien fragile.

Jean-Marc Salvet
Ce n’est pas de l’antisyndicalisme, au contraire!

Chronique

Ce n’est pas de l’antisyndicalisme, au contraire!

CHRONIQUE / C’est une lettre coup-de-poing qu’a écrite une enseignante montréalaise contre l’attitude de son syndicat en ces temps de pandémie.

Il est clair que l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, ainsi que la Fédération autonome de l’enseignement, ont paru porter des oeillères ces derniers temps. Ces syndicats ont souvent fait entendre un réflexe strictement corporatiste.

Ils n’ont pas été les seuls syndicats à sembler vivre dans un monde à part.

Cette impression de «monde à part» laissée à bien des citoyens est évidemment bien antérieure à cette pandémie, même si c’est surtout sur elle que s’appuie cette enseignante dans la lettre qu’elle a fait parvenir à La Presse+ et qui a été publiée mardi.

Le titre est déjà un pamphlet en soi : «Nous ne sommes pas solidaires.»

Enseignante au primaire, Martine Bouliane reproche à son syndicat de manquer de solidarité envers les parents «qui ont perdu leur emploi et les autres travailleurs qui seront déconfinés». Ainsi qu’envers les élèves «qui vivent dans des familles où la vie n’est pas facile ou ceux qui n’ont pas le confinement bourgeois».

Elle estime que son syndicat a été «aussi intransigeant que d’habitude» en cette période de pandémie. «Cette intransigeance ne nous a pas amenés à faire du vrai enseignement à distance comme en Ontario. Si nous l’avions fait, je suis certaine que le gouvernement n’aurait pas eu le même empressement à ouvrir les écoles. Là-dessus, le syndicat devrait se regarder dans le miroir.»

Pour les détracteurs patentés des syndicats, cette lettre constitue un boulevard. Elle permet à tous ceux qui en ont ras le bol des syndicats de faire une fois de plus leurs choux gras.

Mais les syndicats ne seraient pas là qu’il faudrait les recréer aussitôt! Pas seulement parce qu’on leur doit nombre d’avancées sociales. Pas en raison du passé. Mais pour le présent et pour tout ce qui restera toujours à faire.

La lettre de Mme Bouliane n’est pas antisyndicale. Elle est une invitation à un syndicalisme différent; à un syndicalisme qui pense à ses membres, mais aussi aux autres. C’est ainsi que je la vois.

Le problème n’est pas et ne sera jamais dans le fait qu’un syndicat ait réclamé pendant cette pandémie des mesures de protection pour les enseignants — à moins que cette demande n’ait masqué une volonté de ne pas collaborer du tout, ce dont je doute. Il fallait tenir compte des craintes légitimes de nombreux enseignants.

Le problème, c’est le manque de vision globale. C’est l’impression de déconnexion aux yeux de beaucoup de citoyens en général.

On me dira que les syndicats ne sont pas là pour tout le monde. Ils sont là pour protéger leurs membres. Vrai.

Mais il existe des façons de faire. Il existe des manières de dire. Il existe des moments où un esprit de collaboration doit prévaloir.

Le drame est que certains syndicats sont prisonniers d’un discours formaté. Ils sont pris dans une culture qui leur est propre. Ils sont enchaînés à un rôle.

Tous les syndicats ne sont pas à mettre dans le même sac. Lorsqu’ils font front commun pour négocier le renouvellement des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic — ce qui n’est pas le cas cette année —, il faut entendre certains leaders confier à micro fermé ce qu’ils pensent de certaines «stratégies» ou de certaines menaces de leurs partenaires... C’est dire!

Malheureusement, en se campant comme certains d’entre eux le font trop souvent, ils sont parvenus depuis longtemps à être rejetés par nombre de citoyens. C’est un non-sens total!

À force, ils se sont mis mille balles dans les pieds. Pour bien des citoyens, ils sont souvent très forts pour aider des forts (même si tout est relatif) et absents là où des plus faibles auraient besoin d’eux. La faute aux lois du travail, rétorquent toujours les directions des grands syndicats!

Au fil du temps, par la faute de quelques-uns, et parce que les autres se sentent entraînés dans des surenchères de toutes sortes, ils ont perdu leur autorité morale. Ce n’est pas moi qui l’affirme. Et cette perte d’autorité ne date pas d’hier.

Dans une entrevue qu’il m’avait accordée en 1993, feu Marcel Pepin, qui était déjà à l’époque un ex-dirigeant de la CSN, se demandait si le mouvement syndical parviendrait à reconquérir «l’autorité morale» qu’il avait perdue... C’était il y a 27 ans.

Ce n’est pas pour rien que des textes semblables à celui-ci s’écrivent de temps à autre depuis si longtemps.

Si Martine Bouliane a fait vaciller des colonnes du temple pendant quelques heures, c’est que certaines sont fissurées depuis belle lurette.

Le premier ministre François Legault a semblé faire écho à la sortie de cette enseignante en concluant sa présentation du jour, mardi, par ces mots : «Je voudrais que tous les Québécois, les enseignants, les parents, que tout le monde se mette en mode solution, pas en mode : je cherche des problèmes, mais en mode : je cherche des solutions.»

Si les leaders syndicaux les plus forts en gueule et en menaces pouvaient au moins ne pas masquer tout le travail trop souvent indispensable et nécessaire des syndicats, ce serait déjà pas mal. Et cela rendrait davantage justice à la réalité des choses. 

Certains leaders syndicaux devraient repenser à des manières de reconquérir davantage de coeurs et d’esprits au sein de la population en général.

Ils ne devraient pas s’adresser seulement à leurs membres les plus jusqu’au-boutistes. Lorsqu’ils prennent la parole publiquement, ils devraient avoir le réflexe de s’adresser à une majorité de citoyens, et ce, pas uniquement lorsqu’ils croient qu’il s’agit d’une bonne stratégie pour mousser leurs revendications. Par exemple, lors de périodes de négociations importantes. 

Ils n’ont pas le droit de tuer le syndicalisme.

Il est trop précieux.

Je ne parle pas de celui trop souvent pratiqué par les «instances» syndicales sur la place publique. Je parle de son essence, de l’essence du syndicalisme.

Jean-Marc Salvet
Le demi-exemple de l’Assemblée nationale

Chronique

Le demi-exemple de l’Assemblée nationale

CHRONIQUE / Dès lors que le déconfinement s’amorce au Québec, les députés de l’Assemblée nationale ne pouvaient pas rester dans leur coin de pays et se contenter de séances virtuelles de temps en temps, surtout que celles-ci sont lacunaires. Les parlementaires du Québec devaient donner l’exemple et revenir en chair et en os au parlement québécois.

Le leader parlementaire du Parti québécois, Martin Ouellet, l’explique très bien. «Si on demande au personnel des écoles primaires, des services de garde et de secteurs importants de notre économie de retourner sur leur lieu de travail, nous devons le faire aussi», dit-il. La logique se tient.

Le télétravail — les séances virtuelles — en matière de redditions de comptes parlementaires souffre de limites importantes. On a déjà eu le temps de constater qu’il ne peut être qu’un pis-aller en ce domaine.

Mais les députés donnent-ils, donneront-ils, le plein exemple avec la reprise en chair et en os à venir? La question se pose.

Exposons d’abord les détails de l’entente intervenue entre les partis représentés à l’Assemblée nationale. Ils ont convenu de tenir deux premières «périodes des questions en personne» le mercredi 13 mai. Ce sera du deux pour un ce jour-là.

L’Assemblée nationale reprendra par la suite ses travaux durant la semaine du 25 mai avec trois séances.

Afin de respecter les directives de la Direction de la santé publique sur la distanciation physique, les députés siégeront en nombre réduit. Parfait.

Résumons-nous pour mieux revenir aux interrogations : échanges au Salon bleu le 13 mai et, par la suite, à partir du... 25 mai.

Mais pourquoi aucune période des questions durant la semaine commençant le 18 mai, surtout après tant de semaines d’absence? Pourquoi seulement à partir du 25 mai (une fois les deux séances de la journée du 13 mai derrière nous)?

Pourquoi ce trou dans le calendrier, alors que les écoles primaires, les services de garde, les industries et bien des commerces auront déjà repris leurs activités — et ce, même en considérant le report au 18 mai de l’ouverture des commerces ayant pignon sur rue dans la région de Montréal? 

Une partie de la réponse se trouve dans le calendrier de travail de l’Assemblée nationale préparé l’an dernier. Il était prévu que la semaine du 18 mai soit réservée au travail en circonscription. Voilà entre autres pourquoi la vraie reprise parlementaire débutera au fond seulement la semaine du 25 mai.

Pourtant, les députés sont dans leur circonscription depuis maintenant des semaines. 

Bénéfice : les ministres au front de la pandémie auront plus de temps à consacrer à cette lutte. Bénéfice subsidiaire pour le gouvernement : les membres du conseil des ministres ne seront pas soumis tout de suite aux questions des partis d’opposition — même si on se doute bien que celles-ci seront policées.

Ah, j’oubliais : l’entente entre les partis précise que des audiences virtuelles en commission parlementaire se tiendront malgré tout jusqu’au 22 mai.

Majoritaire, le gouvernement avait le gros bout du bâton dans les négociations ayant conduit à cet accord.

Comme il s’agit d’une entente, les partis d’opposition ne se plaignent pas ouvertement. Mais ils auraient aimé bénéficier d’une tribune comme celle de l’Assemblée nationale plus tôt que ce qui est prévu.

En coulisses, cette affaire a été une vraie bataille politique.

Puisque cette rentrée parlementaire à Québec aura donc véritablement lieu la semaine du 25 mai, on peut dire qu’elle sera très graduelle et très progressive...; bien plus que dans d’autres milieux de vie.

«La priorité du gouvernement demeure la santé et la sécurité des Québécois. Il est primordial de maintenir nos efforts et de continuer à faire front commun dans la bataille contre la COVID-19», explique le ministre Simon Jolin-Barrette dans un communiqué de presse.

Il est vrai que la situation sanitaire n’est pas «sous contrôle» partout. À l’heure actuelle, on peut même penser que l’ouverture des écoles primaires dans la région de Montréal sera repoussée d’au moins quelques jours.

Malgré tout, et même avec des effectifs réduits, le parlement québécois sera loin d’être le premier à reprendre ses activités.

Jean-Marc Salvet
La pièce manquante

Jean-Marc Salvet

La pièce manquante

CHRONIQUE / François Legault espacera ses points de presse quotidiens. Jusqu’à nouvel ordre, on ne le verra plus et ne l’entendra plus cinq ou six jours par semaine (lui ou Geneviève Guilbault, qui l’a parfois remplacé) dresser un compte rendu de la situation et exposer une initiative ou une décision gouvernementale en lien avec la pandémie. Ou présenter son message du jour.

