Non, la pilule contraceptive ne cause pas l’autisme

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’aimerais savoir si des études sérieuses ont déjà été faites concernant la pilule contraceptive et le grand nombre d’enfants autistes que nous observons depuis plusieurs années. La comparaison avec les décennies antérieures est inquiétante. Alors est-ce que le fait d’avoir déréglé le cycle des femmes depuis les 50 dernières années est en partie responsable de ce phénomène ?», demande Bernard Boucher, de La Tuque.

En 2000-01, l’Institut de santé publique du Québec comptait environ 0,7 autiste pour chaque tranche de 1000 enfants de 1 à 17 ans. En 2014-15, le même INSPQ en comptait près de 5 par 1000. Aux États-Unis, les niveaux sont plus élevés parce que la méthodologie diffère, mais la tendance est la même : l’Oncle Sam est passé de 7 autistes par 1000 enfants en 2000 à presque 17 par 1000 en 2014.

Il est absolument indéniable qu’il y a beaucoup plus de diagnostics d’autisme qu’avant, tout le monde s’entend là-dessus. Mais si l’on me permet un euphémisme de calibre olympique, disons que l’idée de mettre la faute de la pilule contraceptive, elle, ne rallie pas autant de gens…

En fait, il semble n’y avoir eu qu’un seul chercheur qui ait lancé cette hypothèse à deux reprises dans la revue Medical Hypotheses, en 2014 et en 2015, constatent les spécialistes de l’autisme Isabelle Soulières, de l’UQAM, et Baudouin Forgeot d’Arc, de l’UdeM. Il s’agit, précise ce dernier, d’une revue «qui accueille volontiers des idées très spéculatives», et l’auteure en question admet elle-même qu’il n’existe pas d’étude à ce sujet.

Hormis ces deux articles, «je ne crois pas avoir jamais vu d’étude là-dessus ni entendu qui que ce soit parler de ça dans des congrès», ajoute Mme Soulières.

Et ce silence n’est pas très étonnant, quand on y pense. D’abord, au fondement même de ce lien contraception-autisme, il y a quelque chose qui ne fonctionne tout simplement pas : les dates. Les premières observations que des fortes doses de progestérone empêchaient l’ovulation remontent aux années 30 chez des animaux de laboratoire. Le contexte légal de l’époque, qui interdisait la contraception et la recherche à son sujet, a repoussé le premier essai clinique de pilule contraceptive jusqu’en 1954 — et encore, il fut réalisé à Porto Rico. L’usage de «la pilule» commença a se répandre vers 1960, mais d’abord sous couvert de «régulariser» les menstruations car le contrôle des naissances ne fut vraiment légalisé qu’à la fin des années 60 au Canada et aux États-Unis. La démocratisation de la pilule prit véritablement et définitivement son envol à partir des années 70, d’après un texte paru dans Canadian Family Physician en 2012 — et dont la lecture est absolument fascinante, je dois dire.

Si vraiment la contraception orale était une cause un tant soit peu importante d’autisme, alors la hausse des cas devrait remonter aux années 70, ou au plus tard aux années 80. Or comme on l’a vu plus haut, l’explosion des diagnostics a plutôt débuté autour de l’an 2000. Et l’incohérence est d’autant plus forte, ajoute Mme Soulières, que les doses d’hormones étaient beaucoup plus élevées dans le passé qu’elles ne le sont de nos jours. La première pilule contraceptive mise sur le marché, la poétiquement nommée Enovid 10, contenait 9,85 milligrammes (mg) de progestérone synthétique et 150 microgrammes (µg) d’œstrogène, mais il est rapidement apparu que de telles doses produisaient trop d’effets secondaires. Par comparaison, les doses d’aujourd’hui tournent plus autour 0,1 à 3 mg de progestérone et entre 20 et 50 µg d’œstrogène. Alors si la pilule était une cause d’autisme, la tendance à la hausse aurait dû être compensée au moins en bonne partie, sinon carrément inversée, par la réduction du dosage.

Et c’est sans compter le fait que pratiquement toutes les études sur les causes de l’autisme indiquent qu’il s’agit d’un phénomène très principalement génétique. Une revue des études de jumeaux, qui visent à mesurer la part que jouent les gènes et l’environnement, a constaté en 2016 qu’entre 64% et 91% de l’autisme était «hérité» des parents. D’autres études récentes sur la même question ont elles aussi conclu que l’autisme est génétique à environ 80 %. Alors il est impossible que des facteurs environnementaux n’expliquant que 20 % du phénomène multiplient par 7 la fréquence de l’autisme, comme on l’a vu au Québec depuis 2000 — et c’est encore plus invraisemblable si l’on parle d’un seul de ces facteurs environnementaux, car la contraception n'en serait qu'un parmi d'autres.

Alors, si ce n’est pas l’environnement et que les gènes de grandes populations dans plusieurs pays ne peuvent pas changer tous en même temps en seulement quelques années, comment expliquer la hausse fulgurante de l’autisme depuis 20 ans ? La recherche n’a pas trouvé toutes les réponses encore, mais les preuves s’accumulent autour de l’idée qu’il s’agit de simples changements dans les diagnostics et le dépistage. Au fil du temps, la définition de ce qu’est l’autisme a été élargie et inclut désormais beaucoup plus de gens que dans les années 80 et 90. En outre, ajoute Mme Soulières, «il y a 20 ans, les milieux de l’éducation ne savaient pas c’était quoi, l’autisme, et n’alertaient pas la famille, alors que maintenant, les éducatrices, les profs, les psychoéducatrices et même le personnel des CLSC sont beaucoup plus à l’affût. Ces gens-là pensent plus facilement à l’autisme qu’avant quand le parent arrive et dit : mon enfant ne parle pas encore, mon enfant fait des crises, etc.»

D’ailleurs, pas plus tard qu’en août dernier, une équipe internationale dont Mme Soulières faisait partie a publié un article dans le Journal of the American Medical Association – Psychiatry qui a recensé les études sur l’autisme parues entre 1966 et 2019, afin d’examiner plus particulièrement les différences (capacité à reconnaître les émotions, taille du cerveau, etc.) entre ceux que les chercheurs considéraient autistes et ceux qui étaient rangés du côté des «normaux» ou «neurotypiques». Et les résultats ont montré que plus le temps avançait, plus la différence entre «autistes» et «non-autistes» s’amenuisait — ce qui suggère fortement que les diagnostics d’autisme incluent désormais beaucoup plus de gens qu’avant.

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