Chronique

Un rendez-vous avec l’histoire?

CHRONIQUE / Préparez-vous à l’entendre, on va vous le répéter dans les derniers milles de cette campagne : les élections du 1er octobre sont importantes parce que le Québec est arrivé à un point tournant de son histoire. Tous les politiciens tiennent ce genre de propos pendant les campagnes électorales, comme s’il y avait des élections plus importantes que les autres. En réalité, ce n’est pas vrai, du moins pas toujours.

J’admets que la prochaine campagne électorale aux États-Unis sera plus importante : nos voisins du sud auront enfin l’occasion de nettoyer la Maison-Blanche et de renvoyer son locataire dans sa Trump Tower. Mais chez nous, cette année, c’est différent.

D’une part, considérons-nous chanceux : je connais Philippe Couillard, François Legault et Jean-François Lisée depuis près de deux décennies, et aucun de ces trois chefs ne nous fera honte s’il prend le pouvoir. Quant à Manon Massé, c’est une femme intelligente et très engagée. Elle ne jouit pas encore de l’autorité morale d’une Françoise David, mais elle y travaille sérieusement. Elle a fait bonne figure depuis qu’elle a été élue à l’Assemblée nationale, et elle a démontré au débat de jeudi soir qu’elle méritait sa place sur la scène politique québécoise. C’est un véritable exploit si on se rappelle les préjugés colportés à son endroit à cause de son apparence lorsqu’elle est arrivée en politique.

Quant aux trois autres leaders, une fois les propos partisans mis de côté, ce sont des politiciens responsables qui portent assez bien les valeurs de la société québécoise. C’est pour ça qu’il y a tellement de points communs dans leurs promesses électorales. Nous ne courons pas le risque d’élire un Doug Ford.

Au fond, c’est beaucoup plus pour eux et leurs partis respectifs que cette campagne électorale est historique. Parce que dans les trois cas, les résultats pourraient marquer la fin de leur carrière, ou un nouveau début. 

Jean-François Lisée est peut-être celui qui a le plus gros fardeau à porter. Un échec cuisant à la tête du Parti de René Lévesque pourrait signifier la fin d’une époque et un sort similaire à celui réservé au Bloc québécois depuis le départ de Gilles Duceppe.

François Legault est à l’autre bout de l’équation. Après autant d’années et d’efforts consacrés à la mise en place de la Coalition avenir Québec, il voit enfin la porte du pouvoir s’entrouvrir. Pour lui, ce serait un moment historique. Un échec serait une énorme déception qui mettrait fin à sa carrière politique.

Philippe Couillard est dans une autre situation. Un échec serait douloureux, mais ne menacerait pas la survie du Parti libéral. À moins de se retrouver devant un gouvernement minoritaire, M. Couillard quitterait la vie politique. Il aurait quand même à son actif un mandat de quatre ans qui a permis notamment d’assainir les finances publiques du Québec. Ses adversaires auront beau critiquer les méthodes utilisées, il reste que le futur premier ministre héritera d’une situation budgétaire enviable. S’il n’est pas libéral, le prochain gouvernement pourra lui dire merci : Philippe Couillard aura fait la «sale besogne».

À compter de cette fin de semaine, de nombreux électeurs profiteront des élections anticipées pour inscrire leur décision. Les autres ont encore une grosse semaine pour soupeser le pour et le contre, prendre connaissance des programmes des partis, et évaluer lequel des trois chefs mérite le plus leur confiance. Ou lequel des candidats dans leurs circonscriptions respectives a montré le plus de sérieux et de compétence sur la scène locale. Mais peu importe les raisons. À partir de maintenant, c’est à vous de parler.

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Plus intéressant que la LNH

CHRONIQUE / Même s’il a chuté dans les sondages, François Legault a encore une chance de devenir premier ministre du Québec. Mais à moins d’un revirement spectaculaire, il dirigera un gouvernement minoritaire. Ce sera difficile pour un parti qui n’a jamais occupé le pouvoir et dont les principales recrues n’ont pas d’expérience politique. Même dans l’opposition, c’est un grand défi. Parlez-en à Mario Dumont qui a dirigé l’opposition officielle avec une équipe de recrues sans expérience en 2007… Ça lui a valu le surnom de «girouette» dans les débats parlementaires.

Lors de mon entrevue avec François Legault, le 14 septembre, je lui ai fait remarquer que sa promesse de modifier le mode de scrutin le mettrait en situation de minorité, même avec la confortable avance dans les sondages dont il disposait alors. Il a acquiescé, pour ajouter qu’il ne voyait pas de mal à cela. «Je pense qu’en ayant éventuellement des gouvernements de coalition ou des gouvernements qui ont besoin ponctuellement de l’appui des autres partis pour faire des changements, je pense que ça va changer la culture en politique pour le mieux.»