Tenus depuis le début de la crise, ces points de presse quasi quotidiens ont permis aux citoyens de bénéficier en temps presque réel d’une large fenêtre sur la situation pandémique au Québec.

Ils ont permis à une forte majorité de Québécois d’accepter les mesures de restrictions. Ils ont contribué à nous convaincre d’adopter des gestes barrières comme le lavage régulier des mains et le respect d’une distance physique avec ceux vivant à une autre adresse.

Ces conférences de presse presque quotidiennes ont permis aux journalistes de poser des questions en lien avec l’actualité immédiate au chef du gouvernement, ainsi qu’à ses fidèles accompagnateurs, Horacio Arruda et la ministre Danielle McCann.

Elles ont parfois permis aux citoyens de constater des dissonances entre la voix des membres du gouvernement — celle de Mme McCann, par exemple — et des situations sur le terrain.

Alors que les partis d’opposition n’avaient pas encore pu retrouver une petite place sur l’échiquier, elles ont été indispensables à plus d’un titre.

Des risques

Le premier ministre et son entourage ont décidé d’espacer ces rendez-vous, d’en tenir trois par semaine (à moins qu’un élément d’actualité n’en requiert davantage à un moment). Ce changement de voilure est dicté, explique-t-on, par la volonté de marquer le fait que le Québec s’apprête à passer à une autre étape, celle de la levée des mesures de restrictions. La présence moins quotidienne de M. Legault symboliserait ce passage.

On estime de plus qu’un espacement des conférences de presse du premier ministre allégera la tension qui existe dans la société sur ces questions.

On peut ajouter un autre aspect, qui apparaîtra à tout le moins comme un bénéfice subsidiaire pour le gouvernement. À ces conférences de presse, on a en effet pris l’habitude de faire des annonces. Or, il y a des limites à pouvoir annoncer quelque chose de nouveau cinq ou six jours par semaine! Il y a des limites à faire part de nouvelles décisions à un tel rythme.

Or, quand un premier ministre n’annonce rien de nouveau en conférence de presse, il est susceptible de devoir passer toute cette période de temps à rendre des comptes sur des situations sur le terrain, ainsi que sur ses décisions et leurs effets. Ce qui n’est jamais facile. Par exemple, ici, en l’occurrence, de devoir bientôt rendre des comptes sur tout ce qui a trait aux modalités et au calendrier de la levée des restrictions, et leurs effets.

Pour être complet, il faut aussi ajouter que de tels exercices sont exigeants. Non seulement en temps, mais en énergie. Les tenir presque quotidiennement est évidemment encore plus exigeant. Et pour être de bon compte, il convient de mettre des points sur les I et de répéter que le premier ministre n’a pas décidé de ne plus tenir de conférences de presse, mais d’en réduire le nombre à trois par semaine.

On verra plus tard si cela marque réellement un nouveau chapitre.

Décisions graves

Confiner. Déconfiner. Quand, comment, à quel rythme? Aucun gouvernement actuellement au pouvoir en Occident n’a jamais eu de décisions aussi graves à prendre.

Pendant de nombreux jours, dans ses conférences de presse quasi quotidiennes, M. Legault a répété : «ça va bien aller». Par la suite, il a souvent dit que les «beaux jours» s’en viennent. Plus tard, il a invité les citoyens à ne pas se laisser abattre et le Québec à se retrousser les manches. Ces expressions ont témoigné de son état d’esprit.

Confiner. Déconfiner. Ce sont des décisions forcément périlleuses, puisqu’il en va de la vie à proprement parler de citoyens, mais aussi de l’économie et d’une multitude d’aspects sociaux — lesquels ont aussi un impact direct sur nos existences.

Depuis le dévoilement des différents plans de déconfinement (des écoles, des entreprises et des régions) en début de semaine, M. Legault et la vice-première ministre n’ont d’ailleurs cessé d’insister chaque jour davantage sur le fait qu’«on n’ouvrira pas» si la situation devait se détériorer. Des zones dans la région métropolitaine de Montréal demeurent très rouges. 

Confiner. Déconfiner. Ce sont des décisions difficiles que personne n’aimerait avoir à prendre. Des sondages que le gouvernement a en main semblent avoir indiqué une volonté de nombreux Québécois de voir la bride être relâchée. D’un strict point de vue de santé publique, les avis sont toutefois partagés. Si pour des experts, la situation est «sous contrôle», elle ne l’est pas aux yeux de tous.

Ceux-là estimaient encore jeudi que trop peu de tests de dépistage sont réalisés et que le Québec n’est donc pas prêt.

Le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, promet une montée en puissance sur ce front dès la semaine prochaine. Quelque 14 500 tests par jour pourront être réalisés à partir de là, a-t-il dit.

Ce même jeudi, M. Arruda a précisé qu’un plan exhaustif était en cours d’élaboration sur ce volet des choses, car il faudra administrer ces tests «à bon escient».

Si ce plan sur les tests de dépistage avait été présenté en même temps que les autres ou même avant, cela aurait apaisé des inquiétudes. Il demeure la pièce manquante du nouveau chapitre que l’on veut ouvrir.

Le gouvernement a annoncé un peu avant 21h jeudi que ce plan sera présenté ce vendredi par M. Arruda. M. Legault ne sera pas à ses côtés.

Jean-Marc Salvet
Les combats d’Arruda et l’indépendance de la santé publique

Chronique

Les combats d’Arruda et l’indépendance de la santé publique

CHRONIQUE / Il était plus facile pour le gouvernement Legault d’annoncer des initiatives plutôt consensuelles comme celle du Panier bleu visant à «faire rouler l’économie d’ici» que ça l’est de décliner son plan de déconfinement. La première initiative était sans risque, alors que le plan de réouverture, même s’il est graduel, est forcément à risque, puisqu’il en va de la santé des citoyens.

Prudent, François Legault prend bien soin de dire que son gouvernement s’appuie sur les experts en santé publique pour déterminer le calendrier et les modalités de la levée des restrictions. Il le faut.

Mais le risque existera toujours que les autorités de la santé publique soient elles-mêmes à un moment ou l’autre trop perméables à des pressions ou, à tout le moins, à des préoccupations politiques.

Je ne dis pas que c’est le cas actuellement. Mais il faut rappeler que le devoir de l’organisation de la santé publique devra toujours être de dire vraiment ce qu’elle croit, ainsi que ce qu’il faut et faudrait faire, selon elle.

C’était vrai pour le confinement et ça devra l’être pour la suite qui s’amorce, pour le déconfinement — s’il devait apparaître dans quelque temps que le goulot doive être resserré à nouveau après avoir été trop relâché.

À la santé publique de recommander; au gouvernement, ensuite, de prendre ses décisions en prenant en compte une multitude de variables et de facteurs. C’est sa responsabilité.

Ceci pour amener cela : la tenue de conférences de presse quotidiennes et communes avec le premier ministre François Legault et le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, a été utile jusqu’ici. Mais serait-il néanmoins bon, à terme, que M. Arruda et son équipe tiennent des points de presse de leur côté?

Cela ne les empêcherait pas de parler au premier ministre et aux membres du gouvernement. Ni à tout ce beau monde de travailler ensemble, bien évidemment. Ce sera toujours impératif.

Mais l’indépendance de l’organisation de la santé publique par rapport aux éventuelles nécessités politiques ne serait-elle pas mieux préservée si la prise de parole de M. Arruda ne se faisait pas pour compléter la réponse de M. Legault et que celle du premier ministre ne se faisait pas pour élaborer, préciser ou nuancer celle du directeur?

L’indépendance de l’organisation serait-elle à tout le moins plus apparente avec des points de presse distincts? Très certainement.

Une interrogation en forme de bémol tout de même — car il faut tenir compte de tous les aspects avant de se forger une opinion : ce changement risquerait-il de rendre plus difficile l’obtention d’un consensus au sein de la population, puisque les propos de l’un ou de l’autre pourraient parfois être différents ou avoir des tonalités différentes? Le fonctionnement actuel a souvent donné du poids à leurs propos, il faut le reconnaître.

Quoi qu’il en soit, ces questions doivent maintenant se poser alors que l’on tente de passer à une autre étape. 

L’idée, au fond, serait de garantir toute l’indépendance d’esprit et de parole à l’organisation de la santé publique.

L’inévitable règle

À la santé publique de dire, de mettre en garde; au gouvernement de trancher. C’est l’inévitable règle.

On le sait, l’avis de la santé publique n’a pas fait le poids devant la promesse électorale de la Coalition avenir Québec de hausser de 18 à 21 ans l’âge légal pour consommer du cannabis. Ce n’était pas la première fois qu’une telle chose se produisait. Mais la prise de parole de la santé publique était au moins toujours indépendante même en apparence.

J’exposerai ici deux autres cas ayant concerné Horacio Arruda lui-même, deux autres combats qu’il a menés. À titre de directeur national de la santé publique et de sous-ministre adjoint, il avait recommandé il y a quelques années que le Québec relance la fluoration de l’eau sur le territoire québécois afin de réduire l’incidence de la carie dentaire. Il avait recommandé d’étudier la possibilité d’obliger les municipalités de plus de 5000 personnes à fluorer leur eau.

S’appuyant sur l’opinion publique, les différents gouvernements ont tour à tour dit non à sa recommandation.

Autre exemple : au printemps 2013, le gouvernement Marois a fait fi de l’avis de l’organisation de la santé publique dans un dossier concernant les aires de jeu des casinos. En commission parlementaire à l’Assemblée nationale, le directeur national de la santé publique était venu quelques jours plus tôt exprimer son opposition à la possibilité de permettre la consommation de boissons alcoolisées aux tables de jeu et devant les machines à sous des casinos québécois. Jusque-là, ce n’était permis que dans leurs bars et restaurants.

Cette restriction figure parmi les meilleures pratiques, avait estimé Horacio Arruda. Mais le gouvernement avait conclu qu’il fallait accroître «la compétitivité des casinos québécois».

Enjeux plus grands

En ce qui a trait à la COVID-19, les enjeux sont autrement plus grands. Voilà pourquoi le gouvernement Legault doit le plus possible être au diapason des experts de la santé publique.

Mais il faut aussi, comme préalable, que cette organisation conserve en tout temps son indépendance de dire ce qu’elle veut dire, comment le dire et le dire quand elle le veut.

Voilà pourquoi on peut désormais au moins se demander si cet objectif ne serait pas mieux servi par des points de presse distincts de ses représentants.

