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L’Amérique à l’ère de l’intelligence artificielle

ANALYSE / Le président Trump exposa en février dernier dans un ordre exécutif sa politique visant à permettre à la société américaine d’affronter les défis présentés par l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA). Cet ordre exécutif fut promulgué alors que les États-Unis sont engagés dans une rivalité féroce avec la Chine, non seulement au plan commercial, mais aussi dans le développement de l’IA. Cet énoncé de politiques manque cependant de vision à plusieurs niveaux.

Trump y affirme d’emblée que le maintien du leadership américain en matière d’IA est capital pour préserver la sécurité économique et nationale des États-Unis. Il met l’accent sur l’importance de bien cibler les programmes de développement technologique, la nécessité de revoir la réglementation gouvernementale américaine, de redéfinir le partage des données entre les secteurs privé et public, d’adapter les programmes d’éducation, etc.

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Une érosion sans précédent des valeurs américaines

CHRONIQUE / Depuis son assermentation en janvier 2019 comme sénateur de l’Utah, Mitt Romney est devenu le seul républicain, membre du Congrès, à oser critiquer publiquement le président Trump. En effet, à la suite du décès de John McCain et des retraites des sénateurs Flake et Corker, il ne reste plus aucun autre sénateur ou représentant républicain qui ose s’opposer ouvertement au président. Néanmoins, dès janvier dernier, l’ancien candidat républicain à la présidence de 2012 n’a pas hésité à se distancer de son président pour des raisons morales.

Conscient que le leadership moral d’un président peut façonner irrémédiablement le caractère d’une nation, Romney juge que Trump ne dispose pas du caractère moral nécessaire pour assumer la présidence américaine. Il juge que la présidence de Donald Trump n’a été depuis deux ans qu’une descente aux enfers.

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Donald Trump, ce prototype d’un parrain de la mafia

CHRONIQUE / Cela peut paraître étrange de comparer le président des États-Unis, Donald Trump, à un parrain de la mafia. Pourtant plusieurs commentateurs américains, y compris beaucoup d’anciens hauts fonctionnaires fédéraux, n’ont pas hésité à franchir le pas. Le rapport Mueller fournit amplement d’informations permettant de tirer une telle conclusion.

Les analogies avec la mafia révèlent des éléments essentiels pour comprendre le leadership et le caractère de Trump. Dans ses premières années comme homme d’affaires, il fut encadré par Roy Cohn, un avocat côtoyant les milieux criminels. Ainsi, il a bâti son empire en cultivant des relations sociales et commerciales avec des malfaiteurs et des escrocs. 

Pendant des décennies, à la manière de la mafia, Trump a su détourner ou limiter les enquêtes fédérales et de l’État de New York concernant ses relations avec le crime organisé, les trafiquants de drogue ou les dirigeants syndicaux corrompus.

À l’instar des familles de la Cosa Nostra, son empire est organisé comme une famille dont il est pour ainsi dire le parrain. Comme le rapport Mueller l’a démontré, sa campagne présidentielle a aussi été bâtie sur ce modèle. Et devenu président, il a tendance à recourir aux mêmes personnes qui l’ont si bien servi à ce jour.

Tout est construit autour de Trump sur des liens familiaux et financiers. Il achète la loyauté inconditionnelle de son cercle restreint par de l’argent, des menaces et des promesses de protection. En retour, il exige de ces derniers le secret absolu, leur demandant de mentir si nécessaire, comme moyens de réaliser ses objectifs. Décidément, l’atteinte des objectifs privilégiés par Trump est « plus importante que toute moralité ou vérité extérieure ».

Loin d’être l’antithèse du gouvernement, la mafia offre un système alternatif. Sa puissance découle de sa capacité à se substituer à l’État lorsque ce dernier est incapable de répondre aux besoins des gens, parce qu’il est soit faible, soit corrompu. Ce fut d’ailleurs le message central de Trump lors de sa campagne présidentielle : les politiciens traditionnels sont incapables de répondre aux besoins des citoyens, parce qu’ils sont paralysés par les lois et les règlements.

En devenant président, Trump promettait pour ainsi dire de se comporter comme un parrain. Il allait se battre pour le peuple, même si cela signifiait de violer les lois et d’enfreindre les règlements. Tous les fonctionnaires refusant d’obéir à ses directives étaient menacés de licenciement.

