Manuela avait 3 ans au moment de quitter Haïti frappé d’un terrible tremblement de terre. Dix ans plus tard, l’adolescente s’épanouit à merveille au sein de sa famille, à Shawinigan. - Photo: François Gervais

Dix ans plus tard, Manuela

Manuela n’a aucun souvenir de sa vie en Haïti, pas plus du tremblement de terre qui a secoué sa terre natale, le 12 janvier 2010, ni de son arrivée sous les projecteurs, deux semaines plus tard. Emmaillotée dans une couverture de laine, un suçon rouge dans la bouche, elle était une fillette de 3 ans et demi dans le corps d’un bébé d’à peine 2 ans. Minuscule et fragile, la bambine revenait de très loin.

Ses parents, eux, n’ont rien oublié. L’attente, l’angoisse, l’espoir, le soulagement... Ils sont passés par toute la gamme des émotions avant d’embrasser leur «petit soleil» dont le visage s’illumine d’un large sourire en devinant ma surprise de la voir aussi grande, dix ans plus tard.

Manuela? Comment pourrait-il en être autrement... Ricaneuse, elle fait oui de la tête avant d’agripper son chat également venu m’ouvrir la porte.

J’ai devant moi une adolescente de 13 ans à la silhouette longiligne.

«Elle mesure 5 pieds et dix pouces!», s’empresse de préciser sa mère, aussi radieuse que sa fille. C’est bien Manuela. Toujours le même regard enjoué.

Dix ans... Chantal Périgny et Sylvain Ricard n’en reviennent pas non plus. Il s’est écoulé une décennie depuis l’adoption de leur fille sur fond de catastrophe. Elle était parmi les orphelins qui sont arrivés au Québec dans les jours qui ont suivi le séisme d’une rare violence. Ses futurs parents l’espéraient depuis deux ans avant que cet autre cataclysme, d’une magnitude de 7,0 plonge Haïti dans le chaos.

La suite est digne d’un film. La Trifluvienne Ginette Gauvreau y a joué un rôle de premier plan. L’ancienne coordonnatrice de l’organisme d’adoption internationale Soleil des nations était à Port-au-Prince lorsque la terre a tremblé, en fin d’après-midi. Sauvée in extremis d’un marché qui s’est effondré sous ses yeux, la femme a marché sans relâche entre les décombres, les morts et les blessés afin de se rendre dans les orphelinats où se trouvaient, à l’abri, les enfants sous sa responsabilité, dont Manuela.

«On s’en souvient comme si c’était hier!»

Entre le 12 et le 27 janvier 2010, Chantal et Sylvain sont restés sur un pied d’alerte jour et nuit, jusqu’à ce que l’avion se pose à l’aéroport d’Ottawa et que la petite se love enfin dans leurs bras.

Chaque début d’année depuis dix ans, ses parents ont une pensée toute particulière pour Haïti. Leur gratitude est immense envers ce pays qui leur a permis d’accueillir Manuela dans leur vie, mais un sentiment de tristesse les rattrape en constatant l’ampleur des difficultés politiques, économiques et sociales qui persistent là-bas.

«La plus belle qualité du peuple haïtien est la résilience...»

Chantal regarde sa fille qui ouvre grand les yeux bruns en entendant ce mot pour la première fois.

«Tu as vécu des épreuves, mais tu les acceptes. Tu as la force de continuer ton chemin», lui expliquent ses parents dont la fierté est palpable en entendant leur benjamine ajouter timidement: «Je n’oublie pas mon passé, mais je passe par-dessus pour avancer.»

Du haut de ses 13 ans, Manuela fait vivre de belles et grandes émotions à ses parents, Chantal Périgny et Sylvain Ricard.

Chantal et Sylvain étaient déjà les parents de trois grandes filles - Amély, Miriam et Rosa-Lee (adoptée en Chine) - lorsque Manuela est venue compléter la famille.

Le temps a filé, la petite a grandi entourée de l’amour des siens, mais elle a eu besoin d’aide pour contrôler son impulsivité, gérer sa colère et calmer son anxiété, tous des symptômes du trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité qu’on lui a été diagnostiqué vers l’âge de 9 ans.

Il faut comprendre que Manuela avait quitté Haïti de toute urgence, sans baluchon, mais en gardant des séquelles de son séjour en orphelinat. Souffrant de malnutrition et de parasites intestinaux, Manu est arrivée dans sa nouvelle famille en mode survie même si on lui a répété qu’elle n’allait jamais manquer de rien, que personne ne s’emparerait de la nourriture dans son assiette.

«Ce sont des enfants quand même meurtris, qui ont vécu des traumatismes...», rappelle Sylvain qui a déjà retrouvé, enfouis sous les coussins du divan, une quantité impressionnante d’emballages de collations. Manuela mangeait en cachette, comme si elle transgressait un interdit alors qu’elle n’avait pas à s’inquiéter.

Assise au bout de la table où la conversation est ponctuée de parenthèses, de confidences et d’anecdotes amusantes, l’adolescente écoute attentivement ses parents me faire le récit des dix dernières années, un bonheur tranquille parsemé de défis qu’ils surmontent ensemble, un à un.

«Une belle aventure!», résume sa mère qui a passé un nombre d’heures incalculables auprès de Manuela. À 3 ans, elle pesait tout juste 9 kilos (20 livres) et avait beaucoup à rattraper, à tout point de vue.

«Je l’ai tellement stimulée cette enfant-là!»

Chantal peut s’en réjouir. Manuela n’a pas seulement grandi à la vitesse de l’éclair. Elle est aujourd’hui une sportive accomplie et une élève persévérante qui récolte le fruit de ses efforts.

«Manu, va chercher la carte de ton enseignante!», lui demande sa mère avec un enthousiasme débordant.

L’ado bondit de sa chaise pour mieux revenir avec un mot écrit par l’une de ses profs qui a pris le temps de mettre en lumière ses réussites et, je seconde, sa personnalité combien attachante.

«Manu a un grand cœur et une joie de vivre. Et ça danse, cette bibitte-là!», témoigne Chantal avec admiration, provocant l’éclat de rire de celle à qui ses parents ont déjà offert de l’accompagner un jour, si tel est son souhait, dans son pays d’origine où sa mère biologique vit toujours.

Manuela avait 10 ans lorsque le sujet a été abordé la première fois. «Si on va en Haïti, allez-vous me laisser là-bas?», avait demandé la fillette, inquiète d’être abandonnée une deuxième fois.

L’adolescente qu’elle est devenue se souvient de ce moment, mais plus encore de ce que ses parents, émus, lui ont aussitôt répondu pour la rassurer.

«C’est sûr Manu que tu vas revenir à la maison avec nous. Tu es notre trésor!»