Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Peut-on «cesser» d’être autiste ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Serait-il possible que l’on soit autiste léger pendant l’enfance et que l’on réussisse petit à petit, en devenant adulte, à surmonter son autisme pour revenir dans une certaine «norme» comportementale», demande Laurette Wolles, d’Écully (France).

L’autisme, s’il est besoin de le rappeler, est ce trouble du développement marqué par une difficulté d’entrer en contact et de communiquer avec les autres. On s’en rend habituellement compte avant l’âge scolaire parce que les enfants qui en sont atteints ont souvent un retard de langage, semblent peu intéressés à jouer avec leurs pairs et peuvent montrer des comportements et des façons de communiquer qui sont très répétitifs — par exemple, une tendance à empiler ou à aligner leurs jouets, l’usage de phrases toutes faites entendues à la télé ou dans d’autres conversations et qui sont difficiles à comprendre pour qui n’en connaît pas le contexte original, etc.

Maintenant, est-ce qu’un enfant peut «en revenir», comme on dit, et éventuellement vivre une vie que l’on qualifierait de «normale» ? La réponse générale est clairement oui, mais avec pas mal de nuances.

D’abord, explique Baudoin Forgeot d’Arc, chercheur et spécialiste de l’autisme de l’Université de Montréal, «l’autisme est généralement décrit comme un frein ou un retard alors qu’en réalité, c’est souvent juste que le développement de l’enfant prend une trajectoire différente. Par exemple, certains autistes vont être capables d’apprendre à lire et écrire alors qu’ils ne parlent pas encore très bien, ce qui est impensable chez les non-autistes».

Alors si l’enfant continue de se développer, il est clair qu’il peut revenir dans ce qu’on appelle la norme. «Ça ne veut pas dire que l’autisme n’est plus là», nuance M. Forgeot d’Arc, puisque ces gens-là vont souvent conserver certaines particularités de langage, de raisonnement ou de comportement, mais cela n’ira pas au-delà de la particularité — lire : ça ne les empêchera pas de bien fonctionner en société.

Alors la question est : quel est le point de départ de l’enfant ? Si l’autisme est très sévère, ou si l’enfant a aussi un des troubles associés à l’autisme, comme une déficience intellectuelle, alors son pronostic n’est pas bon, même s’il peut faire des progrès. Cependant, le mot autisme recouvre un très large spectre, une sorte de dégradé où tous les tons intermédiaires existent et où «la frontière entre les autistes et les non-autistes est plus ou moins arbitraire. Alors pour ceux qui sont au départ proche de cette frontière, oui, il est très possible de passer d’un côté à l’autre», explique M. Forgeot d’Arc.

À cet égard, d’ailleurs, lui et son collègue Laurent Mottron, qui mène lui aussi des recherches sur l’autisme à l’UdeM, dénoncent le surdiagnostic qui s’est généralisé depuis une vingtaine d’années. «Si vous prenez 100 personnes diagnostiquées autistes aux États-Unis, il y en a les trois quarts chez qui les signes d’autisme sont pratiquement imperceptibles. Il y a vraiment un surdiagnostic et c’est un gros problème. En une quinzaine d’années, la prévalence (ndlr : le pourcentage de la population qui est atteint) a été multiplié par quatre, ce qui n’a aucun sens. Alors il faut au départ différencier entre l’autisme «pur», pour ainsi dire, et les signes très mineurs qui peuvent être dus à autre chose», dit Dr Mottron.

À cet égard, renchérit d’ailleurs M. Forgeot d’Arc, cette «obsession du système scolaire pour le diagnostic d’autisme» peut même être nuisible pour l’enfant. «L’anxiété, par exemple, peut mener à un certain isolement social. Alors ça peut passer pour de l’autisme, surtout si l’enfant a également des traits autistes légers. À ce moment-là, le besoin de l’enfant, c’est de traiter le trouble anxieux, sauf que le système a tendance à mettre beaucoup de ressources sur le diagnostic d’autisme», ce qui empêche d’aider l’écolier comme on le devrait, note le chercheur.

Quoi qu’il en soit, il est évident que ces cas très légers, ou même qui n’auraient jamais dû recevoir de diagnostic, peuvent avoir des vies d’adultes essentiellement comme les autres. Or même si on ne retient que le «noyau dur de l’autisme, dit Dr Mottron, soit ceux qui ne développent quasiment pas de langage oral entre 2 et 5 ans, qui ont des comportements répétitifs importants et qui ne vont presque pas vers leurs pairs, même dans ce groupe-là, vous en avez environ 10 % qui connaîtront ce qu’on appelle le optimal outcome. À l’âge de 12 ans, ils se seront développés de telle manière qu’ils seront pratiquement indistinguables de leurs pairs du même âge».

À l’inverse, poursuit-il, un autre 10 % ne montreront essentiellement aucun progrès entre 2 et 12 ans, et le 80 % restant va inclure toutes les variations possibles entre les deux extrêmes. «L’autisme est probablement le seul trouble qui évolue de manières aussi variées», constate Dr Mottron.

Malheureusement, poursuit-il, il est pour l’instant impossible de prédire quelle direction prendra le développement un enfant autiste. «Il n’existe pas de prédicteur du pronostic à l’heure actuelle. Et ça, c’est très démoralisant pour les parents», dit le psychiatre.

Peut-être pire encore, il n’est même pas sûr que l’on est capable d’influencer le développement de ces enfants. Il y a bien des études qui suggèrent que telle et telle mesures peuvent aider mais, «quand on est très rigoureux (autant qu’on doit l’être pour prouver l’efficacité d’un médicament, par exemple) et qu’on regarde si c’est bien notre traitement qui a amené l’enfant à se développer comme il l’a fait, eh bien on se rend compte que ce n’est clair», indique Dr Mottron.

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