Et plus encore : «Il va falloir apprendre à travailler avec d’autres. Il faut arrêter ça, les bons et les méchants. Actuellement, c’est trop polarisé.»

Les sondages ont beaucoup changé depuis cette entrevue. Or, le gouvernement minoritaire que M. Legault a encore des chances de former, aurait beaucoup de difficultés à obtenir l’appui des autres partis sur les changements qu’il a promis en campagne électorale. Manon Massé et Jean-François Lisée ne seraient certainement pas au rendez-vous. Quant aux libéraux, oubliez ça. La probabilité d’un nouveau rendez-vous électoral dans moins de deux ans serait trop forte pour favoriser toute collaboration. 

M. Legault a peut-être commis une erreur au débat de Radio-Canada en faisant preuve d’agressivité à l’endroit de ses adversaires. Il aurait gagné en incarnant plutôt le rôle confiant et rassurant de premier ministre que les sondages lui donnaient alors. Les Québécois n’aiment pas la chicane entre les politiciens. Or, c’est cette image que M. Legault a projetée. Les difficultés qu’il a connues par la suite sur l’immigration n’ont fait qu’accentuer ses problèmes. Jean-François Lisée, par opposition, a mené une campagne sympathique et humoristique à l’occasion. Il a regagné le cœur d’une partie de l’électorat, notamment chez les souverainistes qui s’étaient réfugiés à la Coalition avenir Québec. 

Dans un tel contexte, le débat de jeudi soir à TVA revêt une grande importance. M. Legault doit savoir offrir la crédibilité attendue par les électeurs qui voyaient en lui un espoir de changement. Et pour ce faire, ses propositions doivent être claires, et subir avec succès le test que ses adversaires ne manqueront pas de lui faire subir. 

La prestation de Philippe Couillard est assez prévisible. Son meilleur argument est de mettre son adversaire au défi de préciser ses politiques.

Le comportement de Jean-François Lisée peut réserver des surprises. Le chef du Parti québécois voit enfin la possibilité de sauver l’héritage de René Lévesque et de conserver son leadership. Il voudra préserver le capital de sympathie engrangé depuis le début de sa campagne, en évitant d’être condescendant. Mais il ne peut se permettre d’épargner François Legault. Son adversaire est vulnérable, et c’est de ce côté qu’il a le plus de chances de grignoter des votes supplémentaires. Avec autant d’indécis, tout devient possible.

Que vous aimiez ou non la politique, cette campagne électorale est en train de devenir plus intéressante que les séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey, quand le Tricolore est encore dans la course.

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Qu’est-ce qui se passe?

CHRONIQUE / On finira peut-être par en tirer une leçon politique. En 2014, le Parti québécois a été plombé par son projet de Charte des valeurs québécoises. Cette année, c’est la Coalition avenir Québec (CAQ) qui se retrouve en difficulté avec son projet de test des valeurs. Dans un cas comme dans l’autre, les deux partis avaient misé sur les inquiétudes d’une partie de la population à l’endroit des immigrants. Et dans un cas comme dans l’autre, les avenues proposées ont été et sont encore mal accueillies, se heurtant à de nombreux obstacles.

Comment expliquer cette réaction de l’électorat? C’est peut-être que les Québécois ne veulent pas sacrifier leur réputation de générosité et d’hospitalité à des discours qui leur semblent parfois teintés de préjugés. On n’en parle plus aujourd’hui, mais le test des valeurs de la CAQ, présenté en août 2016, trouvait prétexte, par exemple, dans le désir d’interdire le burkini aux femmes de confessionnalité musulmane. François Legault disait alors «qu’il y a des vêtements qui sont un peu extrêmes qui, pour certaines femmes, peuvent être interprétés comme un geste de soumission. C’est important de s’assurer que les nouvelles personnes qu’on accueille au Québec croient à l’égalité entre les hommes et les femmes».

Deux ans plus tard, la CAQ n’exploite plus ces craintes. Mais la proposition d’expulser les gens qui ne passent plus son test des valeurs et de la langue est devenue un boulet au pied du chef, tout comme la Charte des valeurs de Bernard Drainville aux élections de 2014. 

