Rosie Hamel

Rosie et le courage de dénoncer

CHRONIQUE / Un jour, lorsque la petite fille sera en âge de poser la question et de comprendre la réponse, Rosie Hamel lui expliquera ce qui est arrivé. La jeune femme de 19 ans saura trouver les bons mots, en dire juste assez, pas trop, simplement la vérité.

Le bon moment viendra, mais pour l’instant, la fillette de 4 ans a beaucoup mieux à faire que de ramener à la surface des mauvais souvenirs enfouis dans sa mémoire d’enfant.

La petite aime s’amuser dans la neige, jouer à cache-cache, dessiner...

C’est parfait, sa grande soeur de coeur aussi.

Le nom de Rosie Hamel vous dit peut-être quelque chose. Il s’est retrouvé dans l’actualité après avoir dénoncé à la police son ancienne patronne. C’était en mars 2016, à Bécancour.

La propriétaire d’une garderie en milieu familial forçait les bambins à manger tout le contenu de leur assiette.

La femme âgée d’une soixantaine d’années pouvait utiliser ses doigts pour pousser la nourriture dans la bouche d’enfants en pleurs. Intraitable, elle les obligeait à ravaler les aliments qu’ils crachaient, régurgitaient ou vomissaient, à en perdre le souffle.

«Je trouvais ça rough... Dans ma tête, ça ne marchait pas. Je me disais que je ne ferais jamais ça à mon enfant.»

Rosie se gardait bien d’exprimer tout haut sa pensée à celle qui lui a déjà fait remarquer, en pointant des tout-petits qui avaient déjà goûté à sa méthode: «Regarde comment ils mangent bien maintenant!»

Troublée, Rosie Hamel a heureusement eu la bonne idée de camoufler son cellulaire afin d’enregistrer la femme à son insu.

Le soir même, la jeune employée a fait entendre l’enregistrement sonore à sa mère, à une amie puis aux parents de la petite qui n’avait que 15 mois à l’époque. Quant au policier qui s’est pointé à la maison pour recevoir la plainte, il a été incapable d’écouter l’extrait jusqu’à la fin.

«J’ai des enfants...», s’est-il contenté d’ajouter, les larmes aux yeux.

«Pourquoi je ne suis pas intervenue tout de suite? Pourquoi je n’ai pas pris la petite dans mes bras pour partir en courant?

Même si tout le monde a salué son courage, la jeune femme n’a pu s’empêcher de se poser ces questions au lendemain du procès où sa patronne a plaidé coupable.

Trois ans plus tard, Rosie n’en doute pas. Elle a fait ce qu’il fallait faire: aider des enfants sans défense. Dénoncer lui a procuré un réel soulagement, mais on ne pose pas un geste comme celui-là à la légère, en passant rapidement à autre chose.

La jeune femme a eu besoin de prendre une pause au lendemain de cette histoire grandement médiatisée.

«Des gens m’écrivaient pour me féliciter ou se confier. J’ai répondu à tout le monde. J’ai reçu une vague d’amour. Ça m’a fait du bien. Ça m’a redonné confiance en moi.»

Son père serait fier d’elle. Christian Hamel est décédé en mars 2015, un an avant que sa fille trouve cet emploi en garderie.

Quatre mois après avoir reçu le diagnostic, l’homme à l’aube de la cinquantaine a été emporté par un cancer foudroyant. Fortement éprouvée, Rosie a quitté l’école avant la fin de ses études secondaires.

«Je n’avais plus de moral. Je n’avançais plus.»

Elle avait son père Christian en adoration.

«On avait un super bon lien. On habitait sur le bord de la rivière. Il n’y avait pas de wifi, notre télé avait trois postes, j’avais mon chien danois et on jouait dehors, tout le temps.»

Aujourd’hui hôtesse dans un bar du centre-ville de Trois-Rivières, Rosie a déjà hâte à l’été pour retourner dans le coin de Saint-Sylvère, donner un coup de main pour les récoltes. La jeune femme a besoin de l’air de la campagne et elle aime se retrouver aux commandes d’un tracteur.

Rosie a hérité du regard bleu ciel de son père et de son amour pour le travail à la ferme.

«Plus tard, peut-être l’an prochain, j’aimerais étudier en mécanique agricole!»

Elle va bien. La petite aussi.

Rosie a gardé contact avec ses parents qu’elle visite régulièrement.

À 4 ans, la fillette ne semble pas avoir de souvenirs de ce qu’elle a vécu à son ancienne garderie, quoiqu’elle a longtemps refusé que ses parents lui nettoient le visage à la débarbouillette, craignant qu’ils en profitent pour la nourrir de force, eux aussi.

«Ses parents ont vécu de l’inquiétude, mais là, ça va.»

Rosie aime passer du temps avec ces gens qu’elle considère comme sa deuxième famille. Cet événement les a rapprochés et ce lien est appelé à grandir, comme la petite.

«Un jour, je vais lui raconter ce qui est arrivé parce que dans la vie, on est tous appelés à venir en aide à quelqu’un en dénonçant une situation. J’aimerais ça lui donner l’exemple. Rendre service, c’est un sentiment qui fait du bien.»