Médecin anesthésiste, Conrad Gélinas a été victime d’un grave accident de la route en mars 2001.

Le médecin devenu patient

Le monde de Conrad Gélinas a basculé le mardi 6 mars 2001.

La veille, le médecin anesthésiste travaillait à l’hôpital de Mont-Laurier. Âgé de 60 ans, il envisageait de diminuer graduellement ses heures de travail pour se rapprocher de la retraite. Lui et son épouse Denise allaient voyager, jouer au golf, faire du ski de fond et couler des jours heureux, sans se presser.

Le 6 mars 2001 donc, Conrad Gélinas a repris sa routine matinale avant de perdre le contrôle de son véhicule et de sa vie.

Une fine couche de glace est venue jouer les trouble-fête à mi-chemin des quinze kilomètres séparant sa maison du travail.

La suite est comme un mauvais film visionné au ralenti: un tête-à-queue de l’automobile, le paysage qui se met à tournoyer, un camion semi-remorque qui arrive en sens inverse, l’impact, le bruit fracassant, le silence...

Tout est encore frais dans sa mémoire. Il l’a écrit et me le dépeint de vive voix: «Hébété, je comprends mal comment je peux être étendu sur le dos, dans ma voiture, la tête touchant le dossier arrière. Les bras figés à la verticale, je tiens toujours un volant invisible.»

À son arrivée au centre hospitalier, Conrad Gélinas n’est plus un spécialiste attendu au bloc opératoire pour endormir ou soulager la douleur des autres. Il est un accidenté admis d’urgence, couché immobile sur une civière, conscient de tout et sans aucune sensation physique.

«J’étais une tête sans corps.»

En quelques secondes, il venait de passer de l’homme actif à paralysé des pieds jusqu’au cou.

Sa retraite commençait sur-le-champ, cloué dans un lit.

Conrad Gélinas m’accueille d’une poignée de main ferme et chaleureuse. À l’aide d’une marchette, l’homme m’invite à le suivre d’un pas lent, mais confiant.

«Je crois que mon histoire pourrait aider des personnes gravement blessées comme je le fus, même si elles ne sont pas très jeunes. J’avais 60 ans le jour de mon accident. J’ai aujourd’hui 78 ans et ma santé est assez bonne», m’avait-il confié dans un courriel.

Effectivement, si Conrad Gélinas est debout devant moi, qu’il arrive à se déplacer et à me remettre un exemplaire de son autobiographie de quelque 300 pages rédigées à la main, c’est qu’il a réussi à déjouer le pronostic établi au lendemain de la collision.

«La moelle épinière a été atteinte. De l’oedème s’est formé et c’est ce qui provoque la paralysie.»

À lui, on a dit qu’il ne serait pas opéré sans donner de plus amples détails. À sa femme, on a été plus précis.

«C’était à peu près sûr que je ne marcherais plus. Mon bras gauche était partiellement récupérable tandis que le droit était mort, moi qui suis droitier.»

Conrad Gélinas s’arrête de parler, m’observe du coin de l’oeil avant d’avouer, sourire en coin: «C’est pour ça que je vous ai serré la main plus fort tout à l’heure, quand vous êtes arrivée.»

Il voulait me prouver que sa main droite est bien vivante. C’est même avec elle que le brave homme a écrit son livre «De traitant à patient». Ça lui a pris cinq ans. Un chapitre à la fois.

- PHOTO: STÉPHANE LESSARD

L’auteur y relate son accident, les longs mois de rééducation à l’Institut de réadaptation de Montréal, ses réflexions sur les difficultés rencontrées, ses moments de découragement et lueurs d’espoir, le tout, entrelacé d’anecdotes et de souvenirs.

Originaire de Saint-Barnabé-Nord, Conrad Gélinas a été anesthésiste dans les hôpitaux de Shawinigan, Trois-Rivières, Drummondville et Mont-Laurier avant d’être victime de cet accident qui aurait pu le tuer.

Le médecin le sait même si le mot «mourir» ne lui a pas effleuré l’esprit en attendant les premiers secours, pris au piège dans sa voiture transformée en un tas de ferraille.

«Je pense plutôt que je vais manquer progressivement d’air puis sombrer bientôt dans un sommeil dont je ne sortirai pas.»

Conrad n’a jamais perdu conscience. Il se souvient de tout et dans les moindres détails. De sa respiration courte, superficielle et difficile comme des paroles du camionneur qui répétait, sous le choc: «Hé baptême! Hé baptême!»

«Je n’ai pas paniqué, mais c’est extraordinaire comment on pense vite et à toutes sortes de choses. Je me disais que mon testament était à jour, que tout était correct si je m’en allais.»

Non seulement Conrad Gélinas a survécu, mais il a été capable de se remettre debout et de marcher. Sachant que les premiers mois de sa réadaptation étaient déterminants pour l’avenir, il a tout donné pour repousser ses limites, une à une.

L’homme avance aujourd’hui à son rythme et à sa façon comme il arrive à être habile de ses deux mains.

Il y a mis toute la volonté du monde dès l’instant qu’un seul doigt s’est remis à bouger, peu de temps après l’accident.

«Vous savez, parfois, faire des prédictions, ce n’est pas toujours bon», a admis une physiatre rencontrée dans un corridor du centre de réadaptation où l’anesthésiste a fait mentir le pronostic établi quelques mois plus tôt.

Conrad Gélinas a peut-être été un peu trop optimiste cependant.

«J’avais en tête de marcher au bout d’un an, courir après deux ans, puis être au travail la troisième année.»

Mettre fin à sa carrière a sans doute été le coup le plus dur à encaisser après la collision. Sa vie d’après ne serait plus jamais comme sa vie d’avant.

«Un jour, on est le 5 mars 2001 et on peut faire n’importe quoi. Le lendemain, on est le 6 mars 2001 et on ne peut plus rien faire.»

Étendu sur la civière de l’urgence, le médecin devenu patient a décidé de faire face à sa réalité.

Courage et persévérance sont des mots qui reviennent souvent dans son récit. Dix-huit ans plus tard, Conrad Gélinas s’en inspire pour inspirer à son tour.

«Si mon histoire peut aider...»

Assurément.