Ayant échoué à se faire élire dans Jean-Lesage sous la bannière libérale lors des élections générales de 2018, Gertrude Bourdon a tenté plus tôt cette année de retrouver son ancien poste de pdg du CHU de Québec. Si elle y était parvenue, on peut penser qu’elle ne serait pas candidate aujourd’hui.

L’étrange tradition de Jean-Talon

CHRONIQUE / Les trois derniers députés de Jean-Talon, tous libéraux et anciens ministres, ont démissionné avant la fin de leur mandat. Les départs de Philippe Couillard (25 juin 2008), Yves Bolduc (26 février 2015) et Sébastien Proulx (30 août 2019) ont forcé la tenue d’élections partielles qui auront coûté aux citoyens plus de 1,7 million $.

L’ex-ministre Raymond Garneau avait tracé la voie quelques décennies plus tôt en démissionnant lui aussi de son siège de député de Jean-Talon après avoir été défait par Claude Ryan dans la course à la direction du Parti libéral.

Aucune de ces démissions ne fut attribuable à ce qu’on pourrait appeler un cas de force majeure (maladie, obligation ou urgence familiales, etc.).

Elles furent le résultat de déceptions politiques, d’orgueils blessés, de volontés de réorientation professionnelle voire d’une stratégie de carrière politique. S’effacer pour mieux revenir.

Ces raisons personnelles sont en soi légitimes. Un élu a le droit d’avoir des ambitions et de vouloir réorienter sa trajectoire professionnelle s’il ne se sent plus la flamme de continuer.

Mais cela devient très discutable pour ne pas dire indécent quand on vient de solliciter la confiance des citoyens et fait campagne en disant vouloir se mettre à leur service.

Partir ensuite à la première contrariété, déception ou manifestation d’ennui ne fait pas honneur à la fonction d’élu et nourrit le cynisme dans la population. C’est une sorte de rupture de contrat social.

Sans parler des dépenses pour les élections partielles : 550 000 $ par élection partielle et davantage en 2008 (625 000 $) lorsque le Directeur général des élections (DGE) a profité de l’élection pour tester un nouveau système informatique.

Au moins, il n’y a plus d’indemnité de départ pour récompenser ce genre de pratique.

La candidate libérale Gertrude Bourdon ne peut être tenue responsable des choix de MM. Couillard, Bolduc, Proulx ou Garneau.

Ce qu’elle doit assumer cependant, c’est son choix de représenter le Parti libéral dont la «marque» est entachée dans Jean-Talon par cette suite de démissions capricieuses.

Comment croire que Mme Bourdon sera plus fidèle à la fonction d’élue qu’elle sollicite?

Sa séance de magasinage, à la veille des élections générales de 2018, a démontré que ses ambitions personnelles pesaient plus lourd que ses convictions politiques.

Après s’être laissée courtisée par la Coalition avenir Québec (CAQ), elle s’est retournée vers le Parti libéral qui lui permettrait d’espérer un meilleur sort au conseil des ministres.

Mme Bourdon, qui avait beaucoup vanté en campagne ses qualités de gestionnaire, se voyait à l’évidence au conseil des ministres. Peu importe la couleur du parti.

Ayant échoué à se faire élire dans Jean-Lesage sous la bannière libérale, elle a tenté plus tôt cette année de retrouver son ancien poste de pdg du CHU de Québec. Si elle y était parvenue, on peut penser qu’elle ne serait pas candidate aujourd’hui.

D’où la question. Que se passera-t-il si Mme Bourdon, qui se voit dans des fonctions d’importance, est élue lors de la partielle de Jean-Talon?

Va-t-elle retourner à nouveau sa veste et essayer de joindre le gouvernement de la CAQ en espérant accéder au Saint des Saints?

Va-t-elle se satisfaire longtemps d’un rôle de «simple» députée d’opposition? Ou suivra-t-elle les traces des députés libéraux qui l’ont précédé et quitté à la première occasion si on lui offre un poste de direction d’hôpital ou un autre emploi prestigieux?

Je ne veux pas présumer des réflexions futures de Mme Bourdon si elle est élue et peut-être me trouverez-vous injuste et déplacé de soulever ainsi des doutes.

Mais convenez que la tradition récente des élus libéraux dans Jean-Talon et la trajectoire personnelle de la candidate invitent à se questionner sur la sincérité à vouloir servir les citoyens de cette circonscription.

Cela n’enlève rien aux qualités humaines et professionnelles de Mme Bourdon, remarquez.

Je ne mets d’ailleurs pas en doute sa grande connaissance du réseau de la santé où elle a gravi les échelons après y être entrée comme infirmière.

Je ne doute pas non plus de ses compétences de gestionnaire qui sont très largement reconnues et appréciées.

Ce dont je doute, c’est de son profil pour faire oublier la légèreté avec laquelle les derniers élus libéraux de cette circonscription ont traité les électeurs de Jean-Talon et les fonds publics.

Il y a là dans cette candidature un manque flagrant de flair politique. De la part de la candidate comme de la part du parti qui a fait le choix de l’envoyer au front porter ses couleurs.

Depuis 1966, année de la création de la circonscription, les frontières géographiques de Jean-Talon ont plusieurs fois changé pour couvrir aujourd’hui l’essentiel du territoire de Sainte-Foy et de Sillery.

En plus d’un demi-siècle, la fidélité au Parti libéral ne s’est jamais démentie.

Huit députés sur huit, dont les cinq derniers ont été ministres. Avec Raymond Garneau qui avait été ministre quelques années avant, cela fait six.

Jean-Claude Rivest qui fut aussi député de cette circonscription, n’a pas été ministre, mais il était un proche conseiller de Robert Bourassa, ce qui contribue à la tradition d’une proximité de Jean-Talon avec le pouvoir.

Seul le premier député, Henri Beaupré, ex-directeur du journal Le Carabin Laval de l’Université Laval (1940-1943) et ex-conseiller municipal à Québec a joué un rôle plus discret à l’Assemblée nationale.

Que sept des huit députés libéraux de Jean-Talon aient été ministres et/ou proches du pouvoir en dit long sur les compétences et qualités professionnelles des élus qui s’y sont succédé. Et sur le poids politique de cette circonscription voisine du Parlement.

Mais d’avoir vu la moitié de ces députés (et ministres) de Jean-Talon quitter avant la fin de leur mandat suggère qu’il y a un prix à payer pour ces candidatures de «prestige». Leur ego et leur peur de l’ennui les rendent plus vulnérables au chant des sirènes.

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LES DÉPUTÉS DE JEAN-TALON

  • Henri Beaupré (1966-1970)
  • Raymond Garneau (1970-1978); ministre des Finances
  • Jean-Claude Rivest (1979-1985)
  • Gil Rémillard (1985-1994); ministre de la Justice et des Affaires intergouvernementales
  • Margaret Delisle (1994-2007); ministre déléguée à la Protection de la jeunesse et à la Réadaptation
  • Philippe Couillard (2007-2008); ministre de la Santé et de la Capitale-Nationale
  • Yves Bolduc (2008-2015); ministre de la Santé et ministre de l’Éducation
  • Sébastien Proulx (2015-2019); ministre de l’Éducation et de la Capitale-Nationale