Il reviendra aux sociologues et aux politicologues d’étudier ce phénomène, mais un changement important permettra peut-être de l’expliquer. La pénurie de main-d’œuvre qui frappe tout le Québec fait que les immigrants sont devenus essentiels pour combler des postes vacants dans tous les domaines d’activités, jusque dans les CHSLD où nos aînés manquent de soins. Elle est bien révolue, cette époque où les immigrants étaient perçus comme des «voleurs de jobs». Le débat ne porte donc plus sur l’opportunité d’accueillir des immigrants, mais sur la nécessité de mieux les intégrer, notamment en favorisant davantage leur apprentissage du français. C’est assez fascinant comme situation, et ça forcera le prochain gouvernement, quel qu’il soit, à y consacrer des énergies et des budgets supplémentaires. Et ça convaincra peut-être les politiciens à y penser deux fois plutôt qu’une la prochaine fois, avant de s’aventurer dans la démagogie facile sur l’immigration. C’est un dossier qui soulève les passions populaires, mais qui s’avère très complexe lorsqu’on y met le petit doigt.

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Legault malmené en anglais

CHRONIQUE / Philippe Couillard était en territoire ami, François Legault était inconfortable en anglais et Jean-François Lisée est allé à sa jugulaire à plusieurs reprises au grand plaisir du chef libéral. Quant à Manon Massé, elle s’en est sortie correctement.

Il a été intéressant et plus discipliné, ce débat en anglais présenté lundi soir sur les réseaux anglophones. Il a permis de mieux cerner les préoccupations et les frustrations de nos concitoyens de langue anglaise qui n’ont pas leur place dans la fonction publique et les sociétés d’État, qui veulent des services de santé en région, et qui voient leurs enfants quitter le Québec parce qu’ils ne sont pas à l’aise en français.

Sur le fond, le débat n’a rien apporté de nouveau dans l’actualité, mais il a certainement renforcé l’avance libérale auprès de cette clientèle. Contrairement au débat en français, où la cacophonie l’a emporté trop souvent, les modératrices ont tenu les brides très serrées. Ce qui a permis à Philippe Couillard et Jean-François Lisée, tous deux beaucoup plus à l’aise en anglais, de passer leurs messages. François Legault, qui s’était démarqué par ses attaques répétées dans le débat en français, n’était pas suffisamment à l’aise en anglais pour porter des coups à ses rivaux.

Jean-François Lisée à profité de ses mots d’ouverture pour se dédouaner auprès de sa clientèle. Il a clamé haut et fort sa foi souverainiste et il s’est réclamé de René Lévesque. Ce qui lui a permis ensuite de se montrer on ne peut plus civilisé envers l’électorat de langue anglaise sur toutes les questions soulevées. Mais c’est François Legault que Lisée avait ciblé en prévision de ce débat, et il n’a pas été tendre. Il lui a reproché d’être passé à coté de la question sur les services de santé en région, sur l’aide aux personnes âgées et d’avoir une position «épouvantable» envers les immigrants. Les modératrices ont du lever le ton pour rappeler les deux hommes à l’ordre à un moment donné. Ils n’ont pas récidivé, mais c’est entre Philippe Couillard et le chef de la CAQ que les échanges ont ensuite pris la même tournure, devant Massé et Lisée qui riaient tellement c’était ridicule.

Priés de dire par un oui ou un non s’ils mettraient en place une enquête sur le racisme systémique, les trois hommes ont dit non alors que Manon Massé a répondu par un oui.

Les échanges sur l’environnement et les changements climatiques ont été décevants, ce qui est compréhensible compte tenu du peu de temps laissé aux participants pour aller au delà de leurs slogans de campagne.

François Legault a passé un mauvais moment sur l’avenir des commissions scolaires, un thème cher aux communautés anglophones qui veulent conserver le contrôle de leurs institutions. Accusé de vouloir abolir les commissions, le chef de la CAQ a dit qu’il voulait les remplacer par des «centres de services», ce qui a permis au chef de libéral de rétorquer qu’il voulait les abolir.

C’est clair que François Legault serait le perdant s’il fallait donner des notes aux participants à ce débat, et c’est en grande partie à cause de la langue.

Philippe Couillard, par contre, a été très efficace dans son mot de sortie, pour convaincre cet électorat déjà acquis d’aller voter. Jean-François Lisée et Manon Massé ont conclu sur l’urgence des changements climatiques. Lisée a été habile en disant «qu’en français ou en anglais, c’est la seule planète que nous avons». Sur le même sujet, Manon Massé a déclaré que «c’est maintenant ou jamais». Sans grande surprise, François Legault a conclu en disant que «le vrai changement commençait maintenant».

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Pas tellement?

CHRONIQUE / «Pas tellement…»

Cette répartie de Raymonde Chagnon à qui l’animateur Patrice Roy a demandé si elle était satisfaite de la réponse des chefs à sa question a fait le tour des médias. Mais entre vous et moi, à quoi s’attend-on d’un débat télévisé où les politiciens ont 45 secondes chacun pour répondre à des questions complexes, avant d’en débattre dans une cacophonie désagréable?

