Précieuses minutes

CHRONIQUE / Tout l’hiver, les vendredis, quand la météo le permettait, l’école de ma petite au grand complet allait en ski. Ce jour-là, tous les parents, de la maternelle à la sixième année, devaient aller mener leur enfant directement au pied des pentes pour 8 h. Même si l’école envoyait cha-que-se-mai-ne un mémo pour nous rappeler que tous devaient arriver « au chalet l’Express pour 8 h », sur le chemin du retour, après avoir pris le temps de regarder ma future Lindsey Vonn dévaler la pente-école deux fois, je croisais toujours des parents en retard.

Toujours les mêmes. Et pas en retard de cinq minutes. Je les rencontrais souvent après avoir fait un détour pour m’acheter un café dans lequel j’avais pris le temps de verser mes « quatre laits, un sucre ». Vers 8 h 10, 8 h 15... À cette heure-là, des kilomètres les séparaient encore de la montagne.

Personnellement, moi qui m’arrange pour toujours être pile-poil à l’heure à un rendez-vous, voire d’avance, je ne comprends pas ce phénomène. Chaque fois ça vient me chercher. Je les regarde s’éloigner dans mon rétroviseur — en les jugeant — et je me questionne sur le comment du pourquoi.

Comment fait-on pour être toujours en retard ? Faut le vouloir, j’peux pas croire !

La ponctualité étant pour moi une marque de respect envers les autres et une façon de ne pas vivre de stress inutilement, j’ai cherché à comprendre ceux qui, comme on dit, « n’ont pas ça en d’dans ».

Très peu d’études ont été faites sur les retardataires. Quelques-unes, cependant, ont démontré que les personnes toujours en retard seraient moins stressées (ben quin !), très créatives et plus optimistes que les gens ponctuels.

Pffffff !

Un optimisme qui frôle l’irréalisme, oui. Il paraît que ceux qui sont toujours en retard pensent qu’ils peuvent faire un maximum de choses en un minimum de temps. Dans les faits, ils ont vraiment une perception différente du temps qui passe. Un prof de psychologie de l’Université de San Diego a un jour réuni des personnes ayant deux types de personnalité. Dans le groupe A, les gens étaient ponctuels, impatients, organisés et compétitifs. (Tout moi, à part peut-être le côté compétitif...) Dans le groupe B, on retrouvait des participants reconnus pour toujours être en retard, rêveurs, créatifs et désorganisés. Il a demandé aux deux groupes de déterminer, au bout d’une minute, combien de temps venait de passer. Les personnes du premier groupe ont répondu environ 58 secondes. Celles du groupe B, 77 secondes.

« Si vous avez toujours une différence de 18 secondes avec les autres, celle-ci va s’accroître avec le temps », précise le chercheur, Jeff Conte. D’où la tendance des retardataires à penser pouvoir faire plusieurs tâches en un temps donné (qu’ils déforment)... et finir par manquer de temps et être en retard au rendez-vous qu’ils ont fixé au bout de leur généreuse to do list !

Ce qui me gruge chez les retardataires, c’est que leur comportement ne peut faire autrement que d’affecter les autres. Ceux qui les attendent. Nous, les ponctuels.

Ils sont sans doute plus créatifs et ont peut-être une meilleure santé mentale que nous, les « à l’heure », mais qu’ils le veuillent ou non, ils retardent le groupe.

Si l’école souhaite que les enfants soient chaussés de leurs skis à 8 h, c’est pour qu’ils se retrouvent au sommet de la montagne à 8 h 20. Si cinq, six enfants arrivent à 8 h 25, qui écopent vous pensez ?

Arriver en retard pour un café avec une amie, ça peut passer, mais se pointer à l’école tous les matins après que la cloche ait sonné, c’est désolant. Certaines personnes sont tellement championnes du monde dans le domaine qu’elles ont réussi à arriver en retard à leur propre mariage !

Ce qu’un retardataire ne réalise pas non plus, c’est que son retard peut inquiéter la personne qui l’attend.

Ils ont beau ne pas être stressés, ils ont le don de stresser les autres !

Plusieurs gourous de la croissance personnelle soutiennent que ce qui nous énerve chez quelqu’un reflète, en fait, une partie de notre personnalité qui tarde à se révéler. Dans ce cas-ci, je peux jurer sur la tête de qui vous voudrez qu’ils sont dans le champ gauche. Et pas à peu près.

La seule minuscule petite chose que je peux envier aux retardataires, c’est d’avoir la faculté de se concentrer sur le présent, au lieu de s’inquiéter pour le futur.

C’est drôle. Moi non plus je ne m’en ferais pas pour le futur si, toute ma vie, j’avais pelleté du temps par en avant à coup de 18 secondes la minute !