Les données de l’enquête Origine-­Destination 2017 montrent que les trois quarts des déplacements interrives sont générés par des citoyens qui habitent l’ouest de Lévis et vont travailler ou étudier dans l’ouest de Québec. Logique, car les ponts sont dans l’ouest.

Un troisième lien contre le déclin démographique?

CHRONIQUE / La région de Québec aura une croissance démographique moindre que l’ensemble du Québec d’ici 2041, projette l’Institut de la statistique.

Si la tendance se maintient, la population de la Capitale-­Nationale et de Chaudière-­Appalaches va continuer à vieillir plus vite qu’ailleurs et la proportion de leur population active sera en déclin. 

Le Conseil régional de l’environnement (CRE), dont la mission est promouvoir le développement durable, y a vu un nouvel argument contre un troisième lien. À quoi bon un tunnel si la population augmente peu et si la proportion des citoyens actifs peine à se maintenir ou décline?

Le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, y trouve au contraire une raison de plus pour construire un troisième lien. Plus de «fluidité» va améliorer l’«attractivité» de la région et en maintenir le poids démographique, plaide-t-il.

Encore faudrait-il qu’un troisième lien améliore la «fluidité», ce qui reste à démontrer. 

Les propos du maire Lehouillier ont fait réagir. 

«Et bien voilà, le chat sort du sac», a commenté sur Twitter l’architecte et professeur Érick Rivard de l’Université Laval. 

«Selon le plus grand promoteur du troisième lien, ce n’est pas un projet de mobilité, mais un projet de développement économique qui permettra de poursuivre la dispersion urbaine sur le territoire...»

Voilà qui relance le débat sur la finalité d’un tunnel sous la pointe de l’île d’Orléans. Est-ce pour répondre à un besoin de circulation ou de développement?

Dans les faits, mobilité et développement ne s’opposent pas. On peut très bien viser à la fois l’un et l’autre.

C’est ce que cherche Québec avec son projet de tramway/trambus : faciliter les déplacements et développer la ville autour.

C’est moins convaincant pour le projet de tunnel dans l’est. 

Les données de l’enquête Origine-­Destination 2017 montrent que les trois quarts des déplacements interrives sont générés par des citoyens qui habitent l’ouest de Lévis et vont travailler ou étudier dans l’ouest de Québec.

Logique, car les ponts sont dans l’ouest. Les citoyens ne font pas exprès de se loger à l’est si leur destination est le boulevard Laurier, l’Université Laval ou les cégeps de Sainte-Foy.

Penser que ces citoyens voudront faire un détour par un tunnel à l’est pour revenir sur leur pas n’est pas très réaliste. Jusque là, rien de nouveau. 

Le maire Lehouillier invoque la nécessité d’un «rattrapage» dans les infrastructures routières. C’est peut-être vrai des voies locales, mais cela s’applique difficilement à un tunnel entre les deux rives. Sur la base des déplacements actuels, le besoin pour un troisième lien à l’est est faible.

Ce portrait pourrait-il changer? 

L’Institut de la statistique du Québec évoque une croissance modeste (+ 5,2 %) dans Chaudière-­Appalaches d’ici 2041, qui ferait passer la population de 422 000 à 444 000 (voir tableau). 

On parle de 22 000 nouveaux citoyens en 25 ans sur un territoire allant de L’Islet à Lotbinière et incluant la Beauce (9 MRC et Ville de Lévis). 

Cette hausse ne sera pas répartie également sur le territoire. Pour l’ensemble des MRC à l’est de Lévis, la projection est négative. 

Inversement, celle des MRC de l’ouest ou dans l’axe de l’autoroute de la Beauce menant vers le pont Laporte est en hausse. 

Rien d’étonnant puisque les ponts actuels sont à l’ouest et vont continuer à orienter le développement.

La projection pour Lévis est au-dessus de la moyenne (+ 7,7 %). Je risquerais qu’une part importante de cette croissance va venir du secteur ouest de la ville.

