Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
L’épidémie qui ravagea Londres en 1665-1666 fut causée par la même bactérie qui avait été à l’origine de la peste justinienne de 541 et de la peste noire de 1347. Cette bactérie, le Yersinia pestis, se propagea par des rats contaminés.
L’épidémie qui ravagea Londres en 1665-1666 fut causée par la même bactérie qui avait été à l’origine de la peste justinienne de 541 et de la peste noire de 1347. Cette bactérie, le Yersinia pestis, se propagea par des rats contaminés.

La grande peste de Londres de 1665-1666

CHRONIQUE / L’épidémie qui ravagea Londres en 1665-1666 fut causée par la même bactérie qui avait été à l’origine de la peste justinienne de 541 et de la peste noire de 1347. Cette bactérie, le Yersinia pestis, se propagea par des rats contaminés.

Depuis un siècle, Londres était périodiquement touché par des épidémies de peste. Par exemple, celle de 1625 fit plus de 40 000 victimes. La particularité de la grande peste de 1665-1666 fut d’être la plus dévastatrice, mais aussi la dernière épidémie de peste à frapper les Londoniens.

Les historiens estiment que la peste bubonique arriva à Londres à la fin de 1664 en provenance d’Amsterdam. Cette dernière avait subi une telle épidémie en 1663-1664, qui avait fait 50 000 morts. Or, les premiers décès à Londres furent répertoriés sur les quais du port. Enregistrés d’abord comme suspects, ce ne fut que lorsque la peste s’étendit au reste de Londres que les autorités comprirent qu’elles étaient confrontées à une épidémie de peste.

La peste débuta au printemps 1665. L’épidémie tuait à la fin juin 1000 personnes par semaine. En septembre 1665, le taux officiel de mortalité atteignait même 7000 victimes par semaine, nombre considéré comme largement inférieur au taux réel. Tout le monde savait alors que la ville était frappée par une épidémie de peste. Aussi, dès juillet 1665, le roi Charles II choisit de fuir Londres avec sa sœur. Ils n’y revinrent qu’en février 1666. Entre-temps, le parlement tint une courte session à Oxford.

À l’instar de la cour royale, les riches marchands de Londres fuirent la ville pour échapper à la peste en allant s’établir dans leurs maisons de campagne. Des postes de contrôle furent installés tout autour de la ville pour s’assurer que seulement des personnes disposant d’un certificat de bonne santé quittaient la ville. Ces certificats devaient porter la signature du maire et devenaient donc très difficiles à obtenir. Les personnes sans certificat étaient systématiquement refoulées. Le gouvernement royal ne voulait pas que l’épidémie s’étende au reste du royaume.

En 1665, on estimait la population de Londres à 460 000 habitants. Or, les archives de la ville enregistrèrent la mort de 68 596 personnes pendant l’épidémie de 1665-1666. Toutefois, comme beaucoup de personnes n’étaient pas comptées, les historiens estiment que le nombre de morts survenu durant l’épidémie se situait davantage autour de 100 000. D’ailleurs, les observateurs contemporains tels que Daniel Defoe, qui décrivit le sort horrible des Londoniens, estiment que la peste tua près du quart de la population de la ville.

Conditions insalubres

Durant les années 1660, la population londonienne vivait dans des conditions insalubres. Les rues étaient étroites. Les maisons étaient petites, souvent humides et non ventilées. Les carcasses d’animaux, les ordures ménagères et les eaux usées étaient simplement jetées dans la rue. La ville ne possédait aucune méthode généralisée de collecte et d’élimination des déchets. Dans cet environnement sale et nauséabond, les mouches et les rats régnaient en maîtres.

Aussi, les maladies contagieuses étaient alors monnaie courante à Londres. Certains quartiers pauvres situés en périphérie de la ville, tels que Stepney, Shoreditch, Clerkenwell, Cripplegate et Westminster, étaient très surpeuplés et furent particulièrement ravagés. Ces quartiers pauvres et surpeuplés se transformèrent ainsi en foyers de contagion. 

Dans ces quartiers, il était difficile de ne pas être en contact avec les rats et les individus ayant été infectés. La maladie en vint à terrifier la population de ces quartiers, d’autant plus que l’on peignait des croix rouges sur les portes des maisons où se trouvait une personne infectée. Dans ce dernier cas, toute la famille de l’individu était forcée de rester enfermée chez elle pendant 40 jours. Seules des « infirmières » locales sans formation étaient autorisées à y entrer.

Des « chercheurs » de morts étaient payés pour ramasser les cadavres, les transporter sur une charrette et aller les déposer dans une fosse commune. D’ailleurs, Defoe raconte que beaucoup de victimes étaient mortes « en tas et ont été enterrés en tas; c’est-à-dire sans être comptées ». Dans une telle atmosphère, la panique et le désordre régnaient. Des preuves archéologiques découvertes en 2018 à Crossrail, soutenues par des tests d’ADN, confirmèrent l’importance de ces charniers.

Durant l’hiver 1665-1666, le nombre de morts chuta drastiquement avec l’arrivée du froid. Mais l’épidémie reprit au printemps 1666. Elle se poursuivit jusqu’en septembre, alors que la ville subissait un autre cataclysme. Ce fut le Grand incendie de Londres, qui détruisit 13 000 bâtiments, soit le quart de la ville, et qui laissa plus de 100 000 personnes sans abri.

Paradoxalement, l’incendie aurait mis fin aussi à la peste en chassant les rats qui peuplaient la ville. L’Angleterre n’allait plus connaître de grande épidémie de peste. Toutefois, pour certains historiens, cela est un mythe. Les rats auraient pu simplement se réfugier dans les autres quartiers non incendiés. Il semble en fait que le roi ait cherché à tourner le Grand incendie en victoire politique. Ce mythe n’aurait ainsi été qu’un simple jeu de propagande. 

En fait, les historiens ont de la difficulté à expliquer la disparition de la peste et que cette dernière ne soit pas revenue. Bien sûr, le Grand incendie amena graduellement un renforcement des codes du bâtiment poussant à recourir à la brique au lieu du bois. Mais les améliorations sanitaires et hygiéniques, ainsi que les mesures de quarantaine, ne survinrent que des décennies plus tard.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.