Évelyne Leblanc est responsable de la médiation citoyenne et médiatrice pénale au sein de l’organisme Justice réparatrice Trois-Rivières.

Le choix de Geneviève

CHRONIQUE / «Tu sais que je t’ai fait des affaires quand t’étais p’tite.»

Seule au bout du quai, Geneviève s’était éloignée pendant quelques instants du party de famille qui se déroulait derrière elle. La jeune femme dans la vingtaine était à observer tranquillement les étoiles lorsque son oncle éméché est venu prendre place à ses côtés pour faire remonter à la surface des souvenirs enfouis en elle.

«Tu sais que...» Et comment elle savait.

Geneviève a continué de fixer le ciel, muette et immobile, mais sa tête voulait hurler la souffrance retenue depuis la tendre enfance.

À l’époque, l’homme ne lui avait pas donné le choix de garder le secret autour de ses gestes à caractère sexuel.

«Si tu en parles à tes parents, ils vont se séparer.»

Geneviève s’est mise à penser très rapidement sur le bord de l’eau. «Je me disais: c’est vraiment vrai ce qui est arrivé! Je n’ai pas imaginé tout ça pendant toutes ces années. Il vient de me le dire.»

En l’entendant ensuite balbutier «Je n’ai pas été correct...», Geneviève a bondi de colère. Elle en avait assez entendu. Ce «mononcle cochon» avait intérêt à s’éloigner du quai.

«Je ne veux plus te voir la face!»

Geneviève n’est pas son vrai prénom. La femme souhaite conserver l’anonymat. Par son témoignage, elle veut rappeler qu’il existe d’autres options que la justice pénale.

«On peut choisir.»

J’ai rencontré Geneviève dans les bureaux d’Équijustice Trois-Rivières, un organisme qui fait partie du réseau de justice réparatrice et de médiation citoyenne.

Peut notamment s’y présenter une victime qui, une fois le processus judiciaire terminé, a néanmoins besoin de rencontrer la personne qui lui a causé préjudice. Pour se libérer de sa propre prison, elle doit aller plus loin que la sentence qui a été prononcée.

Équijustice est également un lieu où peuvent être traités des conflits de voisinage, entre citoyens, en milieu de travail... L’idée est de faire appel à un médiateur pour favoriser le dialogue et, idéalement, trouver un terrain d’entente.

Geneviève est venue y chercher de l’aide il y a une douzaine d’années, à la suggestion d’une psychologue qu’elle consultait déjà.

Quinze années s’étaient écoulées depuis l’aveu incriminant de son oncle. Geneviève avait maintenant besoin d’être entendue par celui qui l’avait tenue au silence pendant trop longtemps.

Elle aurait pu dénoncer cet oncle à la police. S’il y en a une qui connaît le processus judiciaire, c’est cette femme dont le métier est lié à la loi.

Geneviève sait aussi, surtout, qu’une poursuite devant les tribunaux peut être éprouvante pour la victime d’une agression sexuelle. C’est la parole de l’un contre la parole de l’autre. C’est l’avocat de la défense qui conteste l’authenticité des actes survenus il y a longtemps. C’est le doute raisonnable qui peut s’installer dans l’esprit du juge. Ce sont les demandes de remise de cause et le procès qui s’étire...

Elle ne voulait pas passer à travers ces étapes.

«Je ne suis pas en train de dire que la voie de la justice ne doit pas être empruntée. Au contraire. J’ai fait un choix personnel avec des professionnels qui m’ont bien informée sur la possibilité de porter plainte ou de travailler en médiation.»

Son besoin à elle était de libérer son cerveau de ses tourments.

«Je voulais dire à l’agresseur: tu as scrappé mon innocence d’enfant.»

Évelyne Leblanc est responsable de la médiation citoyenne et médiatrice pénale. L’intervenante est la tierce personne dans la pièce. Elle n’est pas une psychologue, mais un filet de sécurité, celle qui s’assure que tout a été pensé afin que ce face-à-face réponde, autant que possible, aux attentes de chacun.

Geneviève avait adressé une lettre à son oncle lui demandant de se présenter dans les bureaux d’Équijustice.

«Qu’est-ce que tu fais s’il refuse? Pourquoi veux-tu le voir? Qu’est-ce que tu veux lui dire exactement? Si ton but n’est pas atteint, comment vivras-tu avec ça?»

Évelyne Leblanc a posé une tonne de questions à Geneviève afin qu’elle se prépare à toute éventualité. Celle-ci devait être consciente qu’une telle rencontre est un pas important vers une forme de guérison, mais ne règle pas tout comme par miracle.

«Ça donne l’occasion aux gens de dire ce qu’ils ont sur le cœur.»

L’oncle a accepté de donner suite à la demande de sa nièce. Tout comme elle, il a été préalablement rencontré par Évelyne Leblanc afin de réfléchir à ce qui l’attendait.

«Comment envisagez-vous cette rencontre? Avez-vous des choses à dire à Geneviève ? Dans quel état croyez-vous qu’elle sera?»

En présence de celle-ci, l’homme n’a pas cru bon de s’excuser, se permettant même de lui faire remarquer: «Oui, mais tu oublies tous les autres beaux moments que nous avons passés ensemble.»

Assise à la même table que lui, Geneviève lui a signifié qu’à partir de maintenant, il ne faisait plus partie de son existence.

«Va te faire soigner. Tu es malade.»

Cet oncle ne lui a pas demandé pardon et même s’il l’avait fait... «Ça n’aurait rien changé au prix des bananes», laisse tomber Geneviève avec sarcasme.

La femme n’avait pas choisi de se tourner vers cet organisme de justice alternative pour rétablir un lien brisé depuis longtemps.

«Je voulais lui dire: regarde ce que tu m’as fait.»

En prononçant cette parole libératrice, son but a été atteint.

Ce jour-là, Geneviève a repris le pouvoir sur sa vie et ça aussi, c’est un choix. Le sien.