Jean-Marc Salvet
Québec et Ottawa, divisions de surface et consensus de fond

Chronique

Québec et Ottawa, divisions de surface et consensus de fond

CHRONIQUE / Quand je vois des titres comme «La stratégie d’immunité naturelle divise Québec et Ottawa», j’avoue un petit découragement. Ils témoignent d’une réalité, certes. Mais il ne faudrait pas créer de confusion dans la population avec des messages plus contradictoires en apparence que sur le fond.

Que les messages ne soient pas en tous points pareils chaque jour, c’est une chose. Mais il ne faudrait pas omettre de les voir et de les entendre en ayant à l’esprit ce qui s’est dit la veille et ce qui se dira le lendemain. Il ne faut pas totalement isoler les segments.

Pas plus qu’il ne faut faire dire aux uns et aux autres ce qu’ils n’ont pas dit. Ou tirer des conclusions hâtives de leurs propos.

Par exemple, c’est une chose de faire la pédagogie de l’immunité naturelle collective pour justifier le fait que le Québec ne puisse rester sous cloche encore un an ou deux, comme l’a fait François Legault la semaine dernière. C’en est cependant une autre d’en faire un objectif en soi.

Et c’en est totalement une autre d’en faire un but à atteindre à toute vitesse! Ce qui serait totalement mortel pour de trop nombreuses personnes.

En faisant la pédagogie de l’immunité naturelle collective, François Legault a voulu faire comprendre qu’il faut passer à une autre étape. Point à la ligne. Il n’a jamais dit que l’immunité naturelle serait désormais son credo — et encore moins que plus vite on l’atteindrait, mieux ce serait!

Il n’y a pas eu de changement de doctrine sur le fond. Le premier ministre du Québec a parlé d’immunité naturelle en guise d’argumentaire supplémentaire en faveur d’une levée graduelle des restrictions. Il en a parlé parce qu’il sait et que l’on sait que l’épidémie continuera de se propager, que l’on devra coexister avec.

Les autorités québécoises ne disent évidemment pas qu’il ne faudra plus se protéger.

Et les autorités fédérales ne disent évidemment pas qu’il faut demeurer sous cloche ad vitam aeternam.

L’administratrice en chef de l’Agence de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, n’adhère certes pas à la doctrine de l’immunité naturelle. Elle l’a dit samedi. Justin Trudeau a semblé dire la même chose.

S’il devait effectivement être pris au pied de la lettre, ce «concept», selon le mot de Mme Tam, en ferait aussi sourciller plus d’un au sein de la santé publique du Québec, tout comme il laisse sceptique l’Organisation mondiale de la santé.

Mais le gouvernement Legault ne le prend pas au pied de la lettre. La preuve en sera fournie avec la levée qui ne sera que très progressive des mesures de restrictions et dans le rappel que Québec fera du nécessaire respect des consignes données aux citoyens depuis le début de la crise : lavage des mains, distanciation physique et, désormais, cette recommandation quant au port du masque dans certaines circonstances.

Parti pris

L’immunité naturelle collective de la population apparaîtra lorsque quelque 70 % — ou plus, ou moins — des citoyens auront été infectés naturellement par la COVID-19. Cela, c’est si une personne infectée ne peut l’être une seconde fois. Ce qui n’est pas certain, à l’heure actuelle, mais vraisemblable. À voir plus tard.

Quoi qu’il en soit, répétons-le, les mesures de restrictions ont été mises en place pour faire en sorte que le système hospitalier soit toujours en capacité d’accueillir les gens atteints par ce coronavirus; qu’il ne soit pas obligé de choisir à qui il porterait secours et qui il devrait abandonner.

Voilà pourquoi on ne pourra pas laisser l’immunité naturelle faire son œuvre comme si de rien n’était et ainsi risquer de créer l’explosion de cas que l’on a cherché à éviter.

Ce n’est pas ce que l’on a dit qu'on ferait du côté de Québec et ce n’est évidemment pas ce que l’on veut.

Et à Ottawa, on convient, comme à Québec, que la société ne peut rester totalement paralysée jusqu’à l’éventuelle apparition d’un vaccin, tant pour des motifs économiques que sociaux.

Il faut tenir compte des graves détresses domestiques que vivent et subissent de nombreux citoyens.

Oui, ce texte a un parti pris — voire un biais totalement assumé (si j’ai mal décodé ce que disent et ce que veulent les uns et les autres).

Mon parti pris, ou mon biais, est celui de montrer que les divisions entre Québec et Ottawa sont essentiellement de surface et qu’un consensus existe sur le fond des choses.

Car, il ne faudrait pas qu’une lecture trop parcellaire des propos des uns et des autres mène à l’apparition de camps inutilement opposés et doctrinaires au sein de la population. Pas dans un domaine comme celui-là!

Pour réussir le mieux possible le déconfinement, il faudra non seulement un consensus, mais une vraie adhésion au sein de la population. De fausses oppositions ou des oppositions montées en épingle ne nous y aideraient pas.

Jean-Marc Salvet
Legault et Trudeau, pédagogie et remontrances

Jean-Marc Salvet

Legault et Trudeau, pédagogie et remontrances

CHRONIQUE / Pour préparer et justifier le déconfinement, François Legault a pour la première fois, jeudi, fait la pédagogie de l’immunité naturelle collective. Puisque le Québec ne peut rester sous cloche pendant encore 18 mois ou deux ans — jusqu’à l’éventuelle apparition d’un vaccin —, on n’a pas tellement le choix de passer par là.

C’est aussi vrai qu’inévitable. Mais maintenant que ce nouveau jalon a été planté, le premier ministre et le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, devront rappeler fortement chaque fois qu’ils le pourront que cette stratégie devra s’appuyer sur un devoir individuel et collectif de précaution.

L’immunité naturelle collective de la population apparaîtra lorsque quelque 70% — ou plus, ou moins — des citoyens auront été infectés naturellement par la COVID-19 (s’il est exact qu’une personne infectée ne peut l’être une seconde fois, ce qui n’est pas certain). Mais on est très loin d’un tel niveau et les raisons ayant justifié l’imposition de mesures de restrictions à la mi-mars demeureront toujours valables.

Il s’agissait de faire en sorte que le système hospitalier soit toujours en capacité d’accueillir les gens atteints par ce coronavirus; qu’il ne soit pas débordé; qu’il ne soit pas obligé de choisir à qui il porterait secours et qui il devrait abandonner, le cas échéant.

Il faudra que ce soit toujours le cas.

Voilà pourquoi il ne s’agira pas de laisser l’immunité naturelle de la population faire son œuvre comme si de rien n’était et risquer de créer l’explosion de cas que l’on a cherché à éviter.

Dans les prochaines semaines et les prochains mois, il faudra encore faire en sorte que la courbe des cas demeure relativement plate.

Je le répète à ma façon : le thermomètre que les autorités ne devront pas quitter des yeux sera celui de la capacité de notre système hospitalier. 

Voilà pourquoi la levée des restrictions sera graduelle. Voilà pourquoi la stratégie de l’immunité naturelle devra nécessairement s’accompagner d’un sens élevé de responsabilité à la fois individuelle et collective.

Les organisations auront la responsabilité de mettre en place des façons de faire réduisant la propagation du coronavirus. Les citoyens auront celle de se protéger pour protéger les autres, de faire attention aux autres, de prendre des précautions.

Horacio Arruda a parlé, jeudi, de «sens civique» sans toutefois s’étendre sur cet aspect des choses. Nul doute que le premier ministre et lui remartèleront avec force cette idée de «sens civique».

Parce que si l’atteinte naturelle de l’immunité collective peut servir à justifier la levée graduelle des restrictions, elle ne peut être un objectif à atteindre ou à souhaiter à toute vitesse. Le risque serait alors grand de submerger le système de santé.

C’est pourquoi il ne pourra jamais s’agir de laisser l’épidémie aller sans contrôle.

Trudeau malhabile

Si on n’attendait pas nécessairement François Legault sur la pédagogie de l’immunité naturelle ce jeudi, on n’attendait pas non plus Justin Trudeau user d’un ton un peu malhabile pour parler de la grave situation dans des CHSLD québécois. 

La veille, le premier ministre canadien avait estimé que le gouvernement Legault faisait une «bonne job» pour tenter d’endiguer la crise humanitaire dans les CHSLD privés et publics. Il voulait dire que Québec faisait tout ce qu’il pouvait faire. M. Trudeau avait aussi rappelé que le domaine de la santé est de compétence provinciale.

Jeudi, il a soudainement laissé entendre que son gouvernement devrait se pencher sur la crise dans les résidences pour personnes âgées. En disant qu’il faudra «examiner comment on en est arrivés là», il a suggéré que son gouvernement pourrait se mêler de cette compétence des provinces. C’était sans doute par désir de bien montrer qu’il se soucie du sort des citoyens qui y résident et pour bien indiquer qu’il juge la situation grave.

En ajoutant que la présence de militaires dans certains CHSLD ne pouvait constituer une solution à long terme, Justin Trudeau a empilé une évidence.

Personne ne disconviendra du fait que ce n’est pas leur tâche. Et encore moins François Legault, qui s’est résigné bien à contrecoeur à faire appel aux Forces armées canadiennes parce que ses autres options n’ont pas donné les résultats qu’il escomptait.

Mais M. Trudeau a eu l’air de faire la leçon au gouvernement du Québec, ce qui est malheureusement toujours susceptible de créer un inutile petit froid sur la ligne.

C’est un écueil qu’il était parvenu à éviter jusqu’ici.

Ce n’est pas toujours facile, mais il faut éviter de susciter d’inutiles malentendus qui pourraient se transformer en querelles. Il y a tellement plus important!

En témoigne, le énième appel au secours de François Legault, qui a cette fois demandé à tous les travailleurs de la santé qui ont fini leur quarantaine, qui sont rétablis, ainsi qu’à ceux qui ont des craintes de retourner au travail, d’aller sur le terrain prêter main-forte. Nous sommes encore dans l’extrême urgence.

Jean-Marc Salvet
Crise humanitaire: désaveu et aveu d’impuissance

Chronique

Crise humanitaire: désaveu et aveu d’impuissance

CHRONIQUE / Pour nommer l’ex-sous-ministre des Transports Dominique Savoie «administratrice d’État à la gestion des ressources gouvernementales au ministère de la Santé et des Services sociaux», le gouvernement Legault ne pense certainement pas d’elle ce qu’en disait la Coalition avenir Québec dans l’opposition.

«Mauvaise administratrice», avait accusé le député Éric Caire dans la foulée d’allégations qui avaient éclaboussé le ministère des Transports. Force est de conclure aujourd’hui que le parti de François Legault jouait alors le petit livre politique.

Compte tenu des attaques de la CAQ à son endroit, il était politiquement délicat pour le premier ministre de faire appel à Dominique Savoie pour aider le Québec à faire face à la crise humanitaire dans laquelle sont plongés un trop grand nombre de CHSLD privés et publics.

