Dany Néron est le propriétaire de la cabane à sucre Chez Dany.

De la tire sur la neige... en juillet

CHRONIQUE / Se régaler de tire d’érable sur la neige quand il fait 30 degrés Celsius sous un soleil de plomb, oui c’est possible. Tout comme manger des oreilles de crisse avec des gougounes aux pieds.

Qui a dit qu’on devait bouder notre plaisir en juillet?

Certainement pas les nombreux touristes qui, nous sachant agglutinés autour du barbecue, en profitent pour s’arrêter quotidiennement à la cabane à sucre Chez Dany, à Trois-Rivières.

Des gens venus du Mexique, du Costa Rica et de l’Espagne s’y sont justement présentés alors que Dany Néron venait de prendre place à une table à pique-nique à l’ombre de l’érablière, plutôt que dans la grande salle à manger climatisée.

Ce petit groupe ne s’était pas annoncé, mais le sympathique propriétaire n’a pas hésité à interrompre notre conversation pour se lever d’un bond et saluer tout un chacun d’un chaleureux «hola!». L’homme s’est ensuite dirigé d’un pas rapide vers le congélateur pour revenir les bras chargés d’un grand bac rectangulaire rempli de glace concassée et compactée.

Sous le regard attentif des visiteurs, Dany Néron a versé un liquide plus tiède que bouillant sur cette neige granuleuse fabriquée par deux machines qui roulent à plein régime à l’année.

Personne n’a crié au sacrilège en exigeant de la tire sur de la vraie neige amassée lors de la dernière tempête des corneilles.

Ces gens venus d’ailleurs savent pertinemment qu’à ce temps-ci de l’année, la souffleuse a fait place à la tondeuse. De toute façon, ils ont mis le cap sur cette cabane pour savourer l’expression «se sucrer le bec», pas pour jouer les puristes.

La bouche pleine et les doigts collants, ils ont semblé aimer cette recette «à la mode de par chez nous», aurait chanté Oscar Thiffault, mais sauf erreur, personne n’a redemandé un deuxième bâtonnet. Je les soupçonne de s’être dit entre eux: «Il y a sucré… et sucré.»

En 2018, ce sont 2100 autocars qui ont pris la direction de la Cabane chez Dany comparativement à 190 durant sa première année d’opération, en 1995.

Dany Néron estime que de la mi-juillet jusqu’aux couleurs d’automne, une quinzaine d’autobus de quarante passagers chacun s’arrêtent ici quotidiennement. Et c’est sans compter, ajoute-t-il, ceux et celles qui viennent dîner à l’improviste comme ces gens croisés l’autre matin.

Ils étaient habillés comme en été, les uns en bermudas, les unes en robe soleil.

On est loin de la chemise à carreaux, mais au besoin, on en retrouve à la boutique à souvenirs où les boîtes de thé à l’érable partent comme des petits pains chauds du côté des Chinois.

Les nombreux touristes venus d’un peu partout dans le monde ne se font pas prier pour déguster la traditionnelle tire d’érable sur la neige.

L’homme d’affaires ne voulait pas exploiter une cabane artisanale dans le fin fond des bois. Pour accueillir cette clientèle internationale, il a privilégié un établissement de 300 places à mi-chemin entre Montréal et Québec, à proximité de l’autoroute et des services urbains.

Ainsi, l’eau potable sort à volonté du robinet. Pour ce qui est de l’eau d’érable, Dany Néron laisse le soin à un producteur de la Beauce d’entailler, de récolter et de transformer la sève pour lui.

L’homme tient à me montrer un petit sous-bois derrière le bâtiment. En ce moment, le sentier est enveloppé d’arbres feuillus, fougères au sol et papillons en prime. Des panneaux d’interprétation sur l’aménagement d’une érablière permet aux touristes de découvrir que le décor actuel, aussi bucolique soit-il, n’a rien à voir avec celui de la saison des sucres.

Les visiteurs s’en accommodent sans problème, même que la très grande majorité d’entre eux préfèrent digérer leur repas gargantuesque en allant marcher dans les rues environnantes.

La cabane à sucre Chez Dany est située à l’entrée d’un quartier résidentiel, voisine d’un centre de la petite enfance. Les touristes adorent ça.

Dany Néron m’explique que leur itinéraire entre les chutes Niagara et les baleines de Tadoussac leur permet rarement d’entrer dans un quartier rempli de cottages et de bungalows.

«Ils aiment prendre des photos des maisons.»

Mais plus encore du «pouponbus» de la garderie, cette poussette géante avec, à son bord, des bambins qui babillent joyeusement. Ce n’est pas une carriole avec des chevaux, mais les visiteurs tombent sous le charme à tout coup.

À la question «Qui préfère manger quoi à la cabane à sucre?», Dany Néron me répond qu’il n’y a «pas un pareil» avant de souligner que ses invités proviennent de 80 pays différents.

Tous ces gens en vacances peuvent consulter le menu traduit en mandarin, en allemand, en portugais, en italien, en japonais, en espagnol et en anglais.

Si les Allemands et les Portugais sont reconnus pour avoir un bon coup de fourchette, c’est aux Chinois et aux Mexicains que revient l’honneur de manger autant que les Québécois.

Fait à noter au sujet de nos amis du Sud amateurs de tacos, ils ajoutent souvent de la sauce piquante dans leur soupe aux pois. Prévoyantes, les épouses ont généralement une bouteille enfouie dans leur sac à main, quand ce n’est pas un petit piment fort.

Curieux, les Japonais aiment goûter à un peu de tout, mais sages, ils évitent de s’empiffrer.

«Les gens voyagent pour découvrir», rappelle Dany Néron avant de me confirmer que les Québécois qui se pointent chez lui en pleine canicule, ça arrive aussi. La plupart du temps, ils s’y présentent avec la parenté ou les amis venus d’Europe.

Ces pures laines ont compris. Tant qu’à vanter notre tire d’érable sur la neige aux cousins français, aussi bien se rendre à la cabane pour s’en délecter itou. Même en juillet.