J’ai tué le lutin

CHRONIQUE / C’est arrivé un peu plus de 24 heures après l’Halloween. Ma petite portait encore des traces de son maquillage de mime sur les joues. Rien n’avait pourtant annoncé ce qui allait se passer. Pas de lumières de Noël allumées dans la hâte dans mon quartier. Aucun petit vent du nord en sortant du bureau. Aucune trace de Mariah Carey dans ma radio au retour de l’école. Rien.

Tout a commencé par une conversation d’avant-dodo sur l’existence des sirènes. Rien n’était prémédité. Et pourtant.

Ce soir-là, dans le lit jumeau de ma fille de huit ans, dans un élan de transparence, j’ai tué notre lutin coquin !

« Les sirènes, les elfes, les trolls, les gnomes, les fées, etc. sont tous des personnages nés d’hommes et de femmes à l’imagination fertile, que j’ai expliqué à ma Laurence. Ça vient d’histoires écrites dans des livres ou dans des films. »

Après avoir analysé ce que je venais de lui dévoiler, ma petite m’a aussitôt demandé si les « lutins qu’on attrapait avec des pépites de chocolat » existaient pour vrai, eux.

— Toi, penses-tu qu’ils existent pour vrai ? , que je lui ai demandé, avec prudence, souhaitant entretenir le mythe. Tous les spécialisssssses vous le diront : dans ce genre de situation, il faut y aller avec finesse, avec délicatesse.

— Je pense que c’est vous qui faites les tours... Dis-moi la vérité maman. 

Certaine qu’elle était mûre pour encaisser le coup, je lui ai dit qu’elle avait raison. Je lui ai avoué que tout ce que Grelot avait fait comme folies depuis cinq ans, c’était mon œuvre (à 95 %), celle de sa grande sœur (4 %) et celle de son père (0,5 %, car un soir, ma mère qui gardait, avait pris la relève).

L’annonce a eu l’effet d’une boule-de-neige-tapée-serré en pleine face.

« J’veux pas m’en rappeler demain ! (ce que tu viens de me dire) », qu’elle m’a lancé entre deux sanglots.

Pauvre ti-chat.

Mes lectures m’avaient pourtant signifié que si un enfant posait une question du genre, c’est qu’il pouvait entendre la réponse. Certaines disaient même que si l’enfant osait demander, c’est qu’il savait déjà.

Reste à savoir maintenant si l’enfant VEUT vraiment entendre la réponse... Laurence, elle, ne le voulait pas. Visiblement.

Douter de l’existence du père Noël est un processus normal dans le développement d’un enfant. Autour de 5, 6 ans, il commence à douter, à questionner. À 7 ans, c’est l’âge de raison. C’est le moment où il arrive à discerner le vrai du faux. 

Quand ma fille m’a sommée de lui dire la vérité, toutes ces informations se sont bousculées dans ma tête. Des microsecondes pendant lesquelles j’ai —curieusement— eu le temps de me rappeler que j’en avais ras le pompon d’user d’imagination tous les jours de décembre pour faire faire des niaiseries au (maudit) lutin. 

Bref, tout ça mis ensemble a fait en sorte que... je l’ai éliminé. En quatre secondes.

« Et le père Noël, lui, est-ce qu’il existe, lui ? », a tenté ma petite avant de très vite se raviser, le visage enfoui dans ses couvertures.

« Non, non, j’veux pas le savoir tout de suite ! (lire : pas cette année). »

C’est drôle, je venais tout juste de m’imposer la règle stricte de tenir ça mort pour le père Noël. Et ce, encore des années. 

La douleur de ma fille me rappelait celle, immense, qu’elle a vécue le jour où j’ai coupé sa suce (Appelez-moi Cruella !). 

Pas envie qu’elle inscrive « Une nouvelle mère » au crayon à mine pas aiguisé sur sa liste de cadeaux cette année.

De son côté, du haut de ses huit ans, Laurence, elle, venait de statuer que plus jamais on n’allait lui passer un sapin.

« À Noël, je veux que tout le monde se couche en même temps que moi », qu’elle m’a balancé. Ma balle de neige cachait un boomerang. Bouya !

Je lui ai dit une vérité. Elle a riposté avec une conséquence. 

J’ai maintenant sept semaines pour développer une stratégie.

Toutes ces histoires de lutins et de père Noël, ce n’est vraiment pas un cadeau.