Nous, en quatrième année, en 1985. Louise à l’extrême gauche, qui dépasse tout le monde, bien sûr, et Micheline Brodeur, la directrice de l’époque, à l’extrême droite. Où suis-je ? Au centre complètement. Un V inversé comme toupet, une robe de bergère et les manches retroussées comme si je m’en allais bucher. La classe.

Histoire d’ustensiles

CHRONIQUE / Le 2 mai 1985, les Nordiques de Québec battaient le Canadien de Montréal en sept matchs lors des séries de la Coupe Stanley. Le 20 juin de la même année, René Lévesque, alors chef du PQ, annonçait sa démission. Cette même année, plus précisément le 2 avril 1986, la famille Lavigueur devenait célèbre en remportant 7 650 267 $ à la loterie. Le lot le plus important jamais offert par Loto-Québec.

Pendant ce temps, moi, dix ans, je traversais peinarde ma quatrième année du primaire à l’école Saint-Joseph de Saint-Paul-d’Abbotsford.

Cette année-là, notre enseignante était une jeune prof pétillante. Dans mes yeux d’enfant, Louise Lavoie mesurait sept pieds et huit. Graaaaaande, mince, toujours les paupières maquillées, full à la mode et les bras remplis de bracelets qui faisaient du bruit quand elle écrivait au tableau, je la trouvais super belle.

Elle portait toujours des souliers que je n’avais encore jamais vus aux pieds de personne d’autre, et des bagues d’une grosseur que je ne croyais pas portable sans se fouler un poignet.

La joie que j’ai ressentie le jour où, après l’école, mes parents avaient accepté que j’aille chez elle, à Ange-Gardien, avec mon amie Véronique, le temps d’un souper. Comme elle habitait sur une ferme (le clash !), elle nous avait fait visiter l’étable, permis d’escalader et de jouer dans les balles de foin et laissé flatter les nombreux chatons qui squattaient les lieux. Cette fois-là, elle nous avait appris que le remède pour soigner un orgelet était d’y frotter le bout de la queue d’un chat. C’est aussi elle qui nous soufflait de la boucane de cigarette dans les oreilles quand on craignait d’avoir une otite. (En secret, je la soupçonnais d’être une sorcière qui cachait ses pouvoirs sous des vêtements fluo…)

C’était l’époque où les profs fumaient dans l’école. Louise était de ceux-là.

Je me souviens qu’au souper chez elle, on avait mangé des côtelettes de porc. Pourquoi ce souvenir demeure si précis ? C’est qu’à ce moment, j’ai appris à bien couper ma viande ! Toute seule.

Il faut croire que mes parents jugeaient qu’à dix ans, je n’étais pas encore mûre (ou trop dangereuse) pour manier un couteau. Je leur avais d’ailleurs reproché à mon retour. Bien que fort éducative, la scène m’avait un peu humiliée. Juste un peu. Ce n’est qu’une fois habitée par mes yeux d’adulte que j’ai compris que ce que Louise avait fait pour moi ce soir-là était rempli d’amour.

C’est ça être « enseignante ». Ses enseignements allaient bien au-delà de la géographie et de l’histoire, et bien en dehors du cadre établi par le ministère de l’Éducation.

Reste que c’est fou pareil ce qu’on peut retenir enfant. Alors qu’elle m’a sans doute amenée à démêler l’accord du participe passé avec le verbe avoir et aidée à retenir, enfin, mes tables de multiplications, ce que je retiens surtout d’elle, c’est qu’elle m’a révélé l’art de manier mon couteau et ma fourchette ! Ce qui n’est pas rien quand on pense que je pose ce geste plusieurs fois par jour, 365 jours par année, depuis plus de 40 ans. Merci, merci ! Louise prend sa retraite cette année.

On était 25 dans sa classe en 1985. Comme elle m’a (aussi) appris à bien calculer, ce sont plus de 800 enfants comme moi qui, au fil des ans, ont eu la chance de croiser sa route. Des jeunes en qui elle a semé un petit quelque chose. Une graine qui leur a tous permis de grandir, d’avancer, de se déployer. À différents niveaux. Dans des sphères qu’elle ignore peut-être.

Le Canadien de Montréal n’a pas fait les séries cette année. À quelques mois de la campagne électorale, le PQ s’enlise et le qualificatif de « millionnaires » ne colle plus depuis longtemps aux Lavigueur.

Les temps changent...

Mais Louise, elle, au fil des années, aura toujours eu un impact positif sur ses élèves. Une réalité qui lui permet aujourd’hui, j’en suis certaine, de quitter le monde de l’enseignement avec le sentiment du devoir accompli.

J’aimerais bien revoir mon prof de quatrième année.

Pourquoi pas autour d’un repas ? Comme dans le temps.

Peut-être pourrait-elle m’enseigner, une fois pour toutes, à manger avec des baguettes.