Le poids politique et moral du sénateur de l’Utah Mitt Romney pourrait faire la différence dans la procédure en destitution du président Trump.

Le grand jeu politique de Mitt Romney

CHRONIQUE / Représentant l’Utah comme sénateur depuis janvier dernier, Mitt Romney est devenu rapidement la voix la plus notable à Washington de l’opposition républicaine à Donald Trump. Il n’a pas hésité à plusieurs reprises à dénoncer ouvertement les actions illégales et immorales du président américain.

Depuis le printemps dernier, Trump a orchestré une vaste stratégie visant à alléguer que Joe Biden et son fils étaient impliqués dans la corruption rampante touchant l’Ukraine. Comme si les révélations concernant ces agissements illégaux n’étaient pas suffisantes, Trump en rajouta en implorant la Chine de lancer aussi des enquêtes sur les Biden.

Face à ces appels sans précédent du président américain, Romney n’hésita pas à déclarer que l’attitude de Trump était non seulement erronée, mais aussi politiquement repoussante et moralement inadmissible. La prise de position du sénateur de l’Utah amena Trump à lancer une attaque brutale contre lui, le qualifiant d’« âne pompeux » qui n’a jamais su comment gagner.

Or, d’importants donateurs et dirigeants républicains ont récemment demandé à Romney, un ancien candidat républicain à la présidence américaine de 2012, de déposer sa candidature contre Trump dans les primaires républicaines de 2020. Pour le moment, le sénateur de l’Utah n’a pas montré qu’il était disposé à poser un tel geste. Ses amis républicains notent d’ailleurs qu’il n’aurait que très peu de chances de les remporter contre Trump.

Très réaliste, Romney considère qu’il a beaucoup plus de pouvoir et d’influence comme sénateur. La menace qu’il représente pour Trump provient moins de son éventuelle candidature que de son attitude lors d’un éventuel procès visant à destituer le président.

Dans la foulée du scandale ukrainien, la Chambre des représentants a lancé une enquête de destitution contre Trump. S’il existe peu de doute concernant le vote d’une chambre dominée par les démocrates, le sort de Trump sera finalement scellé au sénat. Comme la haute chambre est contrôlée par les républicains, ces derniers seront responsables d’organiser le procès et de décider d’acquitter ou non le président.

La conscience du parti républicain

Or, il s’avère que le poids politique et moral de Romney pourrait faire la différence dans un procès en destitution. Il est capable d’influencer un nombre important de sénatrices et sénateurs républicains à réfléchir deux fois avant d’acquitter Trump. S’il est encore considéré par certains comme une voix solitaire, il reflète néanmoins la conscience du parti républicain. Aussi, ses propos ne sont pas pris à la légère par beaucoup de dirigeants républicains.

Bien que la plupart des politologues et commentateurs de la scène politique américaine considèrent que le sénat ne votera pas la destitution du président, en politique tout peut se produire. Les derniers sondages montrent que 60 % des Américains soutiennent l’enquête lancée par la Chambre des représentants dans le dossier ukrainien et que plus de 50 % considèrent que Trump devrait être destitué.

Les hauts dirigeants républicains au Congrès sont pour le moins embarrassés avec le scandale ukrainien. Cependant la base du parti, fidèle à Trump, n’a pas encore été vraiment ébranlée.

Toutefois, toute intervention de hauts dirigeants comme Romney pourrait faire une différence. D’où les critiques acerbes émises par Trump à l’égard de Romney. Il ne veut pas que ces derniers brisent les rangs dans la solidarité républicaine derrière son leadership.

Dans le procès en destitution devant le sénat, qui s’avère presque inévitable compte tenu des accusations proférées contre Trump et de la dynamique de la chambre, Romney aura tendance à considérer son rôle, non comme celui d’un politicien, mais comme un membre d’un jury. Refusant jusqu’ici de soutenir automatiquement Trump ou de diriger ouvertement une coalition contre ce dernier, le sénateur de l’Utah évite prudemment de se prononcer avant d’avoir entendu les deux parties. C’est donc lors du procès que son rôle pourra devenir déterminant.

En effet, en tant qu’ancien candidat présidentiel et chef de file républicain au Congrès, Romney est aussi considéré comme un homme capable de placer sa conscience au-dessus des considérations politiques. En ce sens, son rôle peut s’avérer névralgique dans le processus de persuasion des autres sénateurs républicains de placer le pays au-dessus du parti.

Aussi, Romney pourrait bien être le pivot que certains recherchent au sein des sénateurs républicains. Il pourrait faire pencher la balance en faveur de la destitution, comme Barry Goldwater le fit en 1974 dans le cas de Nixon. Romney a déjà amené des sénateurs républicains comme Susan Collins, Cory Gardner et Ben Sasse à émettre ouvertement des critiques contre Trump dans le scandale ukrainien. Si Trump considérait le sénat comme un mur infranchissable dans le processus de destitution, ce mur a commencé à se fissurer.

En plus de devoir composer avec la saga ukrainienne, les républicains au Congrès doivent aussi gérer la crise syrienne provoquée par la décision surprise de Trump de retirer les troupes américaines. Ce faisant, un important fossé s’est ouvert entre Trump et les républicains du Congrès à un moment où le président a besoin le plus de leur soutien.

Étant le critique le plus virulent de Trump au sein du parti républicain, Romney représente une épine dans le pied du président. Pour le moment, au plus une dizaine de sénateurs républicains voterait la destitution de Trump. Ces sénateurs se retrouvent tous parmi les éléments pragmatiques et modérés du parti. Mais l’influence personnelle de Romney pourrait faire augmenter sensiblement le nombre de dissidents.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.