Choc culturel

Aussi, l’arrivée au pouvoir de Trump représenta un véritable choc culturel à Washington. Non parce qu’il désirait remplir sa promesse de nettoyer le marais washingtonien, mais parce que les hauts fonctionnaires sont habitués d’œuvrer dans un État de droit, de suivre des règles administratives claires. Ils savent pourquoi ces règles existent et comment les appliquer. En un mot, ces hauts fonctionnaires sont « à l’opposé de Trump, un anti-professionnel pour qui les lois doivent être violées ».

Dès sa première rencontre avec James Comey, alors directeur du FBI, Trump lui demanda de lui prêter un serment personnel de loyauté. Ce dernier refusa et choisit plutôt de prendre des notes sur sa rencontre avec le président. 

La même histoire s’est répétée avec Sean Spicer, Reince Priebus, Preet Bharara, Anthony Scramucci, Steve Bannon, etc. La liste est très longue de ceux qui voulaient se protéger en écrivant ou enregistrant leurs conversations avec le président.

Le rapport Mueller révèle qu’avec Donald Trump, tout repose sur un problème de confiance. Contrairement à la version officielle du congédiement de Michael Flynn comme conseiller à la sécurité nationale en février 2017, ce dernier le fut, non pour avoir menti au FBI et au vice-président Pence sur ses contacts avec les responsables russes, mais parce qu’il avait perdu la confiance du parrain.

James Comey qui fut aussi procureur fédéral enquêtant sur la Cosa Nostra, n’a pas hésité à comparer le comportement de Trump à celui d’un parrain de la mafia. Comey note des similitudes frappantes entre les relations de Trump avec son entourage et celles entretenues par les chefs mafieux. 

En utilisant la métaphore du crime organisé pour décrire le style de leadership de Trump, Comey insiste sur l’importance que ce dernier accorde au secret. Il se perçoit personnellement comme un leader autocratique qui est arrivé au sommet justement parce qu’il était un vrai dur à cuire.

Dans la mafia, le parrain est au centre de la famille. Comme homme d’affaires et comme président, Trump se comporte en parrain. Il ne veut pas de collaborateurs compétents pouvant remettre en question ses décisions. Ses adjoints doivent être prêts à obéir aveuglément à ses ordres. 

Devenu président, Trump continue de promettre sa protection à ses anciens collaborateurs, s’ils sont prêts à aller au tapis pour lui. Comme un parrain, il promet de veiller sur leurs familles, de minimiser leurs peines judiciaires, et même de leur octroyer le cas échéant un pardon présidentiel. Cette attitude mafieuse explique pourquoi autant de ses collaborateurs acceptent de mentir pour lui.

L’univers de Trump est très simple: il suit littéralement un scénario similaire à celui du film Le Parrain. D’ailleurs, il reconnait d’emblée que Le Parrain est son film préféré. Son comportement s’apparente clairement à celui d’un gangster. Sa conduite peut se résumer en trois mots : omerta, loyauté et protection. 

La seule différente, c’est que maintenant Trump est le président des États-Unis, non le parrain d’une famille ou d’un empire mafieux.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La révolution tranquille des milliardaires américains

ANALYSE / Dès son élection comme représentante au Congrès en novembre 2018, Alexandria Ocasio-Cortez est devenue la nouvelle vedette de la gauche américaine. Cette démocrate s’autoproclamant socialiste, s’est immédiatement démarquée par deux projets : un New Deal vert pour combattre le réchauffement climatique et un impôt de 70 % sur les revenus dépassant les 10 millions pour créer une société plus égalitaire. Les deux propositions d’Ocasio-Cortez ont été immédiatement endossées par Elizabeth Warren et Bernie Sanders, les deux candidats démocrates à la présidence les plus progressistes.

De façon surprenante a priori, l’idée d’imposer fortement les plus fortunés a reçu un soutien majeur du club des grands milliardaires américains. Ce club, comprenant entre autres Warren Buffett, Bill Gates, Jamie Dimon, Mark Cuban, Ray Dalio et Howard Schultz, a lancé un vibrant appel pour moderniser le capitalisme américain.

Ces milliardaires sont tout le contraire de socialistes à la Robin des Bois. Néanmoins, ils considèrent que taxer substantiellement les riches pour donner aux plus pauvres est essentiel à la préservation des valeurs américaines. Ils proposent donc de réduire fortement les inégalités de revenus et d’investir largement en éducation pour rétablir l’égalité des chances. 