Mme Savoie doit s’occuper du «volet opérationnel» du ministère. Sa nomination constitue un désaveu de la façon dont les choses ont fonctionné.

S’il y a une volonté de reprendre les choses en main, c’est qu’on ne les a pas; c’est qu’on ne les tient pas en main.

Le gouvernement estime que cette administratrice peut contribuer à maîtriser le monstre qu’est le ministère de la Santé et des Services sociaux, où de bonnes volontés se sont perdues dans le dédale ces dernières semaines. C’est en tout cas ce que l’on peut décoder et comprendre.

Sa nomination s’ajoute à celle intervenue la semaine dernière de l’ex-chef de cabinet du ministre Gaétan Barrette, Daniel Desharnais, à un poste de sous-ministre adjoint et avec un mandat associé aux CHSLD. C’était, là encore, une nomination politiquement délicate.

«Agilité»

En début de semaine, le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, a vanté «l’agilité» du réseau.

Celui-ci s’est réinventé durant cette crise. Nul doute. Mais ses diverses composantes ne sont pas parvenues à endiguer la crise humanitaire dans des CHSLD.

Faute d’effectifs suffisants, on peine à changer des gens et à les nourrir; à sauver des vies qui auraient pu l’être.

Cette crise en aura aussi été une de dignité perdue. D’abord pour ces personnes dont beaucoup ont été et sont encore laissées à elles-mêmes. Et pour nous tous, collectivement.

François Legault pensait que son pari de faire appel aux médecins — et aux médecins spécialistes, en particulier — fonctionnerait parce qu’il s’appuyait, il est vrai, sur une certaine logique.

Or, depuis le début de la crise, la communication entre les hautes instances gouvernementales et la direction de la Fédération des médecins spécialistes a été déficiente. Les interlocuteurs des deux côtés du fil n’ont pas compris (ou pas tout à fait voulu comprendre) ce qui se disait à l’autre bout.

En faisant finalement appel à 1000 membres supplémentaires des Forces armées canadiennes, M. Legault a reconnu l’échec de ses SOS de la semaine dernière. Cet appel aux soldats n’est pas l’idéal, mais «on manque de bras», a-t-il justifié. C’est un aveu d’impuissance. Mais nécessité fait loi.

Le premier ministre du Québec s’y est résigné parce qu’il n’avait pas le choix.

Des jours et des jours ont été perdus.

Confier cette mission humanitaire aux soldats, c’est aussi par le fait même sous-traiter l’organisation des soins de base d’urgence dans ces CHSLD à une structure déjà existante et c’est délester du même coup les diverses directions du réseau de la santé de la difficile tâche d’organiser des équipes de travail, des horaires, etc., afin d’aller au secours de personnes vulnérables.

Le Québec ne vit tout de même pas une situation unique. Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a aussi demandé au gouvernement fédéral de dépêcher les Forces armées canadiennes dans sa province, bien que ce soit pour un moins grand nombre de foyers de soins de longue durée qu’au Québec.

Jean-Marc Salvet
Le comité de relance est bancal

Chronique

Le comité de relance est bancal

CHRONIQUE / Si les fonctions ministérielles veulent dire quelque chose, il faudra à terme que le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, rejoigne de plain-pied et de plein droit le comité de relance économique formé par François Legault.

Pour cette relance, M. Legault s’est entouré des ministres des Finances, Eric Girard, de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, du Travail, Jean Boulet, et du Conseil du Trésor, Christian Dubé. Ensemble, ils ont pour mission de répondre à l’urgence économique et de préparer le Québec à l’après-crise sanitaire — ou plutôt de l’aider à coexister, économiquement parlant, avec ce coronavirus pendant un temps peut-être assez long.

Lorsqu’il a fait état de la création de ce comité, le chef du gouvernement a glissé — rapidement, mais tout de même — que les mesures qu’il lancerait devaient «être jumelées avec notre lutte aux changements climatiques».

Dans ses discours, le premier ministre veut lier économie et lutte contre les changements climatiques. 

L’un et l’autre doivent l’être.

Le premier élément ne devrait plus depuis longtemps aller sans le second. Il faut voir le plus loin possible.

D’ailleurs, le plan de réduction des gaz à effet de serre que présentera le ministre Benoit Charette ne s’intitule-t-il pas Plan d’économie verte? On est aussi dans l’économie, non? 

Voilà pourquoi ce ministre devrait être de la partie et à la même table (pour l’instant virtuelle) que ses collègues.

Je veux bien admettre que l’urgence ait imposé les choix qui ont été faits pour composer ce comité. Mais le temps qui s’écoule et la nécessité de prendre en compte le mieux possible les nécessités environnementales devraient aussi imposer la présence du titulaire de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques au sein de ce groupe restreint — surtout si celui-ci est appelé à durer dans le temps.

Ce serait tout logique et tout naturel.

Le Conseil du patronat du Québec lui-même croit qu’il faudrait inclure le ministre de l’Environnement au sein de ce groupe d’action «formé pour travailler à la relance de l’économie québécoise». C’est dire!

L’organisation patronale en appelle même à «l’indispensable cohérence d’un plan national de relance avec nos engagements climatiques».

C’est exactement ça : l’inclusion du ministre de l’Environnement au sein de ce comité est une affaire de cohérence. De cohérence économique et politique.

Jean-Marc Salvet
Indignés d’être «infantilisés»

Chronique

Indignés d’être «infantilisés»

CHRONIQUE / En disant le 9 avril que le «confinement» allait «durer plus longtemps pour nos aînés», François Legault a découragé bon nombre de personnes âgées de plus de 70 ans vivant mal l’isolement et les nécessaires injonctions à demeurer chez elles — même si elles savent que les conséquences de la maladie sont plus graves pour elles que pour d’autres.

M. Legault a aussi eu, ce jour-là, une manière plus douce de passer son message : «Protéger nos aînés» doit devenir «la priorité de tous», a-t-il dit.

Pour l’heure, on n’en sait pas beaucoup sur le tempo de la levée des mesures de restrictions. On n’en est de toute façon pas là. La situation sanitaire rend encore les détails et le calendrier incertains.

Mais on voit mal comment les exhortations publiques au confinement des personnes les plus âgées pourraient à ce moment-là être autre chose que de simples invitations ou suggestions.

Car établir une barrière infranchissable sur le seul critère de l’âge à ce moment-là serait discriminant. En soi et aussi, entre autres, parce que ce serait beaucoup trop englobant.

Toutes les personnes âgées ne vivent pas dans un CHSLD ou l’équivalent. 

Et les conditions physiques de toutes celles vivant chez elles varient énormément.

Les personnes âgées de 70 ans et plus sont beaucoup plus à risque de décéder de la COVID-19 que d’autres. Les chiffres sont incontestables. Pour autant, elles ne sont pas moins capables que d’autres de respecter les prescriptions de distanciation sociale et de porter un masque. (Les autorités sanitaires québécoises recommanderont sans doute enfin bientôt plus clairement le port de cette protection dans certaines circonstances.)

Plusieurs s’inquiètent des critères fondés exclusivement sur l’âge. Personne ne veut être infantilisé. 

De très nombreux lecteurs ont tenu à l’exprimer ces derniers jours: «Mon opinion est que les 70 et plus ne devraient pas être mis à l’écart ni infantilisés sous prétexte qu’on doit les protéger. Ils doivent comme tout le monde respecter les consignes de distanciation sociale et de quarantaine lorsque cela s’impose, mais pas plus. La santé publique a aussi le devoir de les respecter dans leur dignité.»

Un autre lecteur, professionnel de la santé à la retraite, m’a lui écrit ceci : «Depuis l’hécatombe documentée dans les CHSLD, je trouve que […] le triumvirat gouvernemental a tendance à tenir un discours d’âgisme. Les statistiques sur la mortalité basées sur les groupes d’âge mettent en évidence la vulnérabilité des personnes âgées sans nuancer sur leurs conditions. Il y a beaucoup de personnes âgées en pleine santé (nous sommes majoritaires) qui se sentent visées, mais qui ne sont pas concernées. Je trouve malheureux et j’ai beaucoup d’empathie pour mes concitoyens âgés vulnérables qui sont placés en CHSLD ou autres ressources. On ne parle pas beaucoup des personnes atteintes de la COVID-19 plus jeunes, mais qui ont d’autres comorbidités comme le diabète et le surpoids, notamment. Dans quelle société vivront les personnes “âgées” après la crise?» s’inquiète ce lecteur.

Malgré tout

Le «Envoye à maison!» de François Legault a stigmatisé bien des personnes âgées.

À force d’être lancés, les messages du genre visant les personnes âgées ont eu un autre effet pervers : celui de faire croire à bien des plus jeunes que ce n’était qu’une maladie de vieux, que les conséquences de la COVID-19 ne peuvent être graves pour eux.

Faux! Elle peut terrasser même des plus jeunes qui pensaient être en parfaite santé ou qui le sont.

Malgré tout, il fallait envoyer ces messages. Ils étaient nécessaires dans le contexte. 

Il fallait éviter que le système de santé soit engorgé. Il fallait faire en sorte qu’il puisse faire face à la situation appréhendée. Ces deux lecteurs n’en disconviennent d’ailleurs pas.

Ce à quoi ils en appellent, au fond, c’est à la responsabilité individuelle.

Individuelle ET collective

Dans le contexte de grande incertitude à venir, cette responsabilité individuelle devra toutefois être partagée. En ce sens qu’elle devra être collective. Toutes les institutions auront la responsabilité de mettre en place une organisation interne et des façons de faire réduisant la propagation du coronavirus.

Les autorités gouvernementales auront celle de la vigilance collective permanente, laquelle devra passer, s’il le faut, par des confinements ciblés, voire éventuellement généraux pour éviter à un moment ou l’autre une situation sanitaire menaçant de redevenir hors de contrôle. Les autorités gouvernementales devront être alertes et réactives. Et nous tous aussi.

Car il ne faudra pas que nos hôpitaux et les services de soins intensifs soient submergés par une autre vague. Ni pour les personnes âgées, qui sont beaucoup plus à risque de mourir; ni pour des gens moins âgés et des plus jeunes, qui ne survivraient pas sans l’équipement et le personnel de ces établissements.

Le thermomètre que les autorités ne devront pas quitter des yeux est celui de la capacité de notre système hospitalier.

Et c’est pour cela que la responsabilité individuelle sera aussi nécessairement, et obligatoirement s’il le faut, celle de se protéger pour protéger les autres, de faire attention aux autres, de prendre des précautions. Ça ne pourra pas être la possibilité de faire n’importe quoi parce que l’on pourrait alors avoir un impact mortel sur autrui. 

