Mère de quatre enfants, Elsa Goerig a obtenu une bourse lui permettant d’aller travailler au Museum of Comparative Zoology de l’Université Harvard.

À Harvard, comme un poisson dans l’eau

CHRONIQUE / Elsa Goerig m’accueille dans une belle maison d’autrefois avant d’actionner la machine à café et de s’asseoir à l’îlot de cuisine entouré de bancs, d’une chaise haute et de jouets sur le plancher.

Ses quatre enfants âgés de 13 ans à 10 mois y prenaient leur petit déjeuner quelques instants plus tôt, avant mon arrivée et leur départ pour l’école et la garderie.

Il est seulement 8h, mais la journée est déjà bien entamée pour leur mère qui est rentrée la veille de Boston, après une semaine loin de la routine que j’imagine tout, sauf routinière.

«Comment tu fais?»

À voir le sourire qui se dessine sur le visage de celle qui dépose doucement sa tasse fumante, je devine que la question lui est régulièrement posée.

Elsa fait ce qu’elle aime le plus: trouver son équilibre entre sa vie de famille, à Sainte-Ursule, et son travail de chercheuse postdoctorale, à l’Université Harvard.

La femme de 37 ans vient d’obtenir une bourse du Fonds de recherche Nature et Technologies du Québec. Cette aide financière lui permet d’étudier le comportement et la performance de nage de diverses espèces de poissons au Museum of Comparative Zoology, une institution au sein de la prestigieuse université américaine.

Vous êtes-vous déjà demandé, en circulant sur une route sous laquelle a été construit un ponceau, comment se débrouillent les poissons qui s’y faufilent?

La question est beaucoup plus pertinente qu’on pourrait l’imaginer quand vient le temps d’aménager une structure qui respecte leur habitat .

Ça ne coule pas toujours de source là-dessous et c’est le travail d’Elsa Goerig de découvrir pourquoi afin de corriger le tir.

«Souvent, et pour différentes raisons, le tuyau est beaucoup moins large que le cours d’eau. Quand on arrive à la traverse, l’eau accélère à l’intérieur du ponceau.»

Le débit peut être assez intense. Dans des rapides aussi, sauf qu’ici, le poisson a la possibilité de reprendre son souffle derrière des roches. Ce qui n’est pas le cas dans un tuyau droit en métal ou en plastique.

Si le ponceau fait cinq mètres de long, les braves petites truites vont probablement décider d’affronter ce tour de manège qui leur est imposé. Elles risquent cependant de rebrousser chemin si le ponceau mesure 30 ou 40 mètres, sans possibilité de se réfugier nulle part durant cette périlleuse traversée.

Ce n’est pas d’hier qu’Elsa Goerig s’intéresse au mouvement des poissons en rivière et aux conséquences de l’activité humaine, dont la construction de ponts et ponceaux, sur leur déplacement.

Elle a commencé à se pencher sur le sujet entre deux grossesses et durant ses études de maîtrise et de doctorat à l’Institut national de la recherche scientifique, à Québec.

Appelée à travailler sur le terrain, Elsa s’est notamment rendue dans les Appalaches, du côté de Thetford Mines, dans les monts Valin, au Saguenay, et dans la vallée de la rivière Sainte-Marguerite, près de Tadoussac, où des détecteurs ont été installés sur différents ponceaux.

Quelque 1500 poissons, surtout des ombles de fontaine (truites mouchetées), ont été attrapés, marqués d’une puce et remis en rivière afin de les suivre à la trace et d’analyser leur parcours.

Elsa Goerig a publié ses résultats dans plusieurs revues scientifiques. C’est à l’occasion d’une conférence présentée au Massachusetts que la Québécoise a rencontré un chercheur qui lui a proposé de codiriger le reste de son doctorat.

Avec lui, Elsa a pu étudier d’autres espèces de poissons et types d’obstacles, qu’on pense aux barrages ou aux passes migratoires conçus par les ingénieurs, des spécialistes des principes hydrauliques.

«Ils ont besoin de gens comme les biologistes et les écologistes pour comprendre les comportements des poissons qui n’ont pas le choix de se déplacer pour aller se nourrir et se reproduire.»

Quelle distance arrivent-ils à parcourir malgré les entraves?

La question se pose pour éviter de dresser des barrières qui leur sont infranchissables et d’en payer le prix en assistant à la diminution de la population de poissons.

Elsa Goerig se dit «bonne» dans les hasards. À multiplier les séjours au Massachusetts, elle a rencontré cette fois-ci un professeur de l’Université Harvard dont les travaux portent sur la locomotion des poissons.

«Tu pourrais te joindre à nous?», a-t-il proposé à la Québécoise qui est aussi stagiaire postdoctorale à l’UQTR et affiliée au Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et environnements aquatiques.

Elsa a accepté cette invitation qui ne se refuse pas. Au cours des prochaines années, elle étudiera la performance de nage de poissons comme le saumon, l’anguille ou l’esturgeon. Ses conclusions faciliteront notamment la conception de passes migratoires efficaces.

À la maison, tout le monde est heureux pour la maman, même si ça implique qu’elle doive partir une semaine, revenir deux semaines, repartir et ainsi de suite, entre ici et là-bas où la petite famille l’accompagnera, à l’hiver prochain.

Comme l’omble de fontaine qui s’amuse à remonter une rivière, Elsa Goerig est en train de se frayer un chemin dans une université dont le nom, à lui seul, fait rêver.

Celle qui a grandi sur une ferme de Maskinongé a néanmoins besoin de revenir à la campagne qu’elle ne compte jamais quitter. Ses racines sont ici.

Elsa Goerig et son conjoint, Marc-Olivier Harvey, ont choisi Sainte-Ursule pour regarder leur marmaille grandir à proximité de leur pépinière d’arbres fruitiers et à noix.

On est loin du campus emblématique de Harvard, mais si vous posez la question à Elsa, elle vous répondra que malgré son immense fierté d’avoir été recrutée par cette réputée institution de Cambridge, il n’y a pas plus beau que des enfants qui courent dans un paysage rural... et une rivière remplie de poissons qui font fi des obstacles.