Et même si ce n’était pas le cas, cela ne veut pas dire que les futurs citoyens de Lévis ou de Chaudière-Appalaches vont tous vouloir traverser le fleuve chaque jour. 

Lévis est devenu un pôle d’emploi, de commerce et de divertissement important. De plus en plus une destination plutôt que seulement le lieu d’origine de déplacements vers la rive nord. 

La construction d’un troisième lien à l’est pourrait évidemment avoir un impact sur les choix de localisation de citoyens et ce faisant, sur les projections démographiques. 

Des municipalités de l’est vont y gagner si des citoyens de l’ouest de Lévis déménagent dans Bellechasse et se mettent à entrer sur la colline Parlementaire par le tunnel. 

On comprend que le troisième lien aurait alors pour effet de générer du trafic et du développement dans l’est et non de répondre aux besoins actuels à ceux attendus des projections démographiques.

Cela va aussi stimuler l’étalement urbain, ce qui serait contraire à tous les discours publics actuels.

«Attention aux projections démographiques», prévient M. Lehouillier. «Les données ne doivent pas être prises de façon isolée», dit-il. Il n’y a pas que la démographie, il y a aussi le développement économique. 

Il fait valoir que l’agrandissement éventuel du Port de Québec dans l’est (anciens terrains du projet Rabaska) pourrait générer de nouveaux déplacements. Pas impossible, mais ça reste à voir. 

M. Lehouillier pense aussi au chantier Davie, qui vient d’être inclus dans la stratégie maritime nationale.

«Si la construction maritime [basée de plus en plus sur la technologie] devient aussi forte à Québec que l’aérospatiale à Mont­réal, cela va attirer des gens de Montréal», explique-t-il.

Pas impossible, mais ça reste à voir ça aussi.

M. Lehouillier a cependant raison sur une chose. Il faut être prudent avec les projections démographiques. 

Il y a des tendances lourdes et incontestables. Le vieillissement de la population par exemple. 

Mais il reste hasardeux de faire des projections précises. 

Le «choc démographique» qu’on nous avait annoncé il y a une dizaine d’années ne s’est pas produit. Ont suivi des prévisions de croissance plus ambitieuses qu’il a ensuite fallu revoir à la baisse. 

Le portrait pourrait changer encore.

Mais pour l’heure, un ralentissement de la démographie et une baisse de la proportion de population active ne militent pas pour troisième lien. 

L’argument pourrait valoir aussi pour le tramway, suggère le maire Lehouillier, qui ne veut cependant pas opposer les deux projets. 

Sans les opposer, on peut penser qu’un transport en commun très efficace entre les deux rives pourrait freiner l’appétit pour traverser dans un tunnel autoroutier. 

Il y a un moment que j’avais parlé du troisième lien, mais des lecteurs n’ont jamais cessé de s’y intéresser et de m’écrire. 

Il y a quelques jours, un groupe de six retraités s’est réuni pour y réfléchir et m’a fait parvenir le «procès-verbal» des délibérations. 

Quelques-uns favorables au projet à l’est, d’autres pas du tout ou le préférerait à l’ouest. Pas de consensus clair. 

Là où j’en ai vu un cependant, c’est sur l’utilité de «maximiser les mesures» d’atténuation du trafic : horaires variables, télétravail, covoiturage, etc.

Je suis parfaitement d’accord. On pourrait aussi en imaginer d’autres, toutes moins coûteuses qu’un tunnel dont on devrait avoir une meilleure idée du prix d’ici la fin du printemps. 

Péage sur les ponts actuels modulés selon les heures, tarifications des stationnements en ville, taxe basée sur la distance parcourue entre le domicile et la destination, etc. 

Je sais que vous en avez assez des taxes et des impôts. Mais avec quoi pensez-vous va-t-on payer le tunnel sous le fleuve?