La prison se trouve au sous-sol du Morrin Centre.

La mort est mon métier [VIDÉO]

CHRONIQUE / On ne sait trop d’où venait «Black Bob» ni comment il s’était retrouvé à Québec. Plusieurs des bourreaux de l’époque étaient noirs. Ce n’était pas des esclaves, mais pour ce métier ingrat, les shérifs recrutaient souvent des gens déjà exclus de la société, notamment par la couleur de leur peau. «Black Bob», de son vrai nom Robert Lane, fut le plus connu des bourreaux de Québec et plusieurs historiens en font mention. En fonction de 1778 jusqu’à sa mort en 1796, il a présidé à 7 ou 8 pendaisons publiques à la potence des plaines d’Abraham, près de la tour Martello no 2.

Plusieurs centaines, parfois des milliers de personnes, venaient assister à ces exécutions-spectacle.

«Il était important dans l’esprit du pouvoir de l’époque de marquer l’esprit du public. C’était salutaire. Ça allait les empêcher eux-mêmes de pécher», raconte le professeur de sciences historiques de l’Université Laval Donald Fyson.

Les bourreaux avaient aussi le mandat d’exécuter les sentences de fouet et de mise au pilori. Les crimes de vol, de viol, de sodomie, de trahison et de meurtre étaient punissables de mort. 

Les peines étaient souvent commuées en prison à vie ou en exil dans des colonies pénales, mais pas toujours.

En vertu du Murder Act de 1752, pendre les condamnés pour meurtre ne suffisait pas. On leur enlevait aussi le droit à une sépulture et, après la mort, leur corps restait exposé un moment au bout de la corde avant d’être livré au chirurgien pour une dissection publique. Je vous épargne ici le reste des détails.

On ne s’étonne pas que le métier de bourreau menait à l’exclusion sociale. Ces hommes étaient d’ailleurs logés à l’écart, à la prison, avec leur femme s’ils étaient mariés, où ils étaient payés, nourris et habillés. 

«Black Bob» a ainsi logé à la redoute royale (démolie en 1808 pour faire place à la prison de Québec, l’actuel Centre culturel Morrin ou Morrin Centre), puis à la prison commune des Nouvelles-Casernes où il habitait encore à l’heure de son décès, à l’âge de 48 ans. 

Les bourreaux étaient craints. Détestés pourrait-on penser. 


« Il y avait, autant que je puis me souvenir, quelque chose de bien touchant dans l’histoire de Bob : (...) il versait des larmes quand il s’acquittait de sa cruelle besogne. »
Philippe Aubert de Gaspé, dans son roman historique «Les Anciens Canadiens» (1863).

L’avocat-romancier Philippe Aubert de Gaspé dresse pourtant un portrait sympathique de «Black Bob» dans son roman historique Les Anciens Canadiens (1863).

Je rapporte ici ce qu’il dit. L’extrait est un peu long, mais en vaut la peine. 

«À mon arrivée à Québec, vers l’âge de neuf ans, pour aller à l’école [1795], on semblait regretter un bon bourreau nommé Bob; c’était un nègre dont tout le monde faisait des éloges. 

Cet Éthiopien [NDLR nom générique pour désigner des noirs à l’époque] aurait dû inspirer l’horreur qu’on éprouve pour les gens de son métier; mais, tout au contraire, Bob entrait dans les maisons comme les autres citoyens, jouissait d’un caractère d’honnêteté à toute épreuve, faisait les commissions, et tout le monde l’aimait. 

Il y avait, autant que je puis me souvenir, quelque chose de bien touchant dans l’histoire de Bob : il était victime de la fatalité, qui l’avait fait exécuteur des hautes œuvres à son corps défendant. Il versait des larmes quand il s’acquittait de sa cruelle besogne». 

L’historien Franck Mackey, auteur de L’esclavage et les noirs à Montréal (2010), rappelle cependant que De Gaspé a écrit Les Anciens Canadiens à plus de 70 ans et que sa mémoire a probablement donné une «patine de romance» à ses souvenirs de «Bob». 

Il note qu’il n’existe aucune autre trace que la population de l’époque ait pu se prendre d’affection pour son bourreau, noir de surcroît.

Une dizaine de jours avant sa mort, en février 1796, Robert «Black Bob» Lane, sentant sans doute la fin venir, s’est converti au catholicisme. 

