Isabelle Gaboriault

De tout, même un ami ?

CHRONIQUE / L’hiver, pour notre petite qui grandit trop vite, les skis alpins, on les loue. En vacances dans le Maine, on opte souvent pour la location d’une chambre munie d’une cuisinette. Il m’est déjà arrivé de louer une voiture et, un été, je me souviens avoir payé pour une sableuse à courroie, histoire de donner un peu d’amour à ma terrasse. Un bloc de quatre heures, si ma mémoire est bonne.

C’est drôle, et j’y ai réfléchi longuement, jamais, mais alors là jamais, je ne me suis retrouvée dans une situation où j’ai songé à louer... un autre être humain !

Car oui, Mesdames et Messieurs, en 2020, on peut louer des gens, et ce, pour toutes sortes de raisons. Et là, sachez que je ne suis pas naïve à temps plein. On ne parle pas ici de payer pour des faveurs sexuelles, un truc dégradant malheureusement vieux comme la Terre. Il n’est pas non plus question de payer pour un service, genre une coiffeuse qui nous fait une permanente, mais qui, par la nature de son travail, agit un peu comme une psychologue, une confidente.

Non. On parle de louer une jeune femme, par exemple, pour qu’elle devienne notre fille d’honneur. Un monsieur pour qu’il joue le rôle de notre père le temps de monter un meuble IKEA ou de négocier un contrat chez un concessionnaire. Une dame qui devient comme une mère pour nous en concoctant sa recette de carrés aux dattes. Une grande sœur avec qui on fait la tournée des boutiques, etc.

Vous comprenez le principe ?

Pour le prix d’une paire de souliers, on peut même louer, lors d’une passe difficile, les services d’un ou d’une cuddler professionnelle dont la tâche est de... dormir en cuillère avec nous !

Sérieusement, faut être seul au monde sur un méchant temps pour avoir recours à ce genre de services qui se veut, en fait, de la location de présence.

La lecture de cet article m’a d’ailleurs fait réaliser, ô merci, à quel point j’étais fort bien entourée.

Selon l’article en question, la location de proches, qui battrait d’ailleurs son plein en ce moment, serait un symptôme de notre solitude collective. Sur RentAFriend, disponible partout sur la planète, 621 000 amis sont déjà disponibles pour location.

Un phénomène aussi triste que fou. Sommes-nous rendus seuls à ce point ?

Faut se parler. S’ouvrir aux autres. Dans notre milieu de travail, notre quartier, notre ville. Un être humain peut-il vivre sans relations vraies avec des personnes significatives à ses yeux ? Même si elle peut parfois en avoir des airs, la vie n’est pas une pièce de théâtre où les gens qui gravitent autour de nous ne sont que des figurants.

Un sourire sincère. Une oreille attentive. Un câlin bien senti, c’est vital. Ne venez pas me dire que la présence sporadique de ce genre de « comédien » qui sonne faux peut véritablement combler un vide. Après ces « locations », je pense que le caractère impersonnel de la chose peut faire naître un sentiment de solitude encore plus lourd chez un « locataire », lui mettant en pleine face le fait qu’il doit s’abaisser à ce genre de transaction pour se sentir accompagné. Avant de me rendre là, pour vrai, je songerais d’abord à m’acheter un chien !

Sortir. Découvrir de nouveaux horizons pour rencontrer de nouvelles personnes, ça peut aider à se faire des amis. On le dit et on ne cesse de le répéter : on n’a jamais été autant outillés pour communiquer, mais le phénomène fait qu’on se parle de moins en moins.

Une autre preuve que les relations interpersonnelles s’en vont chez le diable. Mon ado m’a raconté récemment que Fruitz, une application style « site de rencontre », serait présentement hyper populaire dans les écoles secondaires, et ce, même si les jeunes n’ont même pas l’âge légal de s’y retrouver ! C’est là qu’ils se « rencontrent », y paraît. À 15-16 ans.

Dans mon temps, et on ne parle pas d’il y a 50 ans, on allait au cinéma voir deux films pour le prix d’un. On se regroupait ensuite au McDo pour manger une frite et se raconter les films qu’on venait de voir. On participait aux « danses » dans les écoles du coin ou on se réunissait dans le sous-sol d’un ami, dans le salon de l’autre. Je ne peux pas croire que ces « get together » ont complètement disparu de la mappe au cours des 20 dernières années !

Les jeunes chillent aujourd’hui ? Bon, eh bien laissons-les chiller ! Pourvu qu’ils soient ensemble. En personne. C’est en étant en groupe, petit ou gros, que les amitiés et les amours naissent. Si tout le monde se met à louer des gens à la pièce ou encore qu’ils limitent à un écran leurs interactions avec les autres, ça ne fera pas des enfants forts...

Traitez-moi de vieille nostalgique, voire de vieux jeu, je l’assume totalement ! Comme ces parents de mon patelin qui ont récemment organisé « une danse comme dans l’temps » pour les jeunes de 10 à 13 ans.

« On veut qu’ils aient un contact humain, disait l’un deux. Qu’ils soient capables de danser et de se parler. » De la musique à mes oreilles. Et de cette soirée, je suis certaine que sont nées de belles amitiés. Amitiés qui éviteront à plusieurs, je l’espère, d’avoir recours à RentAFriend un soir de cafard en 2032.