Isabelle Légaré
Yvonne Lachance est responsable du centre d’interprétation de Fortierville qui réserve un volet de son exposition à l’histoire d’Aurore Gagnon.
Yvonne Lachance est responsable du centre d’interprétation de Fortierville qui réserve un volet de son exposition à l’histoire d’Aurore Gagnon.

Une minute de silence pour Aurore

CHRONIQUE / Un toutou protégé par un sac de plastique a été laissé près de la pierre tombale, à l’entrée du cimetière enneigé. Une fleur séchée déposée au pied de la stèle résistait aux intempéries avant la tempête des dernières heures. Ici repose en paix la petite Aurore, un prénom qui évoque à lui seul tous les enfants maltraités.

Durant la belle saison, des oursons en peluche s’amoncellent, formant un joli tapis douillet autour du monument où des lettres écrites à la main sont glissées discrètement.

L’histoire d’Aurore Gagnon continue d’émouvoir les gens, les plus âgés comme les plus jeunes. Des ados se confient à celle qu’on surnomme «l’enfant martyre», des aînés la prient, lui demandent une faveur. Un banc a été installé afin de permettre aux visiteurs de s’y recueillir été comme hiver.

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Il y a 100 ans, Aurore l’enfant martyre

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Ce mercredi 12 février, il y aura 100 ans que la fillette de Fortierville est décédée à l’âge de 10 ans des suites de graves sévices commis par sa belle-mère. Pour honorer sa mémoire, une minute de silence sera observée lorsque sonnera midi.

Cette photo est exposée au Centre d’interprétation de Fortierville même si on ne peut affirmer à 100 pour cent qu’il s’agit d’Aurore Gagnon.

Ce moment se veut également l’occasion d’avoir une pensée pour les enfants de notre époque qui sont abandonnés à leur triste sort, victimes de mauvais traitements. Le drame de la petite fille de Granby, qui a succombé à ses blessures en avril 2019, nous l’a durement rappelé.

Bouleversées par l’horreur que lui ont fait subir son père et sa belle-mère, plusieurs personnes ont d’ailleurs pris la route de Fortierville où le centre d’interprétation réserve un volet de son exposition à Aurore.

On y trouve des objets comme le pupitre d’école, la machine à laver, une radio et la machine à coudre datant des années où vivait la jeune fille dont l’histoire a notamment inspiré l’auteur Luc Dionne.

Des costumes du film sorti en 2005 sont exposés. Des robes sont suspendues entre la vraie chaise berçante de Télesphore, le père d’Aurore, et deux petits moulins en bois que l’homme a lui-même fabriqués.

«Quand Télesphore Gagnon est sorti de prison, il est revenu s’installer à Fortierville. Il s’est bâti une belle maison dans le village. Le monsieur était menuisier, charpentier et forgeron. Il avait tous les talents. À sa retraite, il faisait des choses pour s’amuser.»

Comme ces deux moulins qu’une dame est venue remettre il y a quelques semaines. «Son père les avait chez lui. Il est aujourd’hui décédé. Télesphore était un ami.»

Yvonne Lachance est la responsable du petit musée situé dans la sacristie. Elle connaît l’histoire d’Aurore sur le bout de ses doigts. C’est elle qui me sert de guide en prenant soin de rappeler que l’église de Fortierville est «la seule au Canada» à posséder des reliques de Sainte-Philomène, une vierge du 4e siècle, martyrisée également.

Philomène, Aurore. Curieux hasard quand même. Des gens font le détour pour elles, raconte la femme en reprenant son récit.

Parmi les photos épinglées sur le mur, on peut voir celle du fer à repasser dont s’est servie la marâtre pour brûler la pauvre enfant. Marie-Anne Houde a d’abord été condamnée à la pendaison pour le meurtre de sa belle-fille, puis à la prison à vie.

Yvonne me pointe du doigt une boîte en carton placée sur un ancien banc d’église. S’y trouvent les notes du procès. «Ça nous a été donné par la production du film. Je n’ai pas encore eu le temps de faire le ménage là-dedans.»