Les établissements du type CHSLD et leurs résidents, dont plusieurs sont plongés dans l’épouvantable, devront quant à eux faire l’objet d’attention et de soins bien particuliers; adaptés à une situation qui demeurera à haut risque du fait de la concentration de personnes plus vulnérables.

Jean-Marc Salvet
Un Canada politiquement différent pendant cette crise

Jean-Marc Salvet

Un Canada politiquement différent pendant cette crise

CHRONIQUE / Il aurait été indécent qu’il en soit autrement lors d’une crise sanitaire de l’ampleur de celle-ci, crise à laquelle se superposent une débâcle économique et financière générale, ainsi qu’un naufrage social pour un nombre considérable de citoyens. Mais puisque la collaboration entre les différents ordres de gouvernement au sein des États fédéraux ne va pas de soi partout dans le monde, on peut prendre le temps de relever et de saluer la coopération politique qui existe entre Ottawa et les provinces depuis le début de la crise, ainsi que la complémentarité de leurs actions.

Je ne parle pas ici des demandes de renfort de membres de l’armée canadienne adressées par le gouvernement Legault à Ottawa, armée qui existe aussi grâce aux Québécois. Je parle du travail plus général mené sur les fronts sanitaires et économiques par nos gouvernements depuis le début de la crise.

S’il vous plaît : ne m’écrivez pas seulement pour me dire que le Québec s’en sortirait mieux s’il était indépendant parce que tout aurait été différent à la base, non plus que pour me dire que la collaboration et la complémentarité des actions en cours au Canada prouvent la nécessité de l’ensemble canadien. Ne m’écrivez pas uniquement pour m’asséner l’une ou l’autre de ces vérités toutes faites.

On a souvent tort de chercher dans tout la confirmation de ce en quoi l’on croit déjà; de tout passer à la moulinette de lunettes qu’on se colle à tout jamais sur le nez.

Ce dont on pourrait ou devrait tous convenir, tout de même, c’est que la collaboration demeurera indispensable pour avancer à travers les crises en cours — que ce soit entre les pays eux-mêmes, mais aussi à l’intérieur des États fédéraux (entre les capitales fédérales et les provinces ou les régions, ou encore les communautés autonomes, selon le nom qu’on donne aux entités fédérées un peu partout dans le monde).

Dans l’ensemble canadien, la grave situation a fait naître des collaborations concrètes. Normal si l’on considère les urgences.

D’autant plus normal que les ressources fédérales sont aussi celles des provinces et du Québec.

Normal, mais ce n’est pas partout comme ça.

États-Unis et Espagne

Aux États-Unis, en début de semaine, Donald Trump a rugi. Il a tonné que c’est lui et lui seul qui devait décider de l’heure du déconfinement, alors que bien des gouverneurs ont estimé que ce sont eux qui verront à lever les mesures de restriction mises en place pour freiner le coronavirus. Ce sont eux (plusieurs d’entre eux, en tout cas) qui les ont imposées.

«La position du président est tout simplement absurde. Nous n’avons pas un roi, nous avons un président», a déclaré mardi, à bon droit, le gouverneur de New York, Andrew Cuomo.

M. Trump est revenu à de meilleures dispositions jeudi, mais les éclats du début de la semaine en disent long.

En Espagne, un pays très durement frappé, le drame sanitaire a exacerbé les tensions entre Madrid et certaines communautés autonomes — et singulièrement avec la Catalogne. Au point où l’absurde a été franchi cette semaine après l’annonce par les autorités sanitaires espagnoles de l’envoi de 1 714 000 masques supplémentaires en Catalogne. Le conseiller à l’Intérieur du gouvernement catalan, Miquel Buch, a accusé l’Espagne de provocation et de «vouloir jouer avec l’histoire des Catalans».

La raison? Le chiffre 1714 est celui de l’année de la chute de Barcelone, qui avait provoqué l’intégration de la Catalogne à l’Espagne. «Provocation»? Hasard?

La mairesse de Barcelone, Ada Colau, a associé la déclaration du ministre catalan à du fanatisme.

Chose certaine, en Espagne, les décisions durant cette crise ont été prises par Madrid, quitte à bousculer certaines des 17 communautés autonomes.

Retour au Canada

Au Canada, les décisions et les actions sanitaires ont été le fait des provinces. Ottawa est essentiellement intervenu — et massivement — sur le plan des aides économiques.

Le gouvernement Trudeau répète qu’il veut agir en «collaboration» avec les provinces sur le plan sanitaire, économique et financier. On peut deviner la patte de la vice-première ministre Chrystia Freeland dans ce nouvel esprit prévalant à Ottawa — à moins qu’il ne soit que de circonstance.

Chrystia Freeland a d’ailleurs noté que le gouvernement du Québec a inspiré le gouvernement canadien en majorant le salaire d’employés québécois qui pourraient gagner autant en percevant la Prestation canadienne d’urgence et en restant chez eux sans travailler. Le gouvernement fédéral veut mettre en place un semblable supplément salarial.

La même attitude de collaboration devra prévaloir pour ce qu’on appelle «l’après» — si tant est qu’on puisse un jour parler d’«après», puisque celui-ci se mettra en place très graduellement et ne marquera pas un retour à  «l’avant».

La collaboration a des limites, bien sûr. 

Il ne s’agit pas de mettre de côté les différends. Il s’agit de ne pas tenter de marquer de petits points politiques en se servant de tout ce qui se passe.

Crise sanitaire. Crise économique et sociale. C’est déjà bien suffisant! Personne n’a en plus besoin d’inutiles et stériles tiraillements politiques.

Cela devrait aller de soi partout. Mais certains ont été incapables de ne pas chercher à régler leurs comptes. Ils ont cherché à masquer leurs propres turpitudes. On l’a encore vu ces derniers jours en Espagne et aux États-Unis.

Jean-Marc Salvet
Et si l’on passait à une société du «prendre soin»?

Chronique

Et si l’on passait à une société du «prendre soin»?

CHRONIQUE / Et si l’on passait à une société du «prendre soin»? Si l’on y passait vraiment? Si on en faisait un programme politique commun? Si on en faisait une ambition collective?

Mardi, le Parti québécois a réitéré l’importance de nommer un «protecteur des aînés du Québec». Oui, bien sûr. Personne ne sera vraiment contre.

La multiplication des foyers d’éclosion et les trop nombreux décès survenus dans les résidences pour aînés publiques et privées ont de quoi faire réfléchir, comme le dit le député Harold LeBel.

«La pandémie a mis en lumière les conséquences du désengagement de l’État dans les soins offerts aux aînés et les limites des politiques de santé précédentes. C’est simple, l’être humain y a perdu sa place. Cela doit changer», a commenté le député de Rimouski.

Mais on est toujours et on sera toujours à agir en aval — à intervenir après les dégâts, donc, en retard — tant qu’on n’inversera pas complètement les choses, tant qu’on ne changera pas l’ordre des priorités.

Tant qu’on n’ira pas jusque-là, et bien au-delà de la crise actuelle, on sera toujours à courir derrière ce qu’il faut faire pour les plus vulnérables. Pour des personnes âgées, mais pas uniquement elles. La mise sur pied l’an dernier de la Commission Laurent sur la protection de l’enfance nous le rappelle — pour n’ajouter ici que l’exemple des enfants vulnérables.

On sera toujours à trop courir derrière tout ce qu’il faut faire pour les plus vulnérables «après coup», après les incendies. On sera toujours derrière tant et aussi longtemps qu’on ne se dira pas qu’il faut passer à une société du «prendre soin»; tant qu’on ne tendra pas vers une société où le bien-être de tous va de soi. Qu’il va non seulement de soi, mais qu’il conditionne le reste.

La belle utopie que voilà...! Bondieuserie?

On peut dire cela, c’est vrai. On peut critiquer le projet.

Mais c’est une moitié d’utopie, au fond. Car des sociétés comme les nôtres ne partent pas et ne partiraient pas de zéro. On parviendrait toutefois mieux à une société du «prendre soin» en faisant de cette idée un projet politique en bonne et due forme et un guide d’action.

Le bricolage a mené à l’inaction depuis plus d’une génération. On ne le sait que trop.

Sans pensée globale, on risque de rester dans le rafistolage.

Le «prendre soin» dont il est question dépasse la seule sphère de la santé à proprement parler — même si tout ou presque nous y ramène inévitablement.

Et si l’État a un rôle essentiel et incontournable à jouer, il ne peut être le seul rouage. Cette société du «prendre soin» ne devrait pas être l’affaire des autres — ou seulement de l’État —, mais celle de tous. Du plus grand nombre possible, à tout le moins. Rêvons un peu.

Équité

L’ambition du «prendre soin» ne peut donner sa pleine mesure qu’avec une justice économique conséquente — salariale en l’occurrence. Si les bien nommés «travailleurs essentiels» de cette crise ne sont pas parvenus à dessiller les yeux de tous ces dernières semaines, rien n’y parviendra jamais. Ce serait bien terrible.

On pense bien sûr notamment aux préposés aux bénéficiaires dans le domaine de la santé — qui ont enfin reçu un coup de pouce salarial —, mais aussi aux caissières et caissiers des supermarchés, des pharmacies, des dépanneurs, ainsi qu’aux livreurs (pour ne citer que quelques autres fonctions devenues essentielles).

Il ne s’agit pas ici d’un appel à une quelconque révolution. Il s’agit plutôt de nommer les priorités et de les établir comme guides. Tout commence par là. C’est de la politique avec un P majuscule.

Pour arriver à quelque chose, encore faut-il pouvoir nommer ce que l’on veut. Encore faut-il établir un cap.

Il n’est pas nécessaire de tout chambarder pour cela. Voilà pourquoi cet objectif d’équité et cette vision du «prendre soin» sont, en plus d’être liés entre eux, totalement compatibles avec une économie de libre-marché comme celle dans laquelle nous vivons et que nous remodelons sans cesse parce qu’elle est réglementée.

Sans les entrepreneurs, sans les entreprises, il n’y aurait pas de création de richesse. Donc, pas de répartition par la suite.

Mais sans l’instauration de cette équité et de cette vision politique du «prendre soin» — sans une ambition collective bien nommée —, on courra toujours trop derrière des drames humains. Bien au-delà de la crise actuelle.

Jean-Marc Salvet
Des moins âgés ne s’en sortiraient pas

Jean-Marc Salvet

Des moins âgés ne s’en sortiraient pas

CHRONIQUE / Les chiffres sont incontestables: les personnes âgées sont très largement plus à risque de mourir après avoir contracté la COVID-19 que d’autres. Mais ces chiffres ne doivent pas masquer une autre réalité.

