Une équipe médicale des soins intensifs de la clinique italienne Casalpalocco s'affaire auprès d'un patient atteint de la COVID-19.

Le passage des épidémies aux pandémies : la peste d’Athènes

Le mot épidémie est connu depuis au moins 2500 ans. C’est un terme grec provenant de la combinaison des mots « epi » (sur) et « demos » (peuple).

Dans son sens médical, l’expression fut popularisée par Hippocrate pour décrire une série de symptômes cliniques, allant de la toux à la diarrhée, et se propageant dans une période donnée dans un pays. Ce n’est qu’au Moyen-Âge que le terme commença à définir la propagation d’une maladie bien définie.

En ce sens, il existe une variété de maladies qui peuvent se propager grâce à des virus ou des bactéries pour devenir des épidémies. Par exemple, les épidémies de choléra, de peste ou de tuberculose sont propagées par des bactéries. Elles peuvent être soignées avec des antibiotiques qui empêchent la multiplication des bactéries. En contrepartie, les épidémies de rage, de grippe, de sida, de variole ou de coronavirus sont propagées par des virus. Les antibiotiques n’ont aucun effet pour les arrêter. Cela prend des antivirus obtenus par la vaccination.

Déjà durant la préhistoire, à l’époque des chasseurs-cueilleurs, de très petites maladies contagieuses locales pouvaient décimer des petites bandes. Toutefois, les premières épidémies apparurent seulement il y a 12 000 ans avec l’arrivée du néolithique. Vers 10 000 ans avant notre ère, la population mondiale n’était que de cinq millions d’habitants répartis sur les différents continents. Il y existait donc peu de danger d’une épidémie.

Mais entre 10 000 ans avant notre ère et la fondation de l’Empire romain, la population mondiale passa à plus de 200 millions. La sédentarisation des humains en villages et villes, jointe à la domestication des animaux, rendit les épidémies de plus en plus possibles. C’est la période où l’on voit apparaître des maladies comme le paludisme, la vérole, la grippe, la tuberculose, etc.

La première épidémie connue dans l’histoire, grâce à l’archéologie, survint à Hamin Mangha en Chine vers 3000 ans avant notre ère. Tout un village fut anéanti par la maladie. Aucun groupe d’âge ne fut épargné. L’épidémie était si virulente que tous les cadavres furent entassés dans une même maison. Sans que les personnes reçoivent des enterrements appropriés, la maison fut incendiée et le village abandonné. Le village de Miaozigou au nord-est de la Chine subit le même sort. Ces deux découvertes démontrent qu’une épidémie a ravagé toute la région.

La transformation d’une épidémie en une pandémie est davantage une question de sémantique. Cette dernière survint lorsqu’une maladie infectieuse se propage à plusieurs régions, pays ou continents. Les pandémies reflètent donc l’émergence de sociétés beaucoup plus sophistiquées et la présence de larges concentrations de population, ainsi qu’un processus d’échanges réguliers entre des sociétés éloignées. Avec des contacts accrus entre différentes populations, ainsi que la rencontre d’animaux exotiques et d’écosystèmes inhabituels, l’apparition de pandémies devint possible.

«Civilisés»

Ainsi, les humains, en devenant plus « civilisés », ont créé des États comportant plusieurs villes et forgeant des relations commerciales. De plus, ces États se faisaient souvent la guerre entre eux. Ce changement social rendit possible l’émergence de pandémies. Parmi les plus grandes pandémies meurtrières de l’histoire, on retrouve la peste bubonique, la variole, le choléra et la grippe. À elle seule, la vérole est estimée avoir causé la mort de 300 à 500 millions de personnes en 2000 ans.

La première pandémie enregistrée dans l’histoire survint à Athènes en 430 avant notre ère. Elle apparut au début de la guerre du Péloponnèse qui opposait Athènes à Sparte. La pandémie prit son origine en Éthiopie. Si la maladie toucha de plein fouet la ville d’Athènes, elle frappa aussi tout l’Est méditerranéen. La peste arriva à Athènes par le port du Pirée.

La pandémie dura près de cinq ans. Athènes perdit environ 100 000 de ses 300 000 habitants. L’épidémie frappa toute la population indifféremment de l’âge, du genre ou de la classe sociale des personnes. Ce fut l’épisode la plus meurtrière de l’histoire de la Grèce classique. Périclès en fut une des premières victimes. Comme il fut remplacé par des dirigeants ineptes, cette pandémie fut largement responsable de la défaite militaire d’Athènes.

Les symptômes sont décrits en détails par l’historien grec Thucydide. Toutefois, ce dernier n’est pas un médecin. Il rapporte que les victimes de cette maladie infectieuse souffraient d’une forte fièvre et étaient tourmentées par une soif incessante impossible à apaiser. Elles avaient la voix enrouée et elles éternuaient fortement. Leur gorge et leur langue étaient sanglantes. Leurs yeux devenaient enflés. Elles étaient prises de vomissements réguliers. Leur peau devenait rouge et pleine de pustules et d’ulcères. Elles émettaient un souffle artificiel et nauséabond. Et elles éprouvaient des diarrhées sévères entraînant généralement la mort.

Thucydide rapporte aussi que les malades affichaient une agitation constante et étaient incapables de dormir. Les victimes de cette infection décédaient souvent sept à neuf jours après l’apparition des premiers symptômes. Il remarqua aussi que dans plusieurs cas, les corps étaient si puants que les oiseaux et autres animaux refusaient souvent de consommer cette chair humaine ou mouraient eux-mêmes pour en avoir consommé. Les victimes survivant à la maladie souffraient d’une défiguration de leurs organes génitaux et avaient souvent perdu leurs doigts et leurs orteils. De plus, ils souffraient de cécité et de perte de mémoire.  

Par ailleurs, Thucydide observe que les médecins ne connaissaient pas cette maladie. Ces derniers ont essayé sans succès différents remèdes. À cause de leurs contacts répétés avec leurs patients, les médecins devenaient vite victimes de la maladie, suggérant ainsi son caractère contagieux. Or, depuis 2500 ans, les historiens se disputent sur les causes de cette pandémie. Certains y voient les signes de la peste, du typhus, de la fièvre typhoïde ou de la variole, alors que d’autres considèrent que la rougeole pourrait être une hypothèse plus valable. Certains indices laissent à penser que cette pandémie était le produit d’une fièvre typhoïde.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.