Milène Leblanc est passée d’un univers à un autre en quittant son emploi d’infirmière auxiliaire pour devenir peintre en bâtiment. Photo: Olivier Croteau

Des seringues aux pinceaux

CHRONIQUE / Il n’est jamais trop tard pour réaliser que ce n’est pas ce qu’on pensait, que le premier choix n’était pas le bon. Vraiment pas.

Milène Leblanc était persuadée d’avoir réalisé son rêve de petite fille en devenant infirmière auxiliaire. Elle a rapidement eu l’impression de tomber en plein cauchemar. Avant de ne plus être capable de stopper sa chute, la jeune femme de 26 ans a rangé ses seringues puis a saisi un pinceau comme une opportunité qui se présente.

Milène est aujourd’hui peintre en bâtiment.

On a beau chercher, il n’y a aucun lien entre les deux boulots et c’est la singularité de son histoire qu’elle a eu envie de raconter en faisant d’abord parvenir ce courriel qui se lit notamment comme suit...

«Je me sens légère. Je suis libérée du poids de mon domaine qui me pesait sur les épaules. Je suis triste de vous laisser derrière moi, vous, mes collègues et résidents, de laisser mon métier, mais je n’en pouvais plus d’être plongée dans notre système de santé malade...»

Le coton ouaté taché de peinture, Milène m’a donné rendez-vous après sa journée de travail durant laquelle elle se surprend à chanter.

On est loin de la fille à bout de souffle, triste et tourmentée qu’elle était il y a quelques mois à peine.

Originaire de Sainte-Thècle, Milène Leblanc a su dès l’enfance qu’elle exercerait un métier lié à la relation d’aide. La fillette admirait l’une de ses grandes sœurs qui étudiait en soins infirmiers et son grand-père avec qui elle aimait passer beaucoup de temps.

«Tu ferais une bonne garde-malade», répétait l’homme à sa petite-fille dévouée.

En vieillissant, celle qui a grandi sur une ferme laitière a tout naturellement amorcé une formation pour devenir infirmière auxiliaire. Une fois son diplôme d’études professionnelles en main, Milène a rapidement obtenu son premier emploi au CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec où elle a travaillé dans trois centres d’hébergement de soins de longue durée, à Trois-Rivières.

«J’ai trouvé ça rough», dit-elle franchement avant d’élaborer sur sa difficile adaptation aux horaires de nuit, le peu d’entraide et de solidarité envers elle, la p’tite nouvelle, la mauvaise ambiance de travail sur certains étages, le personnel réduit, le temps supplémentaire obligatoire, la surcharge des tâches à accomplir, le retard qui s’accumule...

«Je me donnais au maximum.»

Ce n’était cependant pas suffisant pour reprendre le dessus.

Photo: Olivier Croteau

«J’étais brûlée.»

Milène aurait voulu aller au-delà des soins à prodiguer, mais pour passer à travers ses journées, l’infirmière auxiliaire devait mettre de côté «les petites attentions qui réchauffent le coeur des résidents», se désole-t-elle.

Quand, enfant, Milène s’imaginait faire ce métier, elle se voyait s’occuper des gens comme elle le faisait avec son grand-père, en les aidant aussi à enfiler leurs bas, en échangeant un sourire avec eux, en leur parlant de la pluie et du beau temps...

«Les personnes âgées ont du vécu et ça m’intéresse de les écouter.»

Moins d’un an plus tard, Milène a décidé de se rapprocher de son patelin et a obtenu un poste au sein d’une équipe volante en hébergement sur le territoire de la Vallée-de-Batiscan.

Là encore, l’infirmière auxiliaire s’est rapidement sentie dépassée par l’ampleur de la besogne, une situation qu’elle attribue notamment, et comme le dénoncent aussi les infirmières et préposés aux bénéficiaires, au problème de ratio.

«On travaille avec des êtres humains...», rappelle Milène qui s’est souvent sentie coupable de ne pas se montrer à la hauteur des attentes.

La mère de deux jeunes enfants en garde partagée s’est retrouvée en arrêt de travail à quelques reprises. Chaque fois, elle s’est remise en question et a appréhendé son retour.

Est-elle trop sensible pour ce type d’emploi? Difficile à dire. On n’est pas dans ses souliers. Milène sait cependant une chose, elle est incapable de se mettre des œillères.

C’est le conseil qu’un médecin lui a donné à l’hiver dernier, lorsque l’infirmière auxiliaire lui a confié à quel point elle était physiquement et mentalement épuisée par ses conditions de travail.

Des œillères donc. Non merci. Plutôt que d’ignorer ce qui était en train de la rendre malade, la jeune femme a décidé de se lancer dans l’inconnu. Elle est devenue peindre en bâtiment, un métier qui lui permet de rafraîchir des murs et d’illuminer ses journées.

Munie de pinceaux, de rouleaux et de gallons de peinture, Milène écoute de la musique dans ses écouteurs, chante parfois et apprivoise un métier qu’elle a choisi, une décision avec laquelle l’ancienne infirmière auxiliaire se dit en paix même si elle repense encore très souvent à ses anciens collègues et résidents.

«Je souhaite vous retrouver sous une autre forme dans l’avenir, de façon à ce que mes valeurs ne soient pas brimées...», leur a-t-elle également écrit dans ce courriel coiffé du titre «Un nouveau départ».

La fillette qui rêvait de prendre soin des autres continue de vibrer en elle, à la différence que Milène Leblanc apprend aujourd’hui à s’aider soi-même, un coup de pinceau à la fois.

«À partir de maintenant, je sais que plus rien ne peut m’arrêter. Il faut laisser les craintes derrière et foncer!»