Pascal Gagnon, qui a préféré ne pas se faire photographier, est le propriétaire de la maison où a vécu Aurore Gagnon.

Le grenier

CHRONIQUE / Pascal Gagnon n’a jamais eu peur, n’a jamais entendu de bruit étrange et n’a jamais senti une présence invisible en montant au grenier où, entre deux saisons, il entrepose toutes sortes de choses.

C’est ce qu’il répond lorsqu’on lui demande, curieux que nous sommes... «C’est comment, vivre dans la maison où vivait Aurore l’enfant martyre?»

Pascal a 38 ans. Il a toujours habité cette demeure ancestrale où a grandi la fillette maltraitée et enfermée dans le grenier encore intact, après toutes ces années.

Munie d’une petite fenêtre avec carrelage, la pièce n’est pas isolée. Ce sont les planches d’origine du plancher au plafond en passant par les murs. «Est-ce qu’il y a encore des traces de sang?», osent questionner les plus écornifleux.

«Absolument pas», répond patiemment celui qui refuse cependant de faire visiter l’endroit qui, à ses yeux, est plus pratique que mythique.

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Au printemps, Pascal et sa conjointe y remisent les vêtements et articles d’hiver et, quand l’automne arrive, c’est l’inverse.

Heureusement, la grande majorité des gens qui passent devant chez lui se contentent de sortir de leur voiture pour photographier discrètement la maison. Ils sont plus nombreux durant les vacances de la construction. Le père de quatre enfants, âgés de 1 an à 8 ans, n’a aucun problème avec ça quand c’est fait avec respect. On peut jeter un coup d’oeil à sa propriété qui comprend une ferme laitière, mais on n’empiète pas sur son terrain, encore moins dans sa vie privée.

Le grenier de la maison est demeuré intact depuis l’époque où la petite Aurore y était maltraitée.

Son père, Jean-Noël Gagnon, est né dans cette maison du rang Saint-Antoine, à Fortierville. Avant Jean-Noël, y ont habité le père de celui-ci, Armand, et avant lui, son paternel aussi, Adjutor. Ce sont des Gagnon, mais pas du même arbre généalogique qu’Aurore qui n’a plus besoin de présentation.

Pascal devait avoir 5 ou 6 ans quand ses parents lui ont parlé de la fillette. Il se souvient d’avoir regardé le film La petite Aurore, l’enfant martyre, la première version qui est sortie au début des années 50, en noir et blanc. «Ça me faisait sursauter un peu, mais je n’ai pas fait de cauchemar.»

Pascal convient qu’il aurait pu en être autrement si le film de Jean-Yves Bigras avait été tourné dans sa maison, et non dans des décors auxquels le petit garçon ne pouvait pas s’identifier. «Ça m’aurait peut-être dérangé un peu plus.»

À l’école, le jeune Pascal entendait occasionnellement parler d’Aurore. «Ah, c’est toi qui habites dans la même maison?»

Oui, et puis?

Il en est devenu propriétaire il y a neuf ans. Des travaux de rénovation ont été réalisés depuis. Pascal et sa conjointe ne disent pas non à aménager un jour le grenier, mais pour l’instant, ce n’est pas leur priorité.

D’un esprit plutôt cartésien, l’homme s’est toujours contenté de sourire lorsqu’on essayait de lui tirer les vers du nez, en insistant sur de quelconques manifestations d’Aurore, la nuit surtout.

«Pour être honnête, j’ai toujours dormi tranquille», soutient ce papa avec affection pour la brave fillette dont le souvenir devrait davantage nous rappeler l’importance de se soucier du bien-être des enfants autour de nous.

Pascal en a quatre qui grandissent, heureux. Aurore n’a pas eu cette chance, mais 100 ans plus tard, «elle doit aimer les entendre rire et jouer dans la maison.»

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1909: Naissance d’Aurore. Seconde fille de Télesphore Gagnon et Marie-Anne Caron.

1916-1918: Sa mère, Marie-Anne Caron est très malade. Elle sera hospitalisée pour une tuberculose et Marie-Anne Houde emménage chez Télesphore en 1916 pour aider à soigner et s’occuper du ménage. Les enfants, qui étaient chez leurs grands-parents ou au couvent, reviennent à l’été 1919.

1919: 16 septembre au 17 octobre : Aurore sera hospitalisée à l’Hôtel-Dieu de Québec pour une brûlure au pied et un état de fatigue extrême.

12 février 1920: Aurore décède d’une septicémie (empoisonnement sanguin) suite aux sévices infligés par sa belle-mère, Marie-Anne Houde, à 10 ans et 8 mois.

13 février 1920: Autopsie effectuée par le docteur Albert Marois, au sous-sol de la sacristie. Il dénombrera 54 plaies sur tous le corps dont une grave infection à la tête causée par un épanchement de pue entre le crâne et le cuir chevelu.
Aurore dans la culture populaire:

1921: 17 janvier, la pièce de théâtre Aurore l’enfant Martyre est présentée à Montréal. Pièce écrite par Léon Petitjean et Henri Rollin. Véritable succès, la pièce sera présentée entre 5000 et 6000 fois entre 1920 et les années cinquante.

1927 et 1931: Livre de Robert Beaujolais, La petite martyre victime de la marâtre: roman sensationnel.

1952: 25 avril, première du film La petite Aurore l’enfant martyre. La famille a tenté d’obtenir une injonction, qui sera rejetée, pour empêcher la sortie du film.

1952: Livre de Benoît Tessier (pseudonyme d’Yves Thériault). Le drame d’Aurore.

1966: Livre de Hubert Pascal. Le roman d’Aurore : la petite persécutée.

1982: Livre de Léon Petitjean et Henri Rollin, Aurore l’enfant martyre. Histoire et présentation de la pièce par Alonzo Le Blanc.

1990: Roman d’André Mathieu, Aurore la vraie histoire.

1994: novembre ; Téléfilm Les grands procès du Québec : L’affaire de la petite Aurore. Émission d’une heure, réalisée par Mark Blandford, diffusée au réseau TVA. Une brochure est publiée en même temps.

2004: Juin; Ouverture du Centre d’interprétation de Fortierville, situé à l’église de Sainte-Philomène de Fortierville. Exposition de photos et d’objets anciens retraçant l’histoire de la municipalité et d’Aurore.

2005: 8 juillet ; Sortie du film Aurore, scénario et réalisation de Luc Dionne. Nouvelle vague d’intérêt public pour l’affaire Gagnon.

2005: Aurore: l’enfant martyre Par Petitjean/Rollin

2015: L’affaire Aurore Gagnon par Éric Veillette

2016: Aurore : la vraie histoire de l’enfant martyre par André Mathieu