L’intervention de Mme Chagnon n’était pas une question, c’était un appel de détresse. Après avoir vu la situation pénible de son mari dans un CHSLD, la dame a dit avoir «peur» de terminer ses jours dans ce genre d’établissement parce qu’elle n’a pas les moyens d’aller dans une résidence privée. Mais à quoi s’attendait-on? Que les chefs promettent un transfert à son mari dans une «maison des aînés» de la CAQ ou une résidence privée aux frais de l’État? Que Jean-François Lisée dise que ça irait mieux dans un Québec souverain? Que Manon Massé ajoute un autre milliard $ au cadre financier de Québec solidaire?

Nous avons tous peur de la perte d’autonomie qui afflige l’être humain avant son décès. Et ce n’est pas le changement de nom des CHSLD qui va changer les choses. Ce dont les gens ont besoin à cette période de leur vie, c’est de services attentifs et efficaces pour les accompagner. Et ça, ce n’est pas simple quand le vieillissement de la population impose un fardeau accru aux institutions, et que la pénurie de main-d’œuvre, associée à des conditions de travail difficile, fait qu’on manque de bras dans ce genre de résidence.

Le «pas tellement» de Mme Chagnon illustre une chose : ce ne sont pas les débats télévisés des chefs qui vont offrir des solutions satisfaisantes à un électorat désabusé. Ces rencontres hautement médiatisées sont des spectacles où le but des participants est de faire bonne impression et de dénigrer les adversaires. Je ne dis pas que c’est inutile. Ça montre la personnalité des chefs, leur capacité de débattre et surtout de convaincre. Mais la formule utilisée jeudi soir d’inviter des gens à venir exposer leurs problèmes personnels et d’exiger une réponse en 45 secondes n’était pas idéale. Pas plus, d’ailleurs, que celle de laisser les chefs s’entrecouper continuellement, sans avoir le temps de terminer leurs phrases. Ça donne peut-être des spectacles plus divertissants, mais ça n’ajoute rien à l’information transmise.

Est-il possible de revoir la formule? Dans un monde politique où les enjeux sont généralement très complexes, on gagnerait à laisser aux chefs le temps de s’expliquer convenablement, pour permettre ensuite à des experts de faire le point sur ce qu’ils nous présentent.

Pour le reste, j’ai trouvé bizarre, jeudi soir, d’entendre autant de références au modèle ontarien. On semble avoir oublié bien rapidement que le gouvernement de Kathleen Wynne vient de subir une cuisante défaite aux mains d’un Doug Ford populiste et démagogue. Faut croire que ça n’allait pas si bien que ça chez nos voisins ontariens… 

Par ailleurs, j’ai été déçu de constater à quel point les questions environnementales avaient été escamotées pendant ce débat. En fin de semaine dernière, ma chronique sur le sujet m’a valu 50 courriels de lecteurs inquiets des changements climatiques et désireux de voir nos politiciens s’y intéresser davantage. Cinquante courriels pour une seule chronique, c’est énorme. Mais c’est comme si nos politiciens tenaient pour acquis qu’il n’y a rien de plus à faire. Combien d’ouragans, d’incendies et de vagues migratoires de plus faudra-t-il pour nous convaincre que le temps presse?

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Chronique somnifère

CHRONIQUE / Désolé les amis, je ne vous parlerai pas du cadre financier du Parti libéral parce qu’il y a un débat, ce jeudi soir, et que vous aurez l’occasion de comparer avec ceux des autres. Les cadres financiers des partis au pouvoir semblent parfois plus crédibles parce que leurs auteurs disposent d’une expertise à laquelle les autres partis n’ont pas accès. Mais ça ne veut pas dire qu’une fois élu, un gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ou du Parti québécois serait incompétent ou irresponsable avec les finances de l’État. Le ministre serait vite rappelé à la réalité par les experts du ministère des Finances.

Il y a toutefois un point dont je veux vous causer, parce que je fais des boutons chaque fois que les politiciens se tournent de ce côté. C’est le Fonds des générations.

Petit rappel : c’est un fonds créé en 2006 pour rembourser la dette, et qui dépasse 13 milliards $ cette année. Au lieu de l’appliquer à la dette chaque année, le gouvernement envoie cet argent à la Caisse de dépôt. Les revenus de ces placements sont supérieurs aux intérêts économisés si l’argent était appliqué immédiatement à la dette. Bref, on fait de l’argent avec la dette…

Sous Pauline Marois, les péquistes ont appliqué 1 milliard $ de ce fonds à la dette. Le dernier budget libéral annonce qu’on appliquera dorénavant 2 milliards $ par année. La valeur du Fonds continuera quand même d’augmenter parce que ses revenus et les montants qu’on y verse chaque année sont de 2,7 milliards $.

