Micheline Robert et le facteur qui lui est venu en aide, François Dessureault.

Le facteur au coeur d’or

CHRONIQUE / Il pleuvait sans arrêt le 21 décembre dernier. De la pluie forte et verglaçante. Comble de malchance, de l’eau s’est infiltrée au sous-sol de la résidence de Micheline Robert. En constatant le dégât, la femme de 79 ans n’a fait ni une ni deux.

Elle s’est dépêchée d’éponger le plancher, a enfilé le premier manteau d’automne qui lui est tombé sous la main et a glissé ses pieds dans une paire de bottes en caoutchouc. La minute d’après, la dame était dehors afin de régler elle-même le problème.

La gouttière ne fournissait plus, bouchée par l’accumulation de glace.

La dame âgée n’était pas habillée ni chaussée adéquatement pour affronter ce temps de chien, mais elle n’avait pas l’intention de s’éterniser à l’extérieur.

«J’allais juste débloquer la gouttière.»

Elle est comme ça, Madame Micheline. Fière de son autonomie. Jamais besoin de personne.

C’est en se penchant pour dégager la rallonge du conduit que la femme s’est affaissée.

«Je n’ai pas glissé. Les jambes m’ont manqué. J’ai essayé un grand nombre de fois de me relever, mais ça ne fonctionnait pas. J’ai rampé à plat ventre dans la neige pour revenir vers la maison. Personne n’allait me trouver sinon... J’avançais avec mes mains. Je suis passée dans une flaque d’eau. J’étais toute mouillée.»

Par chance, la manette pour ouvrir la porte du garage était dans une poche de son manteau. De peine et de misère, celle qui vit seule a réussi à se glisser à l’intérieur. Incapable de se remettre debout et encore moins de marcher, la pauvre femme est demeurée à demi-étendue sur le sol froid, les genoux éraflés à force de se traîner le corps à la force de ses bras.

Épuisée et frigorifiée, elle n’avait pas d’autre choix que d’espérer qu’un passant l’aperçoive dans cette très mauvaise posture.

Madame Micheline parle d’une toute petite voix. Difficile de l’imaginer en train de crier «Au secours!», mais c’est ce qu’elle est parvenue à faire en voyant un homme marcher sur le trottoir.

Il l’a sûrement entendue puisque le piéton s’est retourné en sa direction, l’a regardée... avant de poursuivre son chemin.

«Il n’a pas dû comprendre que j’avais besoin d’aide.»

Elle est trop gentille, Madame Micheline. Prête à excuser le gars qui ne s’est pas donné la peine de vérifier ce qu’elle faisait là, trempée de la tête aux pieds, assise très inconfortablement sur le plancher du garage.

«Mes jambes étaient comme ça...»

Molles et tremblantes, imite-t-elle avec ses bras.

La Trifluvienne est restée comme ça pendant environ trois heures, jusqu’à ce que vers midi, le facteur se pointe sur sa rue pour distribuer le courrier.

Nouveau dans ce secteur, François Dessureault a cru percevoir une voix au loin. Il n’a pas entendu clairement le «Au secours!» de Micheline Robert, mais en s’approchant de sa maison dont la porte de garage était grande ouverte, il l’a vue, couchée et appuyée tant bien que mal sur un bras.

«Êtes-vous tombée, madame?»

Pendant qu’elle lui résumait sa mésaventure sous le verglas, le facteur l’a aidée à s’appuyer sur le pare-chocs de la voiture puis à s’asseoir sur un seau viré à l’envers.

François Dessureault pensait vite, ne sachant pas trop s’il devait ou non composer le 911.

L’ambulance n’était pas une option pour celle qui ne voulait rien savoir d’une visite à l’urgence.

«Je n’ai pas fait une vraie chute. Je me suis juste écrasée.»

Micheline Robert n’avait qu’une idée en tête: être au sec et au chaud.

«Pouvez-vous m’aider à rentrer à l’intérieur de ma maison?»

C’est ce que le facteur s’est empressé de faire en la soutenant par-dessous les bras. Tout en marchant, la femme a empoigné une pelle qui lui a servi de canne.

«Avez-vous des gens dans le voisinage qui pourraient venir vous aider?»

Son facteur ne voulait pas la laisser seule dans cet état.

Depuis une vingtaine d’années, la Trifluvienne peut compter sur de très bons voisins, Marie St-Arnaud et Michel Lavallée, des retraités qui habitent de l’autre côté de la haie de cèdres.

Eux aussi peuvent faire confiance à leur voisine. En leur absence, c’est elle qui s’occupe du courrier et inspecte la maison. On le sait, il n’y a pas une fuite d’eau qui échappe à Madame Micheline.

François Dessureault est demeuré auprès d’elle jusqu’à ce que les voisins arrivent en renfort.

«Merci beaucoup!», ont-ils répété au facteur qui est reparti discrètement faire sa tournée du quartier, l’esprit tranquille, mais néanmoins ébranlé par ce qu’il venait de vivre.

Pendant ce temps, Michel s’est rendu à la pharmacie afin d’emprunter une marchette pour Micheline et Marie l’a aidée à changer de vêtements et à s’envelopper d’un châle directement sorti de la sécheuse. La soupe aux légumes a également calmé les frissons qui ont secoué la dame pendant quelques jours.

Micheline Robert va bien. Ses genoux sont encore sensibles, mais l’été prochain, comptez sur elle pour désherber son aménagement paysager.

Tenant toujours aussi farouchement à son autonomie, la femme s’est cependant laissée convaincre de porter un collier muni d’un bouton d’alerte. On ne sait jamais. Elle le sait.

Les Fêtes sont chose du passé, mais une carte de voeux est toujours en évidence sur le manteau de foyer. Une carte du facteur qui lui a écrit: «J’ai été très touché par ce qui vous est arrivé. J’espère que tout fonctionne comme vous voulez. Je vous envoie mes meilleurs souhaits. Un prompt rétablissement.»

François Dessureault a renoué cette semaine avec Micheline Robert et ses voisins grandement reconnaissants.

Marie St-Arnaud et Michel Lavallée ont été d’une aide précieuse pour leur voisine, mais à leurs yeux, c’est grâce au «facteur au coeur d’or» si cette histoire se termine bien et mérite d’être racontée.

«Il a posé un geste positif, qui ne fait pas de bruit et qui donne espoir en la bonté de l’humanité.»