Si les démocrates ne sont pas encore nerveux, la victoire de Boris Johnson devrait les faire réfléchir avant les présidentielles de 2020.

Leçons pour les démocrates dans les élections britanniques

CHRONIQUE / Barack Obama a depuis un an exprimé ses inquiétudes concernant une radicalisation du parti démocrate. Le parti entreprit un tel virage en 1972 avec George McGovern seulement pour connaître une des pires défaites de son histoire. Or, les résultats des élections britanniques représentent un autre signal d’alarme à ce sujet pour les démocrates en 2020.

Si les démocrates ne sont pas encore nerveux, la victoire de Boris Johnson devrait les faire réfléchir avant les présidentielles de 2020. La défaite écrasante des travaillistes, la pire depuis 1935, constitue un signal révélateur des perspectives d’un dérapage éventuel dans la stratégie démocrate.

Depuis 2016, des parallèles intéressants peuvent être dressés entre la situation politique au Royaume-Uni et celle prévalant aux États-Unis. Les deux pays sont confrontés à la « montée du populisme nationaliste motivée par une colère et une frustration croissantes à l’égard des conditions économiques et de l’immigration ». Et les deux pays sont dirigés par des leaders populistes ayant une relation lâche avec la vérité et qui sont connus pour leur pétulance, leur impétuosité et leur ingratitude.

Face à la montée de la droite nationaliste dans les deux pays, la réaction des élites progressistes fut de glisser vers la gauche. Le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn au Royaume-Uni proposait une gamme de solutions radicales similaires à celles des sénateurs Bernie Sanders et Elizabeth Warren pour répondre aux problèmes économiques et sociaux de leurs pays respectifs.

Avec Corbyn comme dirigeant, le parti travailliste abandonna son approche modérée que Tony Blair lui avait insufflée pour prendre un virage à gauche. Corbyn promettait de réaliser des changements révolutionnaires et de réformer de manière fondamentale la société britannique en taxant lourdement les riches et en accroissant substantiellement le rôle économique de l’État.

Ainsi, le parti travailliste fit campagne avec une des plateformes les plus progressistes de son histoire. Le parti promettait un accès élargi aux soins de santé, un accès gratuit à internet à haute vitesse, l’université gratuite, une redistribution de la propriété des entreprises aux travailleurs et un impôt accru sur les grandes fortunes. Grâce à ce plan audacieux et révolutionnaire, le parti devait attirer les jeunes et les électeurs désabusés. 

Dans les différents débats préliminaires en vue des primaires démocrates, la stratégie électorale prônée par Sanders et Warren est similaire à celle de Corbyn. Les deux sénateurs progressistes soutiennent qu’il « ne faut pas sacrifier l’idéalisme agité sur l’autel du pragmatisme politique ». Ils affirment que les démocrates ont besoin d’une plateforme audacieuse et sans compromis proposant de vraies solutions aux problèmes américains. 

Dans leurs plateformes respectives, Sanders et Warren embrassent des plans populistes de gauche visant à répondre « aux besoins, aux craintes et aux aspirations réels des travailleurs ». Tous deux promettent, s’ils sont désignés comme candidats démocrates, de mener une attaque en règle contre les milliardaires, de fournir un accès gratuit à la formation universitaire et de mettre en place un système unique et universel de santé.

Par ailleurs, tous deux affirment qu’en maintenant leur pureté idéologique, le parti démocrate serait en mesure d’engranger plus de votes. En suscitant l’enthousiasme des jeunes, ils promettent tous deux de changer la politique américaine et d’amener Washington à cesser de gouverner pour une petite minorité de personnes fortunées. 

Comme avec Corbyn, Sanders et Warren promettent de réaliser leur programme sans augmenter les impôts des gens de la classe moyenne. Pour ce faire, ils vont tout simplement en faire absorber les coûts en taxant les plus nantis. 

Or, au lieu d’obtenir la grande victoire anticipée, le parti travailliste perdit un grand nombre de circonscriptions qui votaient traditionnellement à gauche. Les politiques progressistes prônées par Corbyn n’ont pas ramené les vieux électeurs désabusés au parti travailliste, pas plus qu’ils n’ont attiré le vote des jeunes. Les succès anticipés ne se sont pas concrétisés. 

La stratégie radicale n’a tout simplement pas fonctionné. Pourtant, Corbyn partait gagnant au début de la campagne. Boris Johnson était empêtré dans les luttes intestines du parti conservateur et apparaissait incapable de réaliser le Brexit.

Le glissement à gauche ne fut pas la seule cause de la défaite travailliste. L’ambiguïté de Corbyn concernant le Brexit fut aussi une donnée importante. Et puis, Corbyn était opposé à Boris Johnson, un politicien retors et sans scrupule qui sut profiter des erreurs de son adversaire travailliste. 

Néanmoins, les prémisses marxistes sur lesquelles repose la vision politique de Corbyn jouèrent un rôle important dans sa défaite. Le capitalisme n’est pas le système oppressif comme il le présume. Si ce dernier n’a pas compris cela, les travailleurs qui se sont détournés de son discours l’ont compris.

Dès le soir du 12 décembre, Joe Biden tira les leçons de la victoire de Johnson. En regardant les conséquences dramatiques du virage à gauche du parti travailliste, il y vit un avertissement pour les démocrates. Ces derniers doivent garder la tête froide et se montrer pragmatiques. Si le parti glisse trop à gauche, il risque de subir en 2020 le même sort que le parti travailliste.

La défaite catastrophique de Corbyn constitue un avertissement clair pour les démocrates. Pour vaincre Donald Trump, ces derniers ont besoin, non d’un candidat qui suscite l’enthousiasme parmi la frange la plus jeune et la plus progressiste du parti, mais d’un porte-étendard modéré, pragmatique et rassembleur capable de mener une campagne faisant appel aux Américains à travers leurs divisions.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.