J’ai toujours pensé qu’il était sage de ne pas laisser ce fonds devenir trop gros, pour éviter que les politiciens n’y mettent le nez pour financer leurs promesses électorales.

Cette année, la CAQ propose d’appliquer immédiatement 10 milliards $ de ce fonds à la dette, pour éviter une baisse de la valeur de ses placements en cas de récession. Je pense que c’est trop, mais ça se défend. Encore faut-il que ce soit possible!

À ma grande surprise, c’est impossible. Pourquoi? Parce que le Fonds des générations, ce n’est pas de l’argent en banque que l’on peut retirer comme au guichet automatique. Les documents budgétaires nous montrent sa composition : 

  • 37,5 % d’obligations gouvernementales ou de titres à revenus fixes.
  • 16 % d’actifs réels comme des infrastructures ou des immeubles.
  • 46,5 % d’actions dans les marchés boursiers ou des placements privés. 


Ce que veut faire la CAQ, c’est comme si j’appelais mon courtier pour lui dire que je veux liquider mon compte d’épargne libre d’impôt (CELI) pour rembourser mon hypothèque. Il me dirait dans un premier temps qu’au taux d’intérêt actuel, je fais plus d’argent avec mon CELI que ce qu’il m’en coûte en frais d’intérêts sur mon hypothèque. Il me rappellerait ensuite que certains placements de mon CELI sont du long terme, et que je ne peux pas les retirer d’un seul coup, sans encourir de pénalités financières.

J’ai appelé à la Caisse de dépôt et au ministère des Finances pour savoir si j’avais raison. Vous comprenez que personne n’a voulu se mouiller en campagne électorale… Mais les experts du privé que j’ai consultés ont confirmé mon opinion. Je ne sais pas comment Christian Dubé, le candidat de François Legault qui vient de quitter la Caisse de dépôt, se débrouillera avec tout ça. J’attends son appel.

***

Parlant de finances publiques, je tiens à saluer Luc Monty, le sous-ministre des Finances depuis 2011, qui quittera son poste pour devenir directeur général de la Ville de Québec. Un gars responsable, ce Monty, qui a piloté les Finances sous trois gouvernements différents, alors qu’il aurait été beaucoup mieux payé dans le secteur privé. On appelle ça «le service public». 

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Lisée: l’étonnant joker d’une partie corsée

Notre chroniqueur politique Gilbert Lavoie aura une rencontre avec les chefs des quatre partis à l’Assemblée nationale d’ici la fin de la campagne électorale. Aujourd’hui, Jean-François Lisée

Il faudrait un miracle pour que le Parti québécois (PQ) domine dans les sondages au lendemain du débat des chefs, mais la participation de Jean-François Lisée pourrait déranger «sérieusement» le jeu de ses adversaires. Malgré un départ difficile, Lisée s’est taillé une place dans cette campagne. Et à l’écouter, on se rend compte qu’il a du respect pour Philippe Couillard, mais pas pour François Legault. Sa cible est toute désignée.

«Je crois que Philippe Couillard applique ce qu’il pense être le bien commun du Québec», m’a expliqué Lisée, même s’il qualifie «d’inacceptables» les coupes du gouvernement chez les aînés et les handicapés. «Je ne lui pardonnerai jamais, mais je lui dis bonjour, je l’appelle Philippe et je lui demande des nouvelles de sa famille.»

Et François Legault? «Son ambition, c’est d’être premier ministre. Je pense qu’une grande partie de ce qu’il dit aujourd’hui, ce n’est pas grave s’il y croit ou non, mais ses sondeurs et ses stratèges lui ont dit que c’est ça que ça prend pour être premier ministre».

Lisée rappelle que Legault était «très indépendantiste économique» lorsqu’il a été recruté par Lucien Bouchard en 1998. «Les questions d’immigration, de langue, d’identité, ça ne l’intéressait pas. Il n’avait pas le moindre intérêt pour ça.»

«Je me souviens de l’un de ses grands combats», lance Lisée pour s’arrêter brusquement. «Je ne terminerai pas cette phrase-là… Je te le dirai quand on sera à la retraite tous les deux.»

Voilà des propos qui annoncent la dynamique du premier débat des chefs, jeudi soir. François Legault aura fort à faire pour ne pas se retrouver sur la défensive. Lisée estime par exemple que le débat tant attendu sur les changements climatiques sera impossible avec Legault : «Sur l’environnement, on peut bien avoir une discussion, mais François n’est pas intéressé du tout.»

