Ma chasse au trésor

Jamais la route de Georges-Étienne ne croisera celle d’Eugénie. L’oncle Georges s’est éteint fin avril, alors que la petite venait à peine de voir le jour. Et même s’il avait pu profiter de quelques bonnes années encore, sans doute que jamais le mari de ma tante Jeanne n’aurait rencontré la fille de mon petit-cousin David. C’est ça la réalité des grosses familles.

Une réalité qui me saute au visage chaque fois qu’on a l’occasion de tous se revoir, c’est-à-dire lors de funérailles. Un phénomène qui, malgré tout, quand on s’y attarde un peu, demeure plus joyeux que triste. Cela prouve que notre arbre (généalogique) reste bien vivant. Qu’il est vigoureux.

Quand une branche cède, un petit bourgeon voit vite le jour.

C’est le cycle de la vie. Une roue qui tourne sans fin.

Juste du côté de ma mère, depuis la rencontre de Fernande et Odilon dans les années 1920, dix enfants sont nés. Près d’une trentaine de petits-enfants ont suivi, environ 50 arrières et quelques arrières-arrières-petits-enfants. Et ça continue toujours, bien sûr. Dans le lot, il y en a dont j’ignore le prénom, alors que le même sang nous coule tous dans les veines… C’est complètement fou !

D’imaginer ainsi mon arbre foisonnant, de sentir et de voir sa force si présente en ce moment de deuil, m’a fait réfléchir au format qu’adopteront, dans quelques années, les arbres de ceux qui nous succèderont.

Avec les familles désormais peu nombreuses, éclatées, reconstituées ou dispersées, à quoi ressembleront les rites funéraires ?

Comment ça se passera quand toutes les solides branches du dessous seront mortes ? Plusieurs de mes cousins, cousines ne connaissent même pas mes enfants !


«  Avoir un arbre généalogique et ne pas l’étudier revient à avoir une carte au trésor et ne pas aller à sa recherche.  »
Alejandro Jodorowsky

En plus de rendre un dernier hommage à la personne décédée, les funérailles servent à célébrer la solidité de la famille. La proche comme l’élargie.

Mais d’abord faut-il qu’elle se connaisse, que je me dis !

Pour remédier à la situation, je pourrais, c’est clair, faire comme Fernande faisait dans les années 1980 pour réunir son monde: c’est-à-dire louer le gymnase d’une école primaire et sortir les p’tits-sandwichs-pas-de-croûte.

Une tradition qui s’est envolée avec le départ de ma grand-mère...

Même là, les gens se pointeraient au party sans connaître la moitié des invités ! Surtout les plus jeunes. Et comme le réflexe « d’aller vers les autres » n’est pas encore profondément ancré à cet âge, tous les mettre dans la même pièce ne serait pas nécessairement gage de fraternité !

Donc, pour que tous apprennent à se « connaître » un brin, j’ai pensé mettre à jour notre arbre généalogique. Ce projet, j’y pense depuis des années. Mais je procrastine. Et pendant ce temps-là, mon arbre s’élague naturellement...

Un de mes oncles possède toute l’information concernant ma famille du côté de ma mère. Suffit juste que quelqu’un débroussaille le tout.

Marcel va avoir 88 ans en octobre. Même s’il est toujours actif, « il lui en reste moins en avant qu’en arrière... », comme se plaisent à dire les gens de sa génération.

Il faut donc que j’arrête de perdre mon temps.

Comme j’ai manifesté haut et fort mon intérêt pour la généalogie, je sens que ce rôle me revient. Et de le dire ici publiquement, ça ajoute juste la pression nécessaire pour me lancer.

« Avoir un arbre généalogique et ne pas l’étudier revient à avoir une carte au trésor et ne pas aller à sa recherche, » a dit un jour le réalisateur, romancier et poète Alejandro Jodorowsky.

C’est donc décidé.

Le temps est venu pour moi de me faire pirate.