Les temps sont durs...

CHRONIQUE / L’autre jour, un de mes oncles se rend chez le médecin pour un examen de routine.Alors qu’il parlait du mal qui le tiraillait, le docteur lui demande de déterminer depuis à peu près combien de temps ce symptôme l’afflige.

— Depuis une p’tite secousse, qu’il lui a répondu.

Bon. Les médecins ont beau avoir plusieurs années d’études universitaires derrière le stéthoscope, très peu ont, en parallèle, complété une formation en sismologie.

C’EST COMBIEN DE TEMPS, ÇA, UNE P’TITE SECOUSSE ?

Des fois, on peut aussi entendre les gens dire « depuis u’n’escousse ! ». Une drôle d’expression qui fait référence à une période de temps... indéterminée. 

Une secousse, au sens actif du terme, signifie une « oscillation du sol lors d’un tremblement de terre ». Ça dure combien de temps, ça ? Quelques secondes ? Deux, trois minutes ? 

Quand le mot secousse prend un sens temporel, on parle d’un « bon bout de temps ». D’un laps de temps plus long que court, normalement. Mais on parle d’heures ? De jours ? De mois ? 

Répondre qu’on a mal depuis u’n’escousse, c’est comme dire qu’on souffre depuis « un boutte ». Depuis « longtemps ». Depuis « un certain temps ». C’est aussi peu clair. 

Des fois, je me demande si ce n’est pas une façon de minimiser les choses. De ne pas dramatiser. Une tendance très à la mode chez les personnes âgées, vous remarquerez.

J’y pense. Histoire d’être moins flou, mon oncle devrait revenir aux dodos. Comme les enfants.

— Vous souffrez depuis combien de temps Monsieur Chose ?

— Bah, ça fait au moins huit gros dodos certains !

Être son médecin, me semble que je serais fixé.

C’est comme ma grande. Au souper récemment, elle nous racontait qu’elle avait croisé une amie du primaire.

— Ça faisait 10 000 ans que je ne l’avais pas vue ! qu’elle nous a lancé.

Des fois c’est 100. Le lendemain c’est 1000. C’est selon, mais elle utilise souvent un gros chiffre qui frappe fort. 

— Ça fait 1000 ans que je cherche ces pantalons-là !

— Ça fait 100 fois que je t’appelle sur ton cell !

Ici, on donne un aspect quasi d’éternité à quelque chose qui, dans les faits, ne s’est pas allongé sur une si longue période de temps. En fait, c’est souvent pour marquer quelque chose qui s’est répété peu de fois. C’est de l’exagération pour monter que ça fait vraiiiiimmmmment longtemps qu’elle cherche ou qu’elle appelle. Difficile, toutefois, de savoir précisément combien de temps les pantalons ont quitté son champ de vision et combien d’appels elle a véritablement logés. 

Pour la clarté, on repassera. 

De toute façon, très peu d’expressions loufoques faisant référence au temps qui passe sont précises. On n’a qu’à penser à « ça fait un bail ! », ou encore à « ça fait des lustres ! ».

Savez-vous ça représente combien de temps, vous, un lustre ?

D’ailleurs, qu’est-ce que les lustres viennent faire là-dedans ? 

Sachez que ça n’a rien à voir avec ceux en cristal suspendus au plafond du château de Versailles. Au XVIIe siècle, un lustre, employé au singulier, représentait une période de cinq ans. Dire que ça fait des lustres qu’on s’est vus, illustre donc que ça fait, au moins, plus de dix ans... Mais qui sait ça ? Pas grave, on aime lancer cette expression de temps et temps.

Comme tout est dans tout, en écrivant ce texte, je suis tombée sur une publicité intitulée Le temps, selon André Sauvé. Une pub de Re/Max. 

À sa façon, il y aborde la signification de mots temporels et leur durée variable, donnant lieu, bien sûr, à un texte savoureux. 

« Une période, c’est plus long qu’un instant ou un moment », nous fait-il entre autres remarquer tout en roulant ses R.

Donc si une madame au téléphone nous met en attente et nous dit « attendez une p’tite période, là non, qu’il poursuit. La p’tite musique poche, y’a une limite ! »

Prenez un moment pour l’écouter. C’est tellement juste et brillant. Je vous ai déjà confié que j’aimais cet homme d’un amour inconditionnel ?

Oui. Et croyez-moi, ce n’est pas d’hier.