Gilles Vandal
La peste de Cyprien, du nom de l’évêque de Carthage, a frappé de 250 à 270
La peste de Cyprien, du nom de l’évêque de Carthage, a frappé de 250 à 270

La peste de Cyprien, 250-270

CHRONIQUE / En 250 de notre ère, l’Empire romain avait largement récupéré de la chute démographique que la peste Antonine avait causée 80 ans plus tôt. Toutefois, l’Empire fut alors frappé par une pandémie encore plus grande. Cette dernière fut baptisée la peste de Cyprien, du nom de l’évêque de Carthage. Ce dernier la décrivit dans ses moindres détails dans un ouvrage intitulé « De la Mortalité ». Ses observations constituent l’examen le plus complet concernant cette pandémie.

Cette pandémie, en provenance de l’Éthiopie, atteint l’Empire en passant par l’Égypte vers Pâques de 250. Elle frappa Rome l’année suivante. Elle s’étendit ensuite à la Syrie et à la Grèce, touchant graduellement toutes les provinces de l’Empire. Elle va réapparaître presque tous les ans pendant 13 ans pour finalement disparaître en 270.

En plus d’avoir à affronter le développement d’une pandémie virulente, l’Empire est alors confronté à une série d’invasions. Les Perses envahissent la Mésopotamie et les tribus germaniques le font en Gaule. En 260, les légions de Valérien subissent une défaite humiliante aux mains des Perses. Incapable de se défendre, la partie orientale de l’Empire tombe sous le contrôle de Palmyre pendant 14 ans. Sans le redressement opéré par l’empereur Aurélien à partir de 270, l’Empire risquait de se morceler. En plus d’un manque de leadership, l’Empire souffrait cruellement d’un manque de soldats pour affronter les menaces extérieures.

Malheureusement, l’évêque Cyprien qui nous fournit les principales informations médicales concernant cette pandémie était un ancien rhéteur. Il n’avait pas les connaissances médicales d’un Galien. Néanmoins, cette déficience est en partie compensée par la description détaillée des souffrances endurées par les victimes qu’il expose.

Cyprien décrit comment beaucoup de victimes souffraient de maux de tête dus à la fièvre et d’une inflammation des muqueuses du nez, du pharynx et de la gorge provoquant le sentiment des brûlures intenses. Les victimes devenaient vite complètement épuisées par des diarrhées et des vomissements continus. Les extrémités du corps se décomposaient sous les effets de la putréfaction. Les malades devenaient paralysés dans leur démarche, alors que leur ouïe se bloquait et que leur vision s’obturait. La maladie provoquait aussi des selles sanglantes. Le déroulement de la maladie était terrifiant, alors qu’un pourcentage élevé de victimes mourraient dans d’atroces souffrances.

Les épidémiologistes qui ont examiné les observations de Cyprien concluent que les pathologies décrites ne correspondent pas aux effets produits par une pandémie de choléra, typhus ou variole. Longtemps, beaucoup d’historiens croyaient que la pandémie en était une de rougeole. Mais la forme hémorragique de la maladie oblige de rejeter cette hypothèse. Les plus récentes recherches soutiennent que cette pandémie serait le produit d’une fièvre hémorragique virale similaire à la fièvre jaune ou à l’Ébola.

Vers 250, l’Empire avait retrouvé largement la population d’environ 65 millions d’habitants qu’il avait en 165. Toutefois, la nouvelle pandémie fut beaucoup plus redoutable que la peste Antoine. Le choc provoqué par cette pandémie provoqua une chute démographique beaucoup plus importante que celle causée par la peste Antonine. À son apogée, cette pandémie aurait tué jusqu’à 5000 personnes par jour à Rome. Des villes entières disparurent temporairement de la carte. Selon certaines estimations, la population de l’Empire aurait été réduite à 45 millions d’habitants à la suite de cette pandémie.

Selon le témoignage de l’évêque d’Alexandrie, cette grande métropole vit sa population s’abaissa de 500 000 à 190 000 habitants. Des données existant sur la distribution publique quotidienne de céréales aux pauvres rendent ces chiffres crédibles. Alexandrie aurait ainsi vu sa population chuter de 62 pour cent. Mais peu importe le pourcentage exact, le bilan des morts était très élevé. Cette pandémie n’épargnait aucune classe sociale et frappait indépendamment de l’âge ou du genre des personnes. Elle causa aussi la mort de deux empereurs, Hostilien en 251 et Claude II le Gothique en 270.

Témoin après témoin, les mêmes observations dramatiques sont répétées. Le dépeuplement causé par la pandémie était tel que beaucoup de personnes qui ne sont pas des chrétiens croient que la fin du monde était proche. Le pourcentage des malades qui mourraient devrait être très élevé, si on se fit des rapports concernant les villes abandonnées, les champs cessant d’être cultivés et de la réapparition de nombreux marais, etc.

Alors que les païens fuyaient les villes cherchant à échapper à cette maladie haineuse, les chrétiens y demeuraient pour prendre soin des malades. Personne n’avait jamais vu un tel événement. Préoccupés uniquement par leur propre survie, les païens évitaient les cadavres dans leur fuite sans porter de regard sur les malades demandant du secours.

En contrepartie, les témoignages de l’époque, tant chrétiens que païens, notaient comment les chrétiens faisaient preuve d’un dévouement sans réserve, sans se ménager ou penser à eux-mêmes. Insouciants du danger, les chrétiens soignaient autant les païens que les chrétiens. Ce faisant, l’Église gagna de nombreux admirateurs incitant ainsi de nombreuses personnes à se convertir en dépit de la persécution lancée en 251 par l’empereur Dèce. Le fait rapporté que seulement 10 % des chrétiens mouraient en soignant les malades était considéré comme une sorte de preuve de la puissance de la religion chrétienne.

En 250, le nombre de chrétiens dans l’Empire était estimé à 1,2 million, soit environ 1,8 % de la population totale de l’empire. Or, 50 ans plus tard, le nombre de chrétiens dépassait les 6 millions sur une population estimée à 55 millions. D’une infime minorité en 250, les chrétiens commençaient à représenter une importante minorité vers 300. La pandémie de 250-270 a ainsi permis une forte expansion du christianisme.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.