L’impôt maximum sur les revenus dépassant 100 000 dollars était de 75 % entre 1935 et 1960. Ce taux maximum sur les revenus les plus élevés fut graduellement réduit à 65 % sous Kennedy, 39 % sous Reagan, 35 % sous George W. Bush et finalement 20 % avec les dernières baisses de Trump.

Plus encore, les plus riches bénéficient d’une série d’échappatoires fiscales qui leur permettent de réduire davantage leur seuil d’imposition. Ce qui amena Buffet à affirmer que « les riches sont nettement sous-taxés par rapport à la population en général ».

Abigail Disney, l’héritière de l’empire Disney, va dans le même sens en demandant d’imposer substantiellement les 200 millionnaires de New York. Plus encore, elle affirme qu’aucun dirigeant de compagnie ne devrait gagner 500 à 700 fois le salaire médian de ses travailleurs. Pour elle, c’est simplement une question d’équité.

Aussi, selon ces grands milliardaires, le système capitaliste fonctionne bien uniquement pour les plus riches. Alors que le revenu des citoyens ordinaires a stagné en dollars constants depuis 1980, celui des plus riches fut multiplié par 10. La conséquence est palpable. La différence entre riches et pauvres aux États-Unis n’a jamais été aussi grande depuis 1929. Le 1 % des Américains les plus riches possède aujourd’hui plus que 90 % de la population totale des États-Unis.

Selon le club des milliardaires, une importante hausse des impôts sur les riches permettrait de rendre l’impôt plus productif, de répondre à une série de problèmes touchant la majorité des Américains, d’améliorer le bien-être général des gens et même de générer une économie plus productive. En mot, une telle hausse va dans l’intérêt à long terme non seulement des Américains en général, mais aussi des plus nantis.

Le fonctionnement du capitalisme américain est devenu présentement si déséquilibré qu’il est en train de détruire le rêve américain. Il a donc un besoin urgent d’être réformé afin d’assurer la survie de la classe moyenne comme la base de la société américaine. 

En 1970, 90 % des jeunes Américains pouvaient espérer gagner un revenu supérieur à celui de leurs parents. Aujourd’hui, ils sont moins de 50 % à partager ce rêve. Les données montrent que les États-Unis ont pour ainsi dire cessé d’être un pays où la mobilité économique et sociale prévaut. Plus encore, la classe moyenne s’érode progressivement.

Grandir dans une famille de classe moyenne représente pourtant un atout fondamental. En plus d’avoir des parents qui s’occupent de lui, un jeune est assuré de recevoir une bonne éducation et d’accéder à un emploi où l’égalité des chances prévaut. En un mot, il peut vivre le rêve américain.

Ray Dalio, président du fonds d’investissement Bridgewater, affirmait récemment que déjà 60 % des Américains ont déjà été exclus du rêve américain. Selon lui, c’est donc plus de la moitié des Américains qui sont déjà laissés pour compte. Or, pour ces 60 % d’individus, la possibilité de sortir de la pauvreté a été réduite depuis 1990 de 23 % à 11 %.

Jamie Dimon, président de la banque JPMorgan Chase, décrit comment le rêve américain s’est effiloché alors que « 40 % des Américains n’ont pas 400 $ pour faire face à des dépenses imprévues, telles que des frais médicaux ou des réparations de voiture ».

Cet échec repose d’abord sur un système d’éducation défaillant, un taux d’incarcération beaucoup trop élevé, et un virage technologique mal géré. En conséquence, le club des grands milliards considère que la correction de l’inégalité des revenus aux États-Unis est devenue une « urgence nationale ». En plus de corriger le système fiscal, les autorités politiques doivent aussi éliminer le sous-financement en éducation.

Si en 1970, le système d’éducation américain était le meilleur des pays de l’OCDE, il est devenu aujourd’hui un des plus mauvais. Les écoles américaines sont tellement sous-financées qu’elles manquent de matériel élémentaire. Si en 1994, les enseignants bénéficiaient d’une parité salariale à compétences égales, ils gagnaient proportionnellement en 2017 19 % de moins que les autres professionnels.

Le club des milliardaires est particulièrement critique de la réduction des impôts de Trump. Il conclut qu’un an après, les seuls véritables gagnants sont les plus nantis. Selon eux, la réduction des impôts ne fait qu’accélérer l’inégalité des revenus. Décidément, ces derniers ne sont pas en faveur d’une réélection de Donald Trump.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.