Un enfant afghan reçoit une dose du vaccin oral antipolio.

VIH: erreur sur l'erreur médicale...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Il semble qu’il n'y ait que deux théories reconnues sur l'origine du VIH: la «Bushmeat Theory» et la «VOP», pour vaccin oral contre la polio. D’après cette dernière, dans le Congo belge des années 50, la course aux profits aurait incité Dr Hilary Koprowski à fabriquer un VOP afin de profiter du fait que le vaccin Salk venait d'être banni aux États-Unis. Dr Koprowski aurait fabriqué son vaccin dans des cellules de chimpanzés infectés au virus de l’immunodéficience simienne (VIS, l’équivalent du VIH chez le singe). Alors, la source du VIH est-elle une des plus graves erreurs médicales de l’histoire ?», demande Michel Cormier, de Mont-Saint-Hilaire.

On sait que le VIH, ce terrible virus qui s’attaque à nos cellules immunitaires jusqu’à anéantir nos défenses, est génétiquement très, très proche du VIS (lire : presque identique), et on sait que celui-ci est endémique chez le chimpanzé — c’est-à-dire que toutes les populations de chimpanzés sont porteuses d’une souche ou d’une autre de VIS, et ce de manière permanente. Il est certain qu’à l’origine, le VIH était en fait un VIS qui a fait le «saut» d’un chimpanzé à un être humain. La question est : comment est-ce arrivé ?

À cet égard, on ne peut pas vraiment dire qu’il y a «deux théories reconnues». En fait, il n’y en a plus qu’une seule, essentiellement : la théorie de la «viande de brousse», qui veut que le «transfert» initial soit survenu parce que quelqu’un, quelque part dans l’Afrique centrale du début du XXe siècle, a apprêté une carcasse de chimpanzé infecté et s’est coupé ce faisant. Par la suite, une série de facteurs ont permis à l’épidémie naissante de persister et, éventuellement, d’essaimer mondialement — j’y reviens.

La théorie du vaccin de la polio, elle, est largement considérée comme «invalidée» par la communauté scientifique, même si son auteur, le journaliste anglais Edward Hooper, s’y accroche encore farouchement. M. Hooper a publié quelques articles sur son hypothèse dans les années 90, textes qui ont eu un grand écho médiatique d’ailleurs, ainsi qu’un livre sur le même sujet en 1999. Cela a amené des chercheurs à étudier ses thèses mais, loin de la valider, ils y ont surtout trouvé d’énormes trous. Ainsi, en avril 2001, trois savants ont analysé dans Science le contenu génétique de vieilles doses de vaccins oraux anti-polio de la fin des années 50. Les échantillons étaient fournis par l’Institut Wistar, qui était derrière la campagne de vaccination en Afrique centrale soupçonnée d’être à l’origine du VIH. Ils n’ont pas trouvé la plus petite trace d’ADN de chimpanzé [http://bit.ly/2KKnmdt], mais ont clairement identifié de l’ADN de macaque, ce qui montre que le VPO n’a pas été cultivé dans des cellules de chimpanzé, mais bien de macaque. Le macaque n’est pas porteur de souches de VIS qui auraient pu causer l’épidémie humaine actuelle.

Autre (gros) problème : comme on peut le lire dans le livre du chercheur de l’Université de Sherbrooke Jacques Pépin The Origins of AIDS (ouvrage splendide et à lire absolument, en passant), des analyses génétiques ont montré que le VIH est dû à un «saut» unique vers l’humain, survenu autour de… 1920, à une dizaine d’années près. Alors le vaccin oral antipolio, mis au point à la fin des années 1950, ne peut tout simplement pas être en cause.

En outre, M. Hooper a également identifié la région de Kisangani comme origine pour les chimpanzés dont les cellules auraient été utilisées pour le VOP, mais une étude parue dans Nature en 2004 a révélé que les souches de VIS qui circulent dans ce secteur sont trop différentes du VIH pour en être la source [http://bit.ly/2GpmyW4].

Ce qui semble s’être passé, lit-on dans l’ouvrage de M. Pépin et ailleurs [http://bit.ly/2Pjc7aB], c’est qu’après le passage initial à l’humain, le VIH a traversé une sorte de période de «latence» pendant quelques décennies. C’est Kinshasa (et non Kisangani) qui a été le ground zero de la pandémie, c’est là où le virus montre sa plus grande diversité génétique, c’est de là que viennent les plus anciens échantillons séropositifs — remontant à la fin des années 50, époque où le virus arborait d’ailleurs déjà une certaine diversité, signe qu’il était en circulation depuis un bon bout de temps. Tout indique que le virus est peu sorti de Kinshasa jusqu’à ce fameux tournant des années 60, et qu’à Kinshasa même, il restait confiné à une très petite partie de la population, possiblement des prostituées et leurs clients, imagine-t-on.

Que s’est-il passé pour que le VIH finisse par prendre son triste envol ? Eh bien, il est possible que ce soit une erreur médicale qui soit en cause après tout, du moins en partie, mais pas l’erreur que croit M. Hooper. Dans les années 50, les autorités coloniales des Congo belge et français ont entrepris des campagnes de vaccination massives qui étaient bien intentionnées, mais qui se sont souvent déroulées dans de mauvaises conditions d’hygiène. Les seringues n’étaient pas jetées après usage, mais réutilisées — et pas toujours après avoir été désinfectées. Ce n’est pas un hasard si ces campagnes ont coïncidé avec des sursauts d’hépatite C, une maladie qui ne se transmet presque que par le sang, indique M. Pépin dans ses travaux. Alors on peut penser que le VIH en a lui aussi «profité».

Ce ne fut probablement pas le seul facteur, remarquez bien. L’Afrique centrale a subi des changements politiques, économiques et sociaux profonds dans les années 50 et 60. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la prostituée «type» à Kinshasa était une jeune femme «entretenue» par trois ou quatre clients, avec qui elle maintenait une relation sur plusieurs années. Par la suite, à cause de la pauvreté grandissante, la prostitution a pris une tournure plus désespérée, chaque femme pouvant voir jusqu’à 1000 clients par année. Il est fort possible que le VIH ait profité de cela aussi pour se répandre en Afrique centrale à partir des années 50 et 60, et éventuellement ailleurs dans le monde — mais c’est une autre histoire.

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