Des rangées d’yeux mouillés

CHRONIQUE / La dernière fois que j’ai pleuré, c’était dans la rangée U.

Là, ça m’est arrivé, encore, mais dans la rangée B. 

Par chance, les deux fois, ma mère se trouvait tout près et elle me fournissait en mouchoirs. 

Allez savoir pourquoi: moi qui me mouche 95 fois par jour, 365 jours par année, j’ai TOUJOURS des mouchoirs sur moi. Mais quand je sors avec ma mère, j’oublie de me faire des réserves. 

Le temps d’un spectacle, je redeviens une enfant. Avec le Kleenex, elle m’offre parfois un bonbon rayé à la menthe ou une gomme Excel dans le paquet bleu. Des fois aussi, elle me fait des gros yeux en voyant qu’encore une fois, je me fie sur elle au niveau de l’écoulement nasal. 

Mais comme elle m’aime d’un amour inconditionnel...

En novembre, ensemble nous sommes donc allées voir le spectacle de la Troupe Musicophonie au théâtre Palace. Rangée U. 

Organisé au profit de la Chaire de recherche Louis-Philippe Janvier, En famille était animé par Émilie et Marie-Ève Janvier, les soeurs-chanteuses du jeune homme emporté par le cancer en 2013. À un moment donné dans le concert, on nous présente un montage des nombreux spectacles animés par Louis-Philippe au fil des années. Musicophonie c’était pour lui. C’était lui. Une vidéo forte en émotions. Tout de suite après, les deux filles sont arrivées sur scène pour livrer Le Phil de nos vies, une chanson écrite à la suite de son départ. 

Seigneur.

Voir quelqu’un chanter des paroles qui prennent aux tripes sans trémolo dans la voix, ça me jette chaque fois par terre. D’entendre ces deux grandes voix livrer cette chanson avec aplomb, et ce, malgré la charge émotive que cela représentait pour elles, m’a complètement bouleversée. J’en avais mal à la gorge. 

«Comment elles font?», que j’ai réussi à souffler à ma mère... tout en lui tendant la main, signe qu’il me fallait un Kleenex pour me recoller le mascara à la bonne place.

Quelle force. 

Le week-end dernier, c’était le spectacle de Noël de l’école de danse Tendanse où nos deux filles sont inscrites. Une joyeuse ribambelle de chorégraphies hip hop, de danse lyrique et de paillettes mettant en vedette beaucoup de talent, le jaune moutarde et le jeans troué. Cette année, pour la première fois, l’école offrait un cours de danse parents-enfants. 

Seigneur.

Les premiers mouvements de la choré, c’est une grand-maman qui les faisait, seule, au beau milieu de la scène. Quand les lumières ont éclairé le reste du groupe, des mamans suivaient le rythme et, comme de petites souris sortant des murs, leurs filles sont venues les rejoindre en courant. Le tout sur une version smooth d’Everybody Hurts du groupe R.E.M. Cette pièce occupe la 37e position dans le Top 100 des chansons qui font pleurer. Juste avant Hallelujah interprétée par Rufus Wainwright. 

Vous savez à Battleship, quand on touche et coule le paquebot de notre adversaire? J’étais soudainement ce bateau: touchée droit au coeur et submergée par un flot de larmes.

Parmi les souris-danseuses, il y avait Annabel. La petite souffre d’une maladie très rare qui a nécessité une trachéotomie à sa naissance.

Elle dansait avec sa mère et sa mamie. Ti-chat d’amour.  

C’était tellement beau de la voir. Beau de les voir.

J’ai pleuré ma vie. Rangée B. 

Et à entendre les gens se moucher ici et là dans le Palace, je n’étais pas la seule. Les gens braillaient. Rangées A à Z.

Ce numéro était d’une douceur... C’était complètement renversant. 

Chapeau à l’école qui ouvre grand ses portes aux enfants différents.

J’ai croisé Véronique, la maman de Milann, à l’entracte. Le petit bonhomme est atteint de trisomie 21, ce qui ne l’empêche pas de faire du hip hop. Il a dansé avec son groupe ce week-end.

«On a tellement pleuré de le voir aller!», qu’elle m’a lancé, fière de l’exploit de son garçon, qui a fait ça comme un grand.

Bref, on est une méchante gang de braillards à se tenir au Palace.

Ne nous présentez pas Les Misérables, on va inonder la place...