La bénévole fait partie du comité qui a eu l’idée de souligner le centième anniversaire du décès d’Aurore, le 12 février. Le centre d’interprétation sera exceptionnellement ouvert de 10h à 16h. Une célébration religieuse est également prévue le 7 mars, à 16h.

L’argent de la quête servira à faire fabriquer une pierre tombale pour Marie-Anne Caron, la mère d’Aurore qui est décédée de la tuberculose.

Été comme hiver, des gens viennent se recueillir devant la pierre tombale d’Aurore Gagnon, au cimetière de Fortierville.

«Elle est enterrée ici, mais on ne sait pas où», explique Yvonne avant d’ajouter que sa fille a quant à elle été inhumée dans la fosse commune. En 1993, le petit-cousin d’Aurore, Anthyme Gagnon, a fait installer une stèle pour lui rendre hommage. Depuis, on y vient seul ou en groupe pour ne jamais oublier ce qu’elle a pu endurer en silence, d’où cette minute qu’Yvonne Lachance et ses concitoyens nous invitent à respecter. Cette histoire ne doit plus jamais se répéter.

«Ayons une pensée pour Aurore et pour tous les enfants, afin qu’on les protège, qu’ils soient en sécurité partout.»

La cousine martyrisée

Les Gagnon sont légion à Fortierville, apparentés ou non avec Aurore.

Normand Gagnon est l’ancien maire de la municipalité. Son père, Hervé, était le cousin de la jeune fille dont la mort tragique a marqué l’histoire du Québec.

Âgé de 75 ans, Normand avait 16 ans lorsqu’il a entendu parler d’Aurore pour la première fois. L’adolescent étudiait dans un collège à l’extérieur de Fortierville. Il est tombé par hasard sur un livre traitant de son coin de pays.

«Tu t’intéresses à Aurore l’enfant martyre?», lui a demandé un père enseignant en le voyant feuilleter l’ouvrage.

Aurore… qui?

«À l’époque, ce n’est pas quelque chose dont on discutait dans la paroisse», se souvient celui à qui le religieux a brièvement raconté l’histoire de la fillette morte dans des circonstances effroyables, sans trop s’aventurer dans les détails.

De retour chez lui, le jeune Normand a questionné son père qui lui a rapporté ce qu’il savait sur sa cousine, peu de choses en réalité puisque les familles ne se voisinaient «pas tellement» en ce temps-là. «Chacun faisait sa petite affaire…»

Cela dit, oui, sa cousine «était morte martyrisée», avait confirmé son père qui se souvenait du jour de l’arrestation, à la sortie de l’église, de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde.

«Il y avait beaucoup de monde pour les regarder embarquer dans le train.»

Reconnu coupable d’homicide involontaire et condamné à la prison à perpétuité, le père d’Aurore avait été libéré cinq ans plus tard pour bonne conduite. Dès lors, il avait repris sa vie à Fortierville.

À l’instar d’Yvonne Lachance, l’ancien maire décrit Télesphore Gagnon comme un homme influent dans sa communauté, apprécié même. Normand Gagnon était encore un jeune garçon lorsque son père l’a engagé. «Il était venu à la maison pour refaire la cheminée. J’étais impressionné de le voir travailler.»

Il ne savait pas encore qu’il s’agissait du père d’Aurore. C’est en lisant des livres et en regardant des films que Normand Gagnon en a appris davantage sur celle dont le malheureux destin a frappé notre imaginaire collectif, un récit qui le fascine et le touche toujours autant.

«J’ai essayé de rencontrer des descendants de Télesphore, dont des neveux et des nièces d’Aurore. On s’est envoyé des courriels et j’ai perdu leur trace. J’aurais aimé connaître leur version, mettre des figures sur ce qu’on nous raconte depuis 100 ans.»

Des visages sur l’histoire de Fortierville et la sienne.

Ancien maire de Fortierville, Normand Gagnon a des liens de parenté avec la petite Aurore dont l’histoire bouleverse toujours, 100 ans après son décès.