On aurait tort d’oublier que ce coronavirus est suffisamment grave pour envoyer des gens de 50 ou de 40 ans, ou parfois des plus jeunes encore, non seulement dans les hôpitaux, mais dans les unités de soins intensifs. Un plus grand nombre d’entre eux mourraient si le système de santé n’était pas en capacité de les sauver.

Ici comme ailleurs, la plupart des malades moins âgés ou plus jeunes n’auraient pas survécu sans les soins vitaux qui leur ont été prodigués pendant des jours et des jours dans ces unités.

Les personnes les plus âgées sont beaucoup plus susceptibles que les autres de mourir après avoir contracté la COVID-19. Voilà pourquoi le système de santé devra toujours avoir la capacité de leur offrir tous les soins; voilà pourquoi il faudra toujours veiller à ce qu’il ne soit pas submergé par une deuxième ou une troisième vague de l’épidémie. Et aussi, parce que des gens moins âgés — qui s’en sortent aujourd’hui — ne s’en sortiraient pas sans lui. C’est aussi une réalité.

Legault

En insistant jeudi, données en main, sur le fait que les personnes âgées sont beaucoup plus à risque de décéder de la COVID-19 que quiconque, François Legault a énoncé une réalité incontestable. Ce faisant, il a aussi voulu rassurer une bonne partie de tous les autres citoyens pour qui les mesures de restriction pèsent également lourdement. C’est son rôle.

En annonçant que le confinement allait «durer plus longtemps pour nos aînés», il a cependant sans doute découragé bien des personnes âgées de plus de 70 ans vivant mal l’isolement et les nécessaires injonctions à demeurer chez elles — même si elles savent que les conséquences de la maladie sont plus graves pour elles que pour d’autres.

M. Legault a aussi, heureusement, eu des mots plus enveloppants pour passer son message: «Protéger nos aînés» doit devenir «la priorité de tous».

François Legault est premier ministre. Il veut donner de l’espoir au plus grand nombre de citoyens.

Il a de nouveau avancé — mais un peu plus que ces derniers jours — que certaines mesures de restriction pourraient être levées d’ici quelque temps. Il a fait référence aux travailleurs de la construction.

M. Legault a des impératifs économiques à l’esprit, des impératifs directement liés à des nécessités sociales. Le lien entre les deux est aussi court que direct par les temps qui courent.

Le premier ministre doit jongler avec la capacité de la population à vivre plus ou moins longtemps dans cette situation. C’est son devoir, comme c’est celui de tous les chefs de gouvernement.

Arruda

À ses côtés, le directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, a aussi voulu susciter de l’espoir.

Lui aussi voit le poids que fait peser l’arrêt d’une bonne partie de l’économie. Il ne veut pas que les gens «virent fous». Ce sont ses mots.

Il n’ignore pas non plus que parmi les «déterminants de la santé», il y a le travail, le revenu. On est moins en santé dans les sociétés où le taux de chômage est élevé que dans celles où il l’est peu, et où la pauvreté sévit fortement.

La santé est une notion large et ses facteurs sont multiples.

«Si on se retrouve aussi avec des suicides, des dépressions (…), on ne sera pas plus avancé», a laissé tomber M. Arruda. En effet.

Mais le directeur national de la santé publique a particulièrement insisté sur sa crainte qu’un relâchement trop rapide ou trop général provoque à terme une nouvelle crise sanitaire.

Chacun son rôle.

C’est le sien de le rappeler et de le marteler.

Car il ne faudrait pas que nos hôpitaux soient submergés par une autre vague. Ni pour les personnes âgées, qui sont beaucoup plus à risque de mourir; ni pour des gens moins âgés et des plus jeunes, qui ne survivraient pas sans l’équipement et le personnel de ces établissements.

Si les personnes âgées sont à ce point représentées dans les statistiques de mortalité, c’est (sans doute aussi) parce que le Québec a décrété des restrictions de circulation assez tôt — avant que la maladie ne se soit trop répandue dans l’ensemble de la société — et (assurément), malheureusement, parce que les résidences concentrant des aînés, où le virus s’est introduit, étaient mal outillées pour faire face à la situation. Les protocoles y étaient totalement inadéquats.


Jean-Marc Salvet
C’est pas du JoJo Savard, c’est du très sérieux!

Chronique

C’est pas du JoJo Savard, c’est du très sérieux!

CHRONIQUE / Ce n’est pas nécessairement ou uniquement au nom du mot magique «transparence» qu’il valait la peine de divulguer les scénarios de l’évolution de la COVID-19 au Québec.

C’est, me semble-t-il, au nom de l’adhésion de la population aux mesures de restriction.

C’est au nom des dures décisions prises qu’il fallait passer par là et qu’il faudra y repasser, car elles ont un impact fort sur nos vies.

C’est, au fond, au nom du maintien de la confiance entre les demandes formulées par les autorités et leur acceptation par la population.

La confiance conditionne l’adhésion. Elle constitue un ingrédient indispensable quant à la façon d’évoluer ensemble; de se comporter comme collectivité.

Et cet ingrédient sera tout aussi essentiel pour mieux comprendre et éventuellement adhérer le mieux possible aux décisions qui seront prises pour lever par étape, par zone géographique et par secteur d’activité, le confinement. Ce n’est qu’avec la confiance que certains ne se sentiront pas arbitrairement discriminés. Mais on n’en est pas là.

Dévoiler ou pas?

Fallait-il dévoiler les scénarios de l’évolution de la COVID-19 au Québec? 

Commençons par une question plus générale : faut-il dévoiler de tels scénarios, que ce soit ici ou ailleurs?

À question très générale, réponse très générale : non, si c’est fait n’importe comment, si les chiffres sont lancés comme ça dans l’air; oui, si ces scénarios reposent sur la prise en compte de divers paramètres et s’ils sont mis en perspective.

Ç’a été le cas mardi à Québec.

Donc, à la question générale de départ «Faut-il ou pas?» la réponse ne peut qu’être : ça dépend. Ce n’est ni une bonne chose en soi, ni une mauvaise chose. Tout dépend de la manière dont les scénarios sont livrés.

Mais dès lors que le travail est mis en perspective, que les autorités répètent que ce ne sont que des scé-na-rios, comme cela a été martelé mardi, les avantages dépassent les inconvénients.

Le compromis

Les réticences des autorités de la santé publique à divulguer des scénarios pouvaient être fondées il y a quelque temps sur la crainte d’accroître un sentiment de panique au sein de la population. Depuis peu, elles semblaient l’être par rapport à la crainte que leur présentation entraîne un relâchement de la discipline des citoyens — si les chiffres devaient indiquer une situation relativement sous contrôle (comme c’est le cas).

En début de semaine, les réticences d’Horacio Arruda ont aussi été motivées par sa crainte de se faire un jour accuser de ne pas avoir vu juste.

Ceci explique-t-il cela? La direction de la santé publique n’en a pas trop fait mardi.

Les scénarios présentés sont tout de même de nature à nous faire comprendre que les dures mesures de confinement paient, que ce n’est pas pour rien qu’il faut les respecter, puisque c’est l’«optimiste» qui semble le plus probable à ce stade-ci. L’autre, le «pessimiste», montre toutefois ce qui pourrait advenir si les efforts étaient abandonnés trop rapidement.

Le premier ministre François Legault et le directeur national de la santé publique du Québec n’ont pas été au diapason sur la question de la divulgation des scénarios. La décision de M. Legault de les divulguer a été politique. Le fait est que ce sont les gouvernements et eux seuls qui ont non seulement des décisions lourdes de conséquences à prendre, mais aussi à justifier.

Un «compromis» a été trouvé entre le politique et les experts, puisqu’il n’y a pas eu ce scénario «probable» souhaité par M. Legault. Et ceux dévoilés ne vont pas au-delà de la fin avril. Or, c’est au-delà de cette période que cela aurait été de «l’astrologie» avait dit M. Arruda, lundi, avant d’ajouter qu’il n’y a «personne qui veut jouer à JoJo Savard». Personne n’a joué à Mme Savard.

Le choix de la vie

Les experts en santé publique doivent être écoutés. C’est un grand progrès humain qu’ils l’aient été par les gouvernements depuis cette crise — au Québec, au Canada, comme dans d’autres endroits du monde.

Ces gouvernements qu’on disait liés au capital et au tout-économique ont choisi la santé et la vie.

Il faudra un jour prendre la pleine mesure de ce qui se sera passé à cet égard durant cette crise. C’est immense.

Jean-Marc Salvet
Tous masqués bientôt?

Chronique

Tous masqués bientôt?

CHRONIQUE / Mine de rien, le discours du directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, évolue sur le port du masque, même artisanal, par des citoyens ne présentant pas de symptômes de la  COVID-19.

Ces derniers jours, M. Arruda a soufflé un peu plus de chaud sur cette idée, mais encore pas mal de froid — après avoir jusque-là, comme la plupart de ses pairs en Occident, tout fait pour décourager le plus possible la population de porter un masque de manière préventive.

Depuis le début de la crise sanitaire, le message était même très clair : on risquait de se contaminer à vouloir porter un masque parce qu'on le manipulerait avec nos mains.

Parallèlement, depuis quelque temps, de plus en plus de voix se sont fait entendre dans le corps médical et chez les autorités des pays occidentaux pour dire qu’un masque porté par un individu en santé n’est peut-être pas aussi inutile qu’on le disait, qu’il pouvait constituer une barrière de protection supplémentaire. Pour autant — c’est aussi essentiel qu’incontournable — que tous comprennent qu’il ne peut pas et ne pourrait aucunement remplacer les mesures de prévention-protection visant à freiner la propagation du virus, soit de rester chez soi, de respecter les distances physiques prescrites entre les individus (si l’on doit sortir) et de se laver les mains régulièrement.

On ne parle pas ici nécessairement des masques médicaux de protection, qui doivent et devront aller en toute priorité au personnel soignant. Mais de ceux en tissu qu’il est possible de confectionner chez soi, voire d’un foulard. On parle des masques «faits maison»; des masques «alternatifs» aux masques médicaux. Autrement dit, de tout ce qui pourrait réduire la transmission du virus par voie aérienne en se couvrant les voies respiratoires.

Ce ne serait pas l’idée du «mieux que rien». Ce serait l’idée du «mieux que pas».

La mise à l’index du port du masque préventif dans nos pays a consterné bien des Asiatiques depuis le début de cette crise sanitaire (et économique et sociale et humaine). Dans les grands aéroports du monde, il y a quelque temps, le contraste était flagrant entre les voyageurs provenant de ces deux univers.