Le chef du PQ prédit aussi une autre période d’austérité sous un éventuel gouvernement Legault. «Son cadre financier a des sottises : 1,5 milliard $ en économie de gaspillage comme si Martin Coiteux n’était pas déjà passé par là, l’effet de la CAQ qui lui donne 700 millions $ mais qui n’existe pas.»

Selon Lisée, ce constat des ministres économiques d’un éventuel gouvernement caquiste poussera François Legault à des positions de droite s’il prend le pouvoir.

***

Le chef du Parti québécois a surpris tout le monde par son humour et l’audace de sa campagne électorale. Il raconte qu’on lui a tellement parlé du «nouveau Lisée» qu’il a demandé à une ancienne collègue journaliste de La Presse canadienne s’il avait changé à ce point. Elle l’a rassuré en lui disant qu’il était le «boute-en-train» du groupe dans le temps.

Il reconnaît toutefois que la campagne électorale lui offre un environnement plus favorable à ce trait de caractère. «Ça, c’est moi libre. Je suis nourri par le fait que les salles sont pleines, les gens m’applaudissent, on me serre la main, on m’embrasse, on rit à mes blagues. Y’a rien qui me donne plus d’énergie que de voir les gens rire à mes blagues.»

Lisée dit que la décision d’utiliser l’humour dans cette campagne électorale a été prise en juin dernier pour frapper l’imagination et rétablir le contact avec les Québécois. «J’aime croire que cette campagne-là me ressemble. Parce que l’audace, c’est une caractéristique de ma personnalité et de la société québécoise.»

Il raconte qu’au printemps dernier, des gens sont arrivés avec «des propositions de virage» pour contrer les difficultés du PQ. «Pourquoi aurait-on fait ça? On croit en ce qu’on est et on fait le pari qu’à force d’en parler, les gens vont adhérer.»

Jean-François Lisée affirme que la victoire est une possibilité et non une certitude. Il rappelle que la campagne référendaire de 1995 a débuté avec 40 % d’appuis dans les sondages pour se terminer à un cheveu d’une majorité. Même chose dans la campagne électorale de 1998, quand Jean Charest est parti avec 20 % d’avance sur Lucien Bouchard. «Remonter des pentes, c’est quasiment au cœur de mon expérience politique antérieure. C’est dans ma mémoire musculaire.» Il admet toutefois qu’il a été soulagé de franchir la barre des 20 % dans les sondages. «J’en disconviens pas…»

Selon lui, la course va continuer à se corser, jusqu’au point où les gens vont constater que le PQ a une chance de gagner et vont réviser leur vote en conséquence. «Legault, c’était un pis-aller. Des gens disaient qu’ils vont voter pour lui en se pinçant le nez parce qu’ils ne veulent plus des libéraux. Et d’autres qui trouvent Québec solidaire très sympathique mais qui savent que le parti ne gagnera pas.»

Et comment voit-il sa place dans l’histoire? «J’ai espoir que les gens diront un jour de moi que c’est le PM qui a fait l’indépendance du Québec.»

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Gilbert Lavoie

«Ça va ben aller!»

CHRONIQUE / Je serais bien curieux de savoir ce que la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, dit en privé des promesses des partis politiques, et notamment des cadres financiers présentés par la Coalition avenir Québec (CAQ) et Québec solidaire (QS). Elle garde ça pour elle évidemment, et elle ne dira rien non plus sur celui du Parti libéral attendu pour mercredi.

Au mois d’août, Mme Leclerc avait conclu que les finances du Québec étaient en ordre, et que les prévisions économiques du ministère des Finances étaient «plausibles». Je ne suis pas certain qu’elle utiliserait le même qualificatif si elle était appelée à se prononcer sur le sérieux des engagements des partis.

On verra mercredi pour les libéraux, mais les cadres financiers de la CAQ et de QS demandent un acte de foi auquel je me refuserai toujours.

Vous comprendrez donc que ça m’a fait bizarre de voir mon ancien collègue Vincent Marissal aux côtés de Manon Massé, lorsqu’elle a présenté le cadre financier de Québec solidaire à la fin d’août. Je lui ai envoyé un petit mot pour lui dire que je m’amusais à imaginer quels propos il tiendrait sur le sujet, s’il était encore chroniqueur politique. «Le cadre financier de QS, c’est bâti avec de l’argent de Monopoly», qu’il dirait, mon ami Marissal. Deux milliards de dollars en taxes supplémentaires pour les particuliers, 1 milliard $ dans les poches des médecins spécialistes, 2,5 milliards $ dans celles des pharmaceutiques, 2,1 milliards $ dans la fiscalité des entreprises, etc. Un grand total de 12,9 milliards $ de plus dans les coffres de l’État, pour financer les promesses de QS. Je suis surpris qu’on ait oublié les banques dans ce tableau… Parce qu’elles font beaucoup d’argent, les vilaines… 

