Le chef conservateur Andrew Scheer mise sur Québec pour faire des gains aux prochaines élections, appuyant entre autres le projet du troisième lien ou l’agrandissement du Port.

Une campagne pas comme les autres

CHRONIQUE / Outre la montée inattendue du Bloc qui pourrait prendre trois ou quatre sièges autour de Québec, dont ceux du centre-ville, la campagne de cet automne a été marquée par l’importance qu’y ont eu les enjeux locaux.

C’est un phénomène plutôt inhabituel pour une campagne fédérale où ces enjeux sont souvent occultés. D’autant plus inhabituel qu’ils ont eu une résonance jusque dans le débat national et même au Canada anglais. 

Troisième lien, agrandissement du Port de Québec, contrats au chantier Davie et train à grande fréquence (TGF) dans le corridor Québec-Windsor ont ainsi nourri le débat électoral.

Je ne vous dis pas que l’élection de lundi va se jouer sur ces enjeux «locaux». Cette élection ne sera pas un référendum sur le troisième lien comme on a pu en avoir parfois l’impression lors de la campagne provinciale de l’an dernier. 

À Québec comme d’ailleurs, la «question de l’urne» portera sur les enjeux plus larges comme la laïcité, la lutte aux changements climatiques, les finances publiques et de façon plus anecdotique, sur la performance des chefs aux débats télévisés.

Les sujets locaux y auront cependant eu une visibilité inédite. «C’est très rare pour une campagne fédérale et intéressant», note Fanny Tremblay-Racicot, professeure à l’ÉNAP. 

«C’est très étrange d’appuyer le troisième lien malgré que le maire de la grande ville [Québec] soit contre», s’étonne en outre cette spécialiste des questions de transport et d’administrations locales.

Le gouvernement fédéral agit habituellement en soutien aux projets qui font consensus sur la scène locale ou provinciale. Sous cet angle, l’engagement des conservateurs à financer un troisième lien pourrait être vu comme une sorte d’intrusion dans un débat local. Cela aussi est plutôt inhabituel.

L’absence de consensus sur le troisième lien explique d’ailleurs pourquoi les partis fédéraux sont aussi divisés sur cette question. 

Les conservateurs appuient le troisième lien; le NPD et les verts s’y opposent; le Bloc attend l’avis du BAPE et les libéraux ne se prononcent pas, estimant que «le troisième lien n’existe pas». Un choix de mot de Justin Trudeau qui a beaucoup fait réagir. 

Le projet d’agrandissement du Port de Québec a aussi fait beaucoup fait parler. 

Ce projet a l’appui des maires et des chambres de commerce, mais les activités et les manières du Port ne font pas consensus, c’est le moins qu’on puisse dire. 

Les conservateurs sont plutôt favorables à l’agrandissement, mais attendront l’avis de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale; on sent les libéraux plus réticents alors que le Bloc, le NPD et les verts s’opposent au projet et aux façons de faire du Port.

Les contrats du gouvernement canadien au chantier Davie ont cette fois encore animé la campagne. Un rendez-vous malheureusement devenu incontournable. 

Libéraux et conservateurs s’accusent mutuellement d’avoir laissé tomber la Davie. Tous deux ont raison.

Au-delà de la joute politique, on sent cependant l’unanimité des partis à demander que Davie obtienne une juste part des contrats fédéraux. 

Le problème est qu’une fois au gouvernement, ils succombent à tour de rôle au lobby des chantiers de la Colombie-Britannique et de Halifax.

Hormis Maxime Bernier, tous les partis disent appuyer le projet d’un TGF sur la rive nord, dans le corridor Québec-Windsor. Mais à quoi bon l’unanimité s’il n’y a de sentiment d’urgence pour personne? 

Peut-être les partis ont-ils perçu que vous n’en aviez pas beaucoup non plus. Pourquoi se sentiraient-ils pressés d’agir? Malgré la vigueur des débats locaux et l’importance des sommes en cause, personne n’a remis en question l’aide fédérale au projet de tramway et de transport structurant. 

Tant mieux. Québec en a déjà plein les bras avec les défis techniques de ce projet. La dernière chose dont elle avait besoin, c’est d’y ajouter une crise existentielle.

La campagne 2019 aura aussi été marquée par la discrétion du maire de Québec. Ses demandes, plutôt modestes (parcs, eau potable, logement et église Saint-Jean Baptiste) n’ont pas dicté l’agenda comme on l’a déjà vu lors de campagnes précédentes.

Si ça se trouve, c’est François Legault qui a tenu ce rôle par ses appels aux partis fédéraux à respecter la loi du Québec sur la laïcité. 

Sans doute le maire de Québec a-t-il estimé qu’après avoir obtenu 1,2 milliard $ pour le tramway à la veille du déclenchement des élections, il aurait été un peu gênant d’arriver avec de nouvelles demandes coûteuses. 

Le gouvernement Trudeau a par ailleurs réussi son pari en relançant in extremis les discussions avec le CN pour rapatrier le pont de Québec dans le giron public afin de le peinturer et en assurer l’entretien.

Il a ainsi coupé l’herbe sous le pied de ses adversaires qui s’apprêtaient à lui remettre sur le nez sa promesse non tenue de 2015.

J’avais ses couteaux sur la gorge lorsqu’on a commencé à parler de politique. 

Fille d’immigrants italiens, ma coiffeuse raconte avoir voté libéral toute sa vie. Sauf l’année de Jack Layton où elle a suivi la vague NPD.

Autrement, toujours fidèle aux rouges, beau temps mauvais temps. Et farouchement fédéraliste. L’idée de l’indépendance ou de la séparation du Québec lui avait toujours paru une hérésie.

C’était avant les récents débats sur la «laïcité» qui lui ont fait mesurer combien le pays d’adoption de ses parents était en train de changer.

Une crainte sourde, fondée ou pas, de voir un jour reculer les libertés auxquelles elle dit tenir : liberté de parole, égalité des sexes, droit à l’avortement, etc. 

Rien contre les immigrants, insiste-t-elle. «On en a besoin». Mais elle perçoit que le Canada de Justin Trudeau prend des risques en ouvrant trop grandes les portes. 

Elle confesse avoir voté pour le Parti Québécois l’automne dernier et pour la première fois de sa vie, votera Bloc la semaine prochaine. 

Pour tout dire, elle n’était pas certaine au début d’aller voter cet automne. Une sorte de lassitude de la politique. Le premier débat des chefs en français l’aura convaincue du contraire.

Elle y a aimé la posture de Yves-François Blanchet sur la laïcité et sa performance générale. «Il a tellement bien parlé». 

À ceux qui se demandent peut-être comment le Bloc, compté pour moribond au début de la campagne, pourrait percer même dans un environnement aussi peu favorable que celui de Québec, vous avez là la réponse. La même que partout ailleurs. Partout sauf à Montréal.