Il a été enterré à l’ancien cimetière des Picottés près de l’Hôtel-Dieu dans le Vieux-Québec, dont les corps ont plus tard été déménagés au cimetière Belmont.

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La prison se trouve au sous-sol du Morrin Centre.

Vous retrouverez plusieurs références à «Black Bob» dans la nouvelle exposition Les pendus : deux siècles d’exécutions au Québec qui vient de prendre l’affiche au Morrin Centre, lieu de l’ancienne prison de Québec. (1) 

J’avoue cependant avoir triché un peu. Plusieurs des détails que vous venez de lire sur le bourreau «Bob» proviennent d’un entretien avec l’historien Donald Fyson et ne sont pas relatés dans l’exposition. 

Vous trouverez par contre un «parcours immersif» étoffé sur «la pendaison de William Pounden» en 1823 pour le meurtre de sa belle-mère. 

Pounden était incarcéré à la prison de l’actuel Morrin Centre. Comme pour les 15 autres détenus qui y ont été exécutés entre 1812 et 1867, il a été poussé par la fenêtre au-dessus de la porte centrale où était fixée la potence.

Pourquoi avoir raconté l’histoire de Boulden plutôt que celle d’un autre pendu? 

Parce qu’on avait sur lui plus d’informations que sur d’autres, explique l’historien Fyson, idéateur du projet et membre du conseil d’administration du Morrin College.

On disposait par exemple des notes du coroner de l’époque et de transcriptions de conversations intimes avec son geôlier. 

On sait ainsi que sa famille avait intercédé en vain auprès du gouverneur pour qu’il soit gracié ou à tout le moins, que son corps ne soit pas démembré.

La dernière pendaison à la prison de Québec a eu lieu en 1864. 

Quelque 300 exécutions ont été recensées au Québec entre 1759 et 1960, auxquelles s’ajoute une cinquantaine de peines de mort infligées à des militaires, souvent par fusillade. 

Il y avait aussi des exécutions sous le régime français, mais on ne dispose pas de données statistiques aussi précises. 

Parmi les plus célèbres exécutions, celle de La Corriveau sur les Plaines (1763) dont le corps emprisonné dans une cage de fer (gibet) fut ensuite exposé à Lévis. 

Et celles des 12 patriotes à Mont­réal en 1838 et 1839. La dernière exécution au Québec a eu lieu en 1960 (Ernest Côté). La peine de mort fut abolie en 1976. 

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« On a encore des débats sur la peine capitale aujourd’hui et si on oublie, je crains qu’on risque de revenir ou de perdre notre perspective là-dessus. »
Donald Fyson, professeur de sciences historiques de l’Université Laval

Pourquoi une exposition sur un sujet aussi morbide, vous demandez-vous peut-être.

J’ai souvenir d’une lecture obligatoire à mon école secondaire. Un roman de Robert Merle intitulé La mort est mon métier

Un livre noir décrivant le travail des SS dans les chambres à gaz d’Auschwitz, obéissant aux ordres par devoir, sans conscience de l’horreur. 

L’histoire ne voudra jamais l’oublier, pour être certain que ça n’arrive plus. J’ai emprunté à ce livre le titre de ma chronique d’aujourd’hui. Donald Fyson dit avoir voulu cette exposition pour les mêmes raisons. 

«C’est un rappel salutaire pour se souvenir de la manière dont on traitait la déviance criminelle», explique M.Fyson.

«On a encore des débats sur la peine capitale aujourd’hui et si on oublie, je crains qu’on risque de revenir ou de perdre notre perspective là-dessus». 

Le thème est aussi un ajout naturel à la vocation du site du Centre culturel Morrin, ancienne prison et ancien collège dont quelques cellules ont été conservées et sont ouvertes aux visites.

L’exiguïté des cellules en dit long sur la dureté des conditions de détention à la prison de Québec.

Le dernier grand débat public sur la peine de mort au Canada a eu lieu en 1987, sous le premier ministre Brian Mulroney. 

Il s’était soldé par un vote serré aux Communes, la majorité ne souhaitant alors pas ramener la peine de mort. Ce genre de débat n’est cependant jamais complètement clos. 

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(1) La Pendaison de William Pounden, 17 mai au 2 septembre 2019 et exposition permanente Les pendus : deux siècles d’exécutions au Québec, Centre culturel Morrin, 4, chaussée des Écossais, Vieux-Québec.