L’impact de l’avion en papier

CHRONIQUE / La leçon portant sur l’importance de poser des questions claires, nettes et précises, ma fille de bientôt dix ans semble l’avoir parfaitement intégrée. Celle-là, et l’autre sur la façon de tendre un piège efficace...

— Maman, as-tu mal dans le dos ?

— Non, mon chat, mon dos va très bien. Pourquoi ?

— On joue-tu à Twister ?

Pour être certaine que je puisse jouer avec elle, ma Laurence ne m’a pas demandé si j’avais le temps ou encore le goût. Non. Elle s’est informée sur l’état de mon dos. Petite renarde. Devant autant d’adresse, aucun parent n’aurait refusé de jouer avec elle.

On a finalement eu un fun noir à se contorsionner pour tenter de tenir en équilibre le pied droit sur la pastille rouge, la main gauche sur la bleue, la droite sur la verte et le pied gauche sur la jaune. À un moment donné, elle s’est quasiment transformée en fusilli pour exécuter ce que lui dictait la roulette. On a bien ri. Et quand on se donne un brin, ça peut devenir cardio comme jeu.

Il m’arrive de ne pas pouvoir réaliser tout ce que ma petite aimerait que je fasse avec elle. La faire rire ainsi par mes positions abracadabrantes — et pas toujours avantageuses — m’a donc apaisée. Je ne joue pas à tout, mais au moins je joue. C’est juste qu’en vieillissant, sans devenir une poule mouillée, certaines parties de mon corps refusent carrément de faire des choses précises que j’ai pourtant déjà été capable de réaliser.

Je peux courir et nager avec mes filles. Je les accompagne en vélo, etc. Là où mon corps d’athlète refuse d’obtempérer, c’est quand vient le temps de réaliser des mouvements de gymnastique. Dire le mot me fait mal. Par exemple, il m’est désormais impossible de faire une roue, mieux connue sous le nom de « roue latérale ». C’est clair que mon centre de gravité n’est plus même qu’à l’âge de sept ans. Mais même sans élan, c’est comme si je me garrochais tête première dans un précipice. Le plus profond. Et il y a mon poids. On dirait qu’il est désormais trop élevé par rapport à ce que peuvent supporter mes délicats poignets. Alors je m’abstiens. Même chose pour le pont inversé. Juste le fait d’y penser fait frémir mes lombaires.

Je déploie donc toute mon énergie à commenter et à noter, sur dix, les roues et les ponts de ma petite. Même chose pour l’exécution de bombes et de chandelles dans la piscine. Maintenant, je limite ma participation à juger les siennes. Toujours sur dix.

Autre chose désormais infaisable dans mon cas, c’est de sauter sur le trampoline. Ça et les vergetures sous mon nombril font partie des dommages collatéraux de mes grossesses. J’ai pourtant été fort assidue dans mes exercices de Kégel pour remodeler mon plancher pelvien... Malgré tout, le trampoline, c’est non.

Pas grave. Contrairement à d’autres parents, je fais du ski et des anges dans la neige. J’affronte les glissades d’eau avec ou sans tube. Je nargue ma vessie fragile en sautant à la corde. Je suis capable de lancer un ballon ou une balle aussi bien qu’un frisbee, et je sais me servir de façon quand même habile d’un bâton de hockey. L’autre jour, je me suis surprise à me souvenir de certaines routines nécessaires à jouer à « l’élastique »... mais le lendemain, j’avais oublié les étapes à suivre pour fabriquer un avion en papier. Honnêtement, cette malheureuse découverte m’a saisie. Quand ce n’est pas le corps qui se braque, c’est la mémoire...

C’est donc là, devant ma feuille quadrillée qui refusait de se transformer en Boeing 737, que j’ai décidé de dresser la liste des choses de mon enfance que je ne pouvais plus faire. Histoire de ne pas voir le verre à moitié vide, et pour me convaincre que je ne suis pas à deux doigts de finir en compost, j’ai aligné tous les trucs ludiques, sportifs et physiques que je pouvais encore réaliser. Comme le font les enfants. Finalement, j’atteins un bel équilibre. Faut juste pas que j’essaie en ayant la tête en bas !

C’est clair que je ne me sens pas Samson quand j’avoue que le fait de me balancer au parc me donne la nausée. Mais ça, voyez-vous, j’ai découvert que ça pourrait être lié à mon mal des transports. (Une autre affaire.)

J’ai lu dans un article que le mal de cœur qui nous rend verts dans les parcs d’attractions, ou celui au coin de la rue, serait un dérivé du mal des transports. C’est du moins ce que pense la professeure au département de physiologie de l’Université McGill et directrice du Centre de recherche en médecine aérospatiale, Kathleen Cullen. Le mal des transports naît du résultat d’un « conflit sensoriel » entre notre vision et notre système vestibulaire, dans l’oreille interne, qui détecte le mouvement de notre tête dans l’espace et assure l’équilibre de notre corps. Si nos yeux voient qu’on bouge, mais que notre système vestibulaire juge que non, le mal de cœur s’installe. Et vice versa.

Plusieurs organes deviennent capricieux quand on avance en âge.

Qu’à cela ne tienne, que je me dis. À travers tout ça, faut juste savoir garder indemne notre cœur d’enfant.