Jacqueline Pelletier et Luc Corriveau

Luc et Jacqueline, à la sauce grecque

CHRONIQUE / Ses deux filles l’avaient prévenue que j’allais sûrement lui demander son âge. Elle ne le dévoile pas pour autant.

«Même aux clients, je ne le dis jamais!»

Seuls ses patrons sont dans le secret des dieux.

En riant de bon coeur, Jacqueline Pelletier se contente de me révéler qu’elle est la doyenne des employés du restaurant où elle travaille depuis 39 ans.

L’endroit se passe de présentation. Le Grec est toujours rempli.

Depuis sa fondation, en 1959, des gens d’un peu partout au Québec font le détour par la route 138, à Trois-Rivières, pour s’y arrêter comme à un lieu de pèlerinage. Ses fidèles ne jurent que par sa célèbre pizza.

Luc Corriveau connaît la recette. Il y est cuisinier depuis 40 ans.

Lui, c’est l’employé en haut de la liste d’ancienneté, la mémoire vivante, le pilier, la force tranquille.

«Un peu» plus jeune que Jacqueline, l’homme de 60 ans se souvient de la date, du jour et de l’heure exacte de ses débuts comme plongeur, le 18 octobre 1978, un jeudi à 16h.

Il n’a jamais oublié non plus la hauteur de la pile de vaisselle à laver.

«Jusqu’au plafond!»

À l’époque, le restaurant fermait au beau milieu de la nuit, mais le jeune homme ne quittait jamais avant 5h du matin, tant et aussi longtemps que le dernier ustensile n’était pas lavé et essuyé.

Pendant vingt-sept ans et demi, le célibataire s’est contenté d’une seule journée de congé par semaine qui, elle, pouvait atteindre 60 heures de boulot.

Il a été plongeur le jour, cuisinier le soir, en plus de s’occuper des achats, de recevoir la marchandise... et de veiller aux bons soins du mouton qui broute au bout du stationnement où accourent les enfants.

Des clients lui ont posé la question avant moi. Non, l’animal nommé Panayotis ne s’est jamais retrouvé dans une recette. Ni le premier ni les autres qui se sont succédé au fil des décennies, dans le petit enclos.

Le mouton n’est pas le seul emblème du restaurant Le Grec. La fustanelle aussi, le costume national grec que revêtent les serveuses.

Jacqueline Pelletier s’est toujours fait une fierté de le porter. C’est également le cas des filles qui assurent la relève en 2019.

«Elles ont hâte d’avoir leur robe!», affirme la dame qui est convaincue que ce costume d’apparat fait partie du succès du resto.

Jacqueline a été propriétaire d’un dépanneur avant d’offrir ses services au restaurant où elle rêvait de travailler.

La mère monoparentale n’avait aucune expérience dans le domaine, mais elle possédait cette qualité essentielle pour décrocher le poste.

«J’aime le monde!»

Et le monde l’a aimée tout autant.

Des gens demandent à prendre place dans sa section où la serveuse va d’une table à l’autre, en parfait contrôle des assiettes qu’elle tient en équilibre sur un seul bras, toujours prête à faire la conversation entre un café pour monsieur, un thé pour madame.

En cette période de pénurie de main-d’oeuvre, particulièrement en restauration, Jacqueline et Luc sont une espèce rare, en voie d’extinction.

Ces deux employés modèles ont même vu grandir leurs patrons actuels, Ioanna et Dimistris Yannopoulos, la troisième génération de propriétaires.

«On a été dans leurs jambes pendant longtemps. Mon frère et moi, on jouait à la cachette à la grandeur du restaurant», raconte Ioanna avec admiration pour ce duo d’une loyauté et d’une endurance à toute épreuve.

Leur métier respectif exige de rester debout pendant des heures.

«Des jeunes ont de la misère pendant que nous, on toffe. On est habitués.»

Luc a sa petite idée de la cause: «Ils passent trop de temps devant les ordinateurs. Ça paraît. Les jeunes d’aujourd’hui sont plus à l’aise avec l’électronique qu’avec le travail manuel.»

Pendant que la directrice du Grec peine à recruter des candidats pour combler les besoins, Luc n’a jamais ressenti l’envie d’aller voir dans un autre resto si les chaudrons étaient plus reluisants.

Fort heureusement. Des clients réguliers s’inquiètent lorsqu’ils ne le voient pas dans les parages.

«Mais qui va préparer mon plat préféré?», ont déjà demandé les vieux de la vieille qui se présentent ici jusqu’à trois fois par semaine.

Luc n’est jamais très loin, probablement dans la deuxième cuisine, à l’arrière de l’établissement qu’on a dû agrandir.

Leur cuisinier n’est pas prêt pour la retraite qui pourrait sonner dans cinq ans.

«Ça va dépendre de ma santé, mais j’aimerais rester. Peut-être pas à temps plein, mais pour dépanner. Je suis sûr que je vais m’ennuyer le jour où je vais arrêter complètement.»

Le Grec est sa famille.

Elle est aussi celle de Jacqueline qui après toutes ces années, continue de travailler les fins de semaine et de soir, comme à ses débuts.

C’est son choix. «J’ai toujours fait ça.»

C’est sa vie. «J’aime le monde!»

La serveuse sans âge ne connaît pas meilleure recette que celle-ci.