J’ai été tout aussi surpris en prenant connaissance du cadre financier de la CAQ en fin de semaine. Je m’attendais à mieux, surtout dans le contexte de l’arrivée d’un gars sérieux comme Christian Dubé dans l’équipe de François Legault. On a le droit d’être optimiste en politique. Mais promettre des économies ou des revenus additionnels de 2,6 milliards $ dans les dividendes des sociétés d’État, la révision des programmes, les coupes dans la fonction publique et une croissance économique accrue par l’arrivée de la CAQ au pouvoir… Croire à tout ça, c’est croire à la vie en rose. Or, ce n’est jamais aussi simple dans la réalité du pouvoir.

Par ailleurs, j’ai lu avec attention les intentions des partis concernant le Fonds des générations. Vous savez? Cette cagnotte de 13 milliards $ créée en 2006 pour réduire la dette. La CAQ veut y puiser 10 milliards $ dès 2019 pour l’appliquer à la dette. On sait que les revenus annuels générés par le fonds sont beaucoup plus élevés que les frais d’intérêts sur la dette. L’argument de la CAQ est qu’il serait prudent d’utiliser cette cagnotte maintenant, pour éviter une diminution de sa valeur dans le cas d’une éventuelle récession. Ça se défend comme argument. Mais est-ce à ce point urgent? Après tout, la CAQ prévoit une croissance économique accrue sous un gouvernement Legault, pas une récession! Et est-ce techniquement possible? Christian Dubé devra nous expliquer comment on peut liquider aussi rapidement 10 milliards $ d’actions, d’obligations et autres placements gérés par la Caisse de dépôt, sans encourir de pénalités.

Au moins, les intentions de la CAQ sont plus responsables que celles de QS qui utiliserait la cagnotte du Fonds pour combattre les changements climatiques. Ça équivaudrait à endetter davantage le Québec pour atteindre cet objectif. Je ne doute pas du credo environnemental de Manon Massé, mais ce n’est pas sur la carte de crédit des contribuables que l’on combattra les gaz à effet de serre. Vincent Marissal aussi trouverait ça fou s’il était encore journaliste.

Chroniques

Grande séduction et grande déception

CHRONIQUE / Ah l’attrition! Ce qu’elle a le dos large dans le discours des politiciens. Ça fait au moins deux décennies que les élus nous la servent lorsqu’ils parlent de faire des économies dans la masse salariale des fonctionnaires. «Vous inquiétez pas, disent-ils chaque fois. Avec l’attrition, personne ne sera congédié, parce que les gens qui prennent leur retraite ne seront pas remplacés».

Même chose pour les régions. Arrivent les élections, tous les partis se réclament des régions. Cette fois, les libéraux y ajoutent une teinte décentralisation. On enverra des fonctionnaires en régions. Et oups! La sous-ministre, son conjoint et les enfants s’en vont  à Val-d’Or, Rimouski, Gaspé ou Sept-Îles.

La CAQ y ajoute un brin d’immigration: les immigrants seront dispersés dans les villes du Québec au prorata de la population. Cinquante p. cent à Montréal, le reste ailleurs. C’est tellement simple. Pourquoi n’y avait-on pas pensé avant?

Le PQ promet de donner le pouvoir aux régions. On va les laisser choisir leur modèle de concertation et décider de l’utilisation des fonds de développement économique. Simple comme bonjour. Et en prime: des tarifs aériens moins chers parce qu’on va casser le monopole d’Air Canada.

Et je ne vous parlerai pas des promesses de Québec solidaire…

Il y a un danger à répéter d’aussi belles promesses en campagne électorale, quand on est incapable de les respecter. Ne pas remplacer les fonctionnaires qui prennent leur retraite, c’est facile à dire sur papier, mais on ne peut tout de même pas demander à un avocat du gouvernement d’aller combler le poste vacant laissé par un ingénieur qui vient de quitter.

Promettre de répartir les immigrants sur le territoire du Québec au prorata de la population des villes, c’est impossible à moins de les obliger à rester la région où on les a cantonnés. On fait quoi s’ils veulent aller rejoindre des amis à Montréal? On les menace de la prison ou de la déportation?

S’engager à transférer des fonctionnaires en régions, ce n’est pas simple quand le conjoint occupe un emploi, quand les amis et la parenté sont à Québec ou Montréal, et quand les enfants sont des ados et qu’ils ne veulent pas s’éloigner de leurs copains ou copines.

Alors voilà pour tous ces thèmes de la grande séduction… et il y en a d’autres… qu’on nous sert depuis le début de cette campagne électorale. 