Samedi, Horacio Arruda a fait évoluer son discours un peu plus que les jours précédents. Il y avait une ouverture : «On verra ce que les experts nous recommanderont. On va suivre ça de très, très près et si ça va être ajouté pour les gens asymptomatiques. Mais il ne faut pas avoir l’impression que le masque va nous protéger à tout prix.»

Voilà le problème des autorités sanitaires et de M. Arruda : la sécurité sanitaire ne doit souffrir d’aucun relâchement sur l’essentiel.

Il ne faudrait pas créer un faux sentiment de sécurité avec ces bouts de tissu.

Dans tous les cas, ces masques artisanaux ne pourront être qu’une mesure complémentaire. C’est ce que martèlerait M. Arruda s’il devait officiellement faire évoluer la position québécoise sur le sujet.

Si ce devait être le cas, et compte tenu de sa popularité et de sa crédibilité au Québec, ce qui suit ne se produirait heureusement probablement pas ici. Le changement de cap des autorités sanitaires ailleurs dans le monde charrie avec lui des tombereaux de commentaires selon lesquels c’est uniquement en raison de la pénurie de masques médicaux de protection qu’elles ont découragé les individus de recourir à des moyens du genre s’ils ne sont pas eux-mêmes malades. Il fallait empêcher les gens de se ruer vers ces produits. C’est un élément de plus dans le procès d’impréparation auquel font face de nombreux gouvernements ailleurs dans le monde.

C’est un peu court et c’est ce sur quoi je voulais insister : c’est oublier que ces autorités en ont appris chaque jour un peu plus sur la propagation de cette maladie et sur les façons d’y faire face le mieux possible — et qu’elles continuent d’en apprendre tous les jours. Les procès de salon sont toujours désespérants.

À ce stade-ci, on peut penser, au regard de ce qui se passe aux États-Unis et en Europe, que les instances compétentes québécoises et canadiennes recommanderont bientôt le port de masques même artisanaux (ou qu’elles ne le décourageront plus). Ce qui pourrait être utile lorsque l’on commencera à lever, par zone géographique et par secteur d’activité, les restrictions mises en place pour stopper la propagation.

À condition, bien entendu, que les consignes portant sur le respect des distances physiques entre les individus et le lavage régulier des mains soient toujours suivies en toute priorité.

L’essentiel d’abord.

Jean-Marc Salvet
Les journalistes, pas au-dessus de la critique

Jean-Marc Salvet

Les journalistes, pas au-dessus de la critique

CHRONIQUE / Les journalistes ne sont pas au-dessus de la critique. Ils n’ont pas à y échapper, pas plus que quiconque. Ils n’ont pas à bénéficier d’un sauf-conduit en la matière sous prétexte qu’ils constituent un rouage oeuvrant au coeur du fonctionnement de nos démocraties. Tout citoyen est aussi un rouage de nos sociétés.

Mais c’est un bien mauvais procès que certains individus ont dressé ces derniers jours aux journalistes de la Tribune de la presse, à Québec, lesquels couvrent à longueur d’année l’actualité politique québécoise. Et qui depuis quelque temps se consacrent beaucoup, par la force des choses, aux points de presse quotidiens du premier ministre François Legault. Oui, ils posent des questions. Et certaines sont pointues. Heureusement!

Qui le ferait sinon? Déjà que l’Assemblée nationale ne siège pas et que les partis d’opposition se sont retirés de l’avant-scène, s’il fallait en plus que les journalistes de l’Assemblée nationale se mettent aux abonnés absents, ce serait épouvantable.

Et s’ils ne devaient être que ces «pigeons voyageurs» décrits par le directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, tous les citoyens seraient perdants.

Suis-je en conflit d’intérêts en abordant ce sujet? Je suis membre de la Tribune de la presse de l’Assemblée nationale. Toutefois, je ne suis plus, depuis l’an dernier, journaliste comme tel. Comme chroniqueur, je fais désormais valoir des points de vue ou des angles de l’actualité en fonction des perspectives qui sont les miennes. C’est tout différent du travail du journaliste, qui pose des questions, recueille des informations et les présente sans chercher à faire valoir sa propre vision des choses — une activité que j’ai exercée pendant de très nombreuses années.

En écrivant ce texte, je ne pense donc pas défendre ma pomme, mais plutôt la nécessité du travail des collègues journalistes posant tous les jours des questions aux responsables politiques québécois.

Évidemment, la dénonciation de leur travail n’a pas été générale. Elle a été le fait d’une minorité d’individus. D’une infime minorité sans doute. Et si la critique a davantage concerné les journalistes couvrant les affaires politiques québécoises que ceux couvrant celles du gouvernement canadien, à Ottawa, c’est bien sûr en raison de la très forte popularité dont jouit le premier ministre François Legault dans la population en général.

Moi qui suis (ceux qui me connaissent le savent) depuis longtemps très critique du milieu médiatique en général, qui estime que les médias montent trop souvent en épingle des choses de peu d’importance, qui me désespère depuis des années devant un certain bruit médiatique, je n’ai vu et entendu ici qu’un travail exemplaire en provenance des collègues journalistes de l’Assemblée nationale. Je n’ai entendu que des questions à la fois pertinentes et respectueuses — des questions reflétant des préoccupations et des questionnements de nombreux citoyens (et du personnel soignant en l’occurrence). J’ai beau chercher, je ne vois pas qui a pu reprocher quoi.

Ce qui m’a toujours fasciné toutes ces années en entendant parler ça et là des «journalistes politiques» de Québec (je parle de ceux en poste à l’Assemblée nationale), c’est de constater à quel point ils sont peu nombreux, mais à quel point ils permettent à un nombre tellement plus important de personnes — des commentateurs de toutes sortes dans les médias — de donner leur opinion par la suite.

Sans cette poignée de journalistes, bien des commentateurs — dont je fais partie — seraient bien dépourvus. Ce serait aussi le cas de très nombreux experts appelés à se prononcer sur tel ou tel aspect d’un problème et qui doivent bien souvent tenir compte des réponses fournies par nos responsables politiques; des réponses que ceux-ci fournissent (ou pas) aux questions pas toujours faciles, mais nécessaires, qui leur sont posées.

Les premiers ministres Justin Trudeau et François Legault ont lancé cette semaine des appels aux accents churchilliens et gaulliens. Cela ne doit pas empêcher les questions pointues. La très large majorité des citoyens le comprennent très bien.

Jean-Marc Salvet
Ça devrait bien aller

Chronique

Ça devrait bien aller

CHRONIQUE / François Legault affichait une gravité empreinte d’inquiétude, mardi. Comment pouvait-il en être autrement alors qu’il annonçait que le Québec pourrait manquer sous peu d’équipements médicaux de protection, dont des masques pour le personnel soignant? Il a dit cela en précisant du même souffle que son gouvernement, avec l’aide de celui du Canada et même de celui de l’Ontario, travaille à ce que ce ne soit pas le cas.

«Je veux aujourd’hui être clair, je veux vous dire la vérité. Pour certains équipements, on en a pour trois à sept jours. Donc, c’est quand même serré. Par contre, on a des commandes qui devraient arriver dans les prochains jours et on a bon espoir d’être capables de passer à travers.»

Le ton était grave. Mais ça devrait aller. On mise sur des commandes qui ont été passées.

Cette conférence de presse ne ressemblait pas aux précédentes. Aux côtés de M. Legault, le directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, a dû distinguer masque et masque. Les masques médicaux de protection doivent aller en toute priorité au personnel soignant, a-t-il rappelé. Il le faut absolument, oui.

Mais faut-il décourager les simples citoyens de se confectionner des masques en tissu — de se masquer, autrement dit? Est-ce totalement inutile si l’on n’est pas malade soi-même, comme nous sommes nombreux à l’avoir compris?

Il faudrait attendre d’en savoir plus avant de répondre formellement, mais ce ne serait pas totalement inutile, a suggéré M. Arruda. Mais attention : pour autant que toutes les autres recommandations sanitaires soient suivies, que ce soit celle de la distance physique entre les personnes ou le lavage régulier des mains.

La façon de voir les choses sur le fait de sortir masqué d’une façon ou d’une autre, même lorsqu’on est en santé, est en train de changer dans la plupart des pays occidentaux. De plus en plus de questions sont posées à ce sujet aux responsables des organisations de santé publique dans le monde — hors Asie, bien sûr, où le port du masque correspond souvent déjà à une norme sociale même chez les citoyens en parfaite santé. La mise à l’index du port du masque préventif dans nos pays a d’ailleurs consterné bien des Asiatiques ces derniers temps.

Revenons à l’inquiétude de M. Legault liée aux pénuries à venir, dont celle de masques, qui serait gravissime pour le personnel soignant.

Réveil et prise de conscience

Chez plusieurs dirigeants du monde et chez beaucoup d’entre nous, l’actuelle crise aura été comme une espèce de réveil.

Pour des biens essentiels à la vie, il faut et faudra réduire sa dépendance au reste du monde — à la Chine, entre autres, disent explicitement ou implicitement plusieurs de nos dirigeants.

Pas parce qu’il faudrait être contre elle, mais parce que les États doivent s’assurer de ne pas manquer de biens vitaux si ceux-ci peuvent être produits plus localement.

Après cette crise, les États y veilleront très certainement davantage. Surtout dans le domaine des équipements médicaux, mais pas que.

Cette crise constituera une prise de conscience sur les limites devant être imposées à un certain laisser-faire.

Il y a dix jours, le ministre de l’Économie du Québec, Pierre Fitzgibbon, disait que «le nouvel environnement géopolitique favorise une forte économie domestique» et que la tension existant «dans les chaînes d’approvisionnement mondiales va nous faire focaliser sur les approvisionnements locaux».

C’est exactement ce que met concrètement en œuvre le gouvernement de Justin Trudeau avec sa «mobilisation du secteur industriel». Le premier ministre canadien a rappelé que «le monde entier tente de mettre la main sur les équipements nécessaires pour combattre ce virus»; que «c’est pour cela qu’on sait qu’il sera important d’avoir des solutions faites au Canada».

Il restera quelque chose de tout cela au sortir de la crise.

Mardi, ailleurs dans le monde, c’est le président français Emmanuel Macron qui disait que «notre priorité, aujourd’hui, est de produire davantage en France et de produire davantage en Europe. C’est ce que nous commençons à faire avec force et courage avec les produits de première nécessité pour cette crise. C’est ce que nous continuerons à faire».

Cette prise de conscience conduira à des corrections de la mondialisation. Pas à une «démondialisation», mais à un rééquilibrage.

Par cercles concentriques, à des degrés divers, on a tous et on aura tous besoin les uns des autres — des plus proches (de façon immédiate, de l’Ontario que M. Legault a remerciée mardi à travers son premier ministre Doug Ford) jusqu’aux plus lointains. 

