Isabelle Gaboriault

Une question de temps

CHRONIQUE / « Bonjour. Un petit mot pour la personne qui fait les titres : en français il faut un espace avant et après les deux-points. À l’occasion il y est, à l’occasion, il n’y est pas... Ça sent la bonne franquette... »

J’ai honte de l’avouer, mais cette semaine, j’ai ressenti de la jalousie envers Germain, l’auteur de ce courriel. J’enviais la légèreté de sa vie.

Quand on est rendu à pouvoir choisir de prendre le temps d’écrire à un média au sujet de l’espace qui précède et qui suit les deux-points dans un titre secondaire, c’est inévitablement parce que tous nos tracas de la vie quotidienne sont réglés, non ? C’est qu’on a du lousse, si je peux dire ?

Ça m’a d’ailleurs fait penser à une phrase lue quelque part à l’époque du débat sur la couleur de la margarine au Québec. Je ne sais plus si c’était une citation de Boucar Diouf ou de Dany Laferrière, mais ça allait un peu dans le même sens. Ce dernier se disait soulagé à l’idée de voir sa province débattre de la couleur de la margarine, trop semblable à celle du beurre. Si elle était rendue à statuer sur ce genre de question, c’est que tout le reste devait être classé !

C’est donc exactement le sentiment que j’ai ressenti en lisant Germain. Maudit qu’il doit être bien dans sa tête, que je me disais. Je me suis toujours demandé quel genre de personne écrivait ou appelait Kellogg’s ou Kashi pour leur « faire part de quelque chose » au numéro 1-800 qui figure sur leurs produits : Germain !

Je n’ai jamais eu assez de temps libre pour en investir une partie à écrire, par exemple, à Kleenex pour leur dire que le papier de toilette Cottonelle Ultra Comfort Care, trop fibreux, génère de la poussière qui colle... là où ne se rend pas le Swiffer Duster.

Un jour, peut-être. Je me le souhaite. Ça doit être tellement satisfaisant de pouvoir s’attaquer à tous ces petits irritants de la vie quotidienne. À toutes ces choses qui nous ont « gossé » un jour ou l’autre, mais par-dessus lesquelles on est passé parce qu’on avait autre chose de beaucoup plus important sur le feu. Faut choisir nos combats, qu’ils disent. Mais pouvoir mener les plus insignifiants doit faire un bien fou.

À l’autre bout du spectre, à l’opposé de Germain, il y a Pierre. Lui, il manque visiblement de temps. Tellement que cette semaine, sur Facebook, il a demandé à la planète si le café chez McDo était toujours 1 $.

Quand j’ai lu ça, je me suis dit : « Men, si t’as pas le temps (ou les moyens) d’aller t’acheter un café, bois de l’eau ! »

Non, mais ! Le gars prend le temps d’adresser une question au monde entier sur un truc qui lui aurait pris 30 secondes à régler par un coup de téléphone. Je connais cette stratégie, car je l’applique parfois au boulot : faire travailler les autres à notre place. Conseil d’un vieux prof-journaliste à l’université. Pierre, lui, l’a juste poussé au maximum.

Pour te faire gagner du temps, je te conseille d’aller te procurer un gros pot de 950 grammes de McCafé de la torréfaction de ton choix à 18,94 $ à l’épicerie. À ce prix-là, le 100 grammes te revient à 1,99 $. Une aubaine.

Entre les gens qui ont trop de temps devant eux et les autres qui peinent à en trouver, il y a ceux qui investissent le leur d’une drôle de façon. C’est le cas de Gisèle.

Le matin du décès de sa mère, Gisèle a tenu à remercier du fond du cœur le personnel du CHSLD où sa maman a passé les dernières années de sa vie. Un très beau geste qu’elle a posé... sur la page Spotted de sa municipalité.

Bon. Gisèle devait être submergée par les émotions. C’est vrai. Peut-être n’avait-elle pas le temps ni l’énergie d’aller perdre deux heures dans le département des cartes de souhaits à la pharmacie. Je comprends parfaitement. Dans ce cas-là, mieux vaut laisser le temps à la poussière de retomber, pour ensuite adresser nos remerciements de belle façon. Dans une carte. Adressée à la bonne adresse. Directement aux bonnes personnes. On oublie parfois la force de ces « vieilles façons » de communiquer.

Les infirmières, auxiliaires et préposés travaillent tellement fort dans les CHSLD et ailleurs, que j’imagine que la plus simple des cartes achetées une piastre chez Dollarama qui cache un mot rédigé même en pattes de mouche, doit être pour eux toute une tape dans le dos.

Je trouve ça triste qu’on tienne pour acquis que le message, parce qu’envoyé « sur les Internet », se rend inévitablement jusqu’à eux.

Publier sur les pages spotted de ce monde peut parfois être aussi efficace que de crier dans le désert.