Je ne sais pas s’il y a des gens qui décident de leur vote en fonction de ce genre de promesses, mais s’il y en a, ils devraient relire les engagements électoraux des 20 dernières années. Ça leur éviterait la grande déception qui a suivi.

Chronique

Climat: pourrait-on se parler au lieu de débattre?

CHRONIQUE / Amis lecteurs, ce texte se veut une lettre à Philippe Couillard, Jean-François Lisée, François Legault et Manon Massé.

Madame, messieurs,

Vous l’avez constaté cette semaine, la demande se fait pressante pour que l’on discute des changements climatiques pendant cette campagne électorale. Pas juste d’environnement en général, mais des changements climatiques qui menacent la planète. Parce que c’est ça qui presse.

La CAQ appuierait la décision de Justin Trudeau d’imposer une taxe sur le carbone aux provinces qui n’en ont pas et veut augmenter la production et l’exportation d’électricité. Les libéraux misent sur le marché du carbone et la mobilité durable. Le Parti québécois promet «une nouvelle Baie-James de la transition énergétique» et un «grand déblocage» dans les transports à Montréal. Québec solidaire interdirait les automobiles à essence en 2030 et promet 38 stations de métro dans la métropole. C’est bien beau tout ça, mais ça ne me rassure guère. Parce qu’une promesse électorale, après les élections, ça perd beaucoup de son efficacité au contact de la réalité. 

Les politiciens sont plus efficaces lorsqu’ils mettent la partisanerie de côté et qu’ils collaborent. Véronique Hivon nous en a donné un bel exemple avec son travail visant à nous permettre de mourir dans la dignité. Le défi des changements climatiques mériterait un effort similaire.

Vous allez me dire que je rêve en couleur… Et pourquoi pas? Voici donc ma proposition : ce serait de vous entendre discuter sur le sujet (et non débattre) dans un même forum pendant cette campagne électorale. Une véritable réflexion avec des experts sur la meilleure route à suivre dans les prochaines années. Une discussion où chacun éviterait d’accabler l’autre ou de ridiculiser ses positions. Une réflexion sur ce qu’on peut faire de plus, comme société. Est-ce possible? Il n’en tient qu’à vous.

Je suis persuadé qu’une forte majorité de Québécois apprécieraient un tel exercice. Je pense aussi que des sages comme l’économiste Pierre Fortin et l’environnementaliste Steven Guilbeault accepteraient de participer à ce genre de forum si tout le monde s’entendait pour faire une pause sur le débat partisan, le temps de réfléchir un peu.

Madame et messieurs les leaders, je vous connais tous assez bien après 15 ans à la Tribune de la presse de l’Assemblée nationale. Il n’y a pas de climato-­sceptique parmi vous, et je sais que l’avenir de nos enfants et nos petits-enfants vous préoccupe. Je sais aussi que le comportement de l’administration américaine sur le sujet vous scandalise. Il me semble qu’une discussion de groupe bien préparée, avec des experts qui n’ont qu’un agenda, celui de préserver la planète, serait gagnant-gagnant pour tous.

Je vous donne deux exemples : l’environnement et l’économie ne font pas toujours bonne compagnie dans le débat public. C’est le prétexte de Doug Ford et des conservateurs fédéraux pour dénoncer la taxe sur le carbone. Pourrait-on réfléchir ensemble sur les façons de réconcilier ces deux préoccupations?

Autre exemple : nous sommes à des années-lumière de ce qui se fait ailleurs dans le transport ferroviaire. L’accès à nos grandes villes est paralysé par des automobiles qui émettent des tonnes de gaz à effet de serre. Via Rail a un projet de train à grande fréquence depuis des années, mais ça avance à pas de tortue. Il me semble que si le gouvernement Trudeau a trouvé 4,5 milliards $ pour un projet de pipeline dans l’ouest, il devrait avoir les moyens de doter le «Canada du centre», la région la plus populeuse du pays, de chemins de fer efficaces. Pourquoi ne pas profiter de cette campagne électorale pour faire pression sur Ottawa, tout comme on vient de le faire pour la gestion de l’offre?

Ce ne sont là que deux exemples. Il me semble qu’avec de la bonne volonté et un peu d’aide, vous pourriez avoir une réflexion collective sérieuse sur ces questions qui touchent directement ou indirectement les changements climatiques. Ça ne vous empêcherait pas de défendre ensuite vos engagements électoraux. Mais ça éclairerait le débat et ça démontrerait votre intérêt pour la chose. 

De quoi j’me mêle et qui suis-je pour faire une telle proposition? Juste un chroniqueur qui se garde un petit brin de naïveté et d’espoir.