On ne viendra à bout de l’ennemi invisible que grâce à une coopération internationale. Pensons ici aux chercheurs. 

Politiquement, la solidarité mondiale sera indispensable, puisque tant qu’il n’existera pas de vaccin, il suffira à un moment qu’un cas réapparaisse quelque part pour que tout soit à recommencer ou presque partout ailleurs.

Cette solidarité, ou ce qui pourrait en tenir lieu, sera tout aussi indispensable sur le plan économique. On aura besoin d’un maximum de diapason international pour que l’assèchement des économies du monde ne mène pas par la suite à des guerres commerciales sauvages et dévastatrices.

Jean-Marc Salvet
La chambre noire des crises

Jean-Marc Salvet

La chambre noire des crises

CHRONIQUE / De tout temps, les crises ont été des révélateurs d’iniquités et d’injustices. Dans ces chambres noires du temps, les photos apparaissent plus nettes.

Parce qu’elles les accentuent, les crises révèlent immanquablement les iniquités liées aux conditions de vie des individus et des familles; aux conditions socio-économiques qui sont les nôtres.

Jean-Marc Salvet
N’ajoutons pas au malheur

Jean-Marc Salvet

N’ajoutons pas au malheur

CHRONIQUE / Quelques voix s’élèvent pour réclamer que des employés de la fonction publique québécoise et canadienne, qui doivent rester chez eux actuellement et qui ne peuvent faire de télétravail, soient privés de leur salaire, voire mis à pied. La Ville de Québec devrait-elle servir d’exemple? Non, absolument pas. Ce serait une grave erreur.

Le gouvernement Legault résiste à cet appel. Avec raison. «C’est le temps de s’aider, ce n’est pas le temps de couper», a dit le premier ministre du Québec, mercredi.

D’abord, il convient de ne pas exagérer la situation dont on parle. Beaucoup, beaucoup d’employés de la fonction publique travaillent à distance — lorsqu’ils ne se rendent pas à leur bureau.

Ensuite, il faut tout de suite dire que les gouvernements n’ont pas à ajouter au malheur du monde.

Où se retrouveraient ces employés de l’État privés de salaire? À faire la file sur Internet pour recevoir l’aide des gouvernements?

On ne serait pas plus avancé en termes de finances publiques, même si les sommes déboursées n’étaient pas tout à fait les mêmes en bout de ligne. On ne le serait pas au regard des centaines de milliards de dollars que coûtera la pandémie aux trésors publics québécois et canadien.

Le maintien du lien d’emploi entre employés et employeurs est d’ailleurs ce que préconisent les représentants du monde de l’entreprise pour le secteur privé. La Fédération des chambres de commerce du Québec et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain demandent aux gouvernements d’offrir aux entreprises des subventions pour qu’elles gardent leurs employés. Un programme de subvention salariale temporaire, insistent-elles, aurait le mérite de maintenir le lien d’emploi entre les travailleurs et les employeurs et, donc, de faciliter le redémarrage de la société lorsque ce sera possible.

C’est, au fond, l’approche des gouvernements du Québec et du Canada pour leurs employés dans l’incapacité d’accomplir leurs tâches habituelles.

«Actuellement, il n’y a aucun scénario de mises à pied ou de ne pas payer les employés qui travaillent pour le gouvernement du Québec», a déclaré François Legault, cette fois jeudi. Il faut souhaiter que Québec et Ottawa maintiennent ce cap même si de plus en plus de voix devaient s’élever pour réclamer un changement d’approche à cet égard. Il vaut la peine d’insister là-dessus tant les situations changent vite.

À preuve, la (bonne) décision du gouvernement Trudeau, mercredi, de finalement remplacer les deux prestations d’aide aux individus par une seule, la Prestation canadienne d’urgence, laquelle offrira un versement mensuel de 2000$ à toute personne ayant perdu ses revenus. Le succès du programme se mesurera à la capacité d’Ottawa de livrer ce soutien financier dans les délais prévus.

Concernant les employés de la fonction publique québécoise ou canadienne actuellement dans l’impossibilité de travailler, on peut ajouter que si la crise liée à la situation sanitaire devait se prolonger plus longtemps que ce que l’on peut craindre aujourd’hui, il sera toujours temps de voir si les tâches et les fonctions de certains peuvent être temporairement modifiées pour répondre à des urgences ou à des besoins particuliers.

Mais il est essentiel que tous les liens d’emploi et les salaires soient maintenus par les gouvernements.

Une grande partie de la renaissance passera par ces derniers; donc, par leurs employés.

Un fait de société

On aura compris cette semaine que la Société des alcools du Québec (SAQ) et la Société québécoise du cannabis (SQDC) constituent des services essentiels par les temps qui courent.

La SAQ est une vache à lait pour les finances publiques québécoises. Ceci peut en partie expliquer cela. Mais dans la situation actuelle de dépenses, les revenus qu’elle générera ne pèseront pas bien lourd dans la balance. Il y a donc plus que ça.

François Legault a expliqué qu’il ne veut «pas voir le chaos dans les épiceries avec des gens qui s’y précipitent pour obtenir de l’alcool si on ferme la SAQ. Des gens, malheureusement, ont besoin d’alcool et je ne veux pas qu’ils se retrouvent dans le système de santé. Afin de réduire le stress, il faut faire de l’exercice. Mais, parfois, un verre de vin, ça fait du bien».

Deux remarques : le tout doit se faire dans le respect des employés de la SAQ et de la SQDC; de manière à ce que leur sécurité soit assurée en tout temps. Et, bien sûr, le «verre de vin, ça fait du bien», mais avec modération. Surtout en cette époque de confinement.

Une conclusion : la décision du gouvernement Legault à ce chapitre a été prise, là aussi, pourrait-on dire, pour ne pas ajouter au malheur du monde. C’est très bien.

Quoi qu’il en soit, le maintien des activités de la SAQ demeurera un fait de société.

Jean-Marc Salvet
Guerres et COVID-19: en rire ou en pleurer?

Chronique

Guerres et COVID-19: en rire ou en pleurer?

CHRONIQUE / Sans surprise, son appel est demeuré sans effet. Et sans beaucoup d’écho médiatique. L’homme a prêché dans le désert. Tant pis pour lui. Tant pis pour eux. Tant pis pour nous.

L’homme en question est António Guterres. Il est secrétaire général de l’ONU.

L’ONU? Ah oui, l’Organisation des Nations unies… Ce machin qui parle, qui parle, qui parle.

Imaginez : lundi, António Guterres a lancé un appel à un cessez-le-feu mondial. Il faudrait «mettre un terme au fléau de la guerre et lutter contre cette pandémie qui ravage le monde», a-t-il dit. La belle affaire!

Écoutons-le : «La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie.»

Il a lancé cela comme on jette une bouteille à la mer.

La différence est qu’on retrouve parfois de ces bouteilles lancées dans les flots des océans. Les guerres, elles, ne s’arrêtent pas.

Écoutons encore M. Guterres — soit pour savourer sa touchante naïveté et son angélisme, soit pour apprécier le fait que des gens parlent encore ainsi, malgré tout : «Le monde entier affronte un ennemi commun : la COVID-19. Pendant ce temps, les conflits armés continuent de faire rage dans le monde. N’oublions pas que dans les pays ravagés par la guerre, les systèmes de santé se sont effondrés. Mettons un terme au fléau de la guerre et luttons contre la maladie qui ravage notre monde.»

Des fleurs bleues avec ça?

Faut-il en rire ou en pleurer?

Ne nous moquons pas. L’ironie n’est pas de mise. Nous sommes tous en guerre, mais certains le sont tragiquement plus que d’autres depuis longtemps.

António Guterres a-t-il oublié qu’il s’adressait à des individus mus par des rancoeurs, des détestations, des soifs de possession, d’humiliation; à des chefs-bourreaux? Non, il ne l’a pas oublié. Il a simplement voulu l’oublier pendant un instant. Ce n’est pas pareil.

Même si, au pire, c’est dans l’indifférence générale et, au mieux, au milieu de haussements d’épaules, il est toujours heureux que des gens parlent encore ainsi; que de telles voix surgissent au milieu du chaos. Malgré tout.

Merci, M. Guterres. Sincèrement.

S’en réjouir

La semaine dernière, j’écrivais que la crise liée à la COVID-19 nous rappellera que l’État est un outil indispensable; que l’on peut gravement perdre individuellement et collectivement en l’abandonnant. Je parlais aussi du retour en grâce de l’État dans nos vies.

Un médecin de Lévis m’a écrit dans la foulée pour noter ceci : «J’ajouterais un constat que je fais depuis le début de cette pandémie : la science n’est plus aussi attaquée qu’elle l’a été ces dernières années par des hordes de ‘sceptiques de tout acabit’ qui pullulent un peu partout. Les décideurs écoutent les scientifiques et regardent les données probantes pour prendre leurs décisions.»

Bien vu! C’est un élément dont nous pouvons et dont nous devons nous réjouir.

Question tout de même : Combien de temps ceux qui subissent de plein fouet et directement l’effort de cette guerre à la COVID-19 appuieront-ils massivement les mesures de restriction et leurs conséquences sur l’emploi? 

S’en féliciter réalistement

On peut se féliciter des structures mises en place au fil des générations au Québec et au Canada, du grand filet de sécurité qu’elles tissent — même si l’on sait que trop de gens chuteront à travers les mailles dans la crise actuelle, malgré les mesures d’urgence lancées et celles à venir.

Lundi, je publiais un texte sur les «détresses domestiques et autres» liées à la COVID-19 — de l’insécurité financière vécue dans bien des familles jusqu’au sort des enfants actuellement reclus dans des milieux totalement malsains. Je rappelais que nous étions inégaux devant les conséquences socio-économiques de la pandémie. Nous n’habitons pas tous le même coin de la vie.

Me répondant en soulignant que les conséquences économiques seront difficiles à gérer après la levée des nécessaires mesures de restriction, un lecteur a noté que l’on verra alors la profondeur de la résilience d’une société comme la nôtre, ainsi que la stature et la vraie capacité de nos dirigeants politiques.

Jusqu’ici, a relevé ce citoyen, ceux-ci gouvernaient dans un contexte de plein-emploi. Une façon pour lui de dire que c’était assez facile par rapport à ce qui s’en vient probablement.

Le plein-emploi sera-t-il de retour après la crise sanitaire (après une période plus ou moins longue)? Pour l’heure, on peut penser que oui, vraisemblablement. Mais beaucoup dépendra de la vigueur de la demande. Donc, du nombre de laissés-pour-compte que cette crise sanitaire aura fait naître. Donc, de son impact. Donc, de sa durée.

De monsieur António Guterres à nous, c’est un bien petit monde.