Bien qu’il veuille faire de ce troisième lien à l’est une priorité, le chef conservateur n’a pas voulu s’engager à le payer, en tout ou en partie.

Des bons sentiments et beaucoup de fumée

CHRONIQUE / Les conservateurs auraient aimé choisir un autre jour pour ramener leur chef Andrew Scheer à Québec. Difficile d’attirer autant l’attention quand la CAQ dépose dans la même heure le projet de loi le plus attendu et le plus délicat de son début de mandat, celui sur la laïcité de l’État.

Difficile aussi de prévoir que cette visite arriverait en pleine période de tensions entre Québec et Ottawa sur le financement du tramway et de la peinture du pont de Québec.

Un gouvernement Trudeau embourbé dans les querelles intestines et les tensions fédérales provinciales est en soi une bonne nouvelle pour les conservateurs, peut-on se dire. Encore faut-il pouvoir offrir une solution de rechange. 

En se présentant devant la Chambre de commerce de Québec, M. Scheer ne pouvait échapper aux questions sur ces controverses. 

Pas l’idéal pour un chef qui n’est pas prêt encore à dire ce qu’il ferait au pouvoir et préfère garder ses cartouches pour la campagne électorale de l’automne. Si cartouches il y a.

Pas l’idéal toutes ces questions pour un chef qui ne maîtrise pas plus qu’il faut les dossiers locaux de Québec. Ça oblige à patiner. 

C’est ce qu’il a fait sur le projet de tramway à trois milliards $ dont il semblait même ignorer l’existence. Il a patiné aussi pour le pont de Québec, pour la Davie et la modernisation du port de Québec.

J’ai noté ici qu’il n’avait pas dit agrandissement du port, mais modernisation. Simple maladresse de langage, ignorance du dossier ou déclaration de principe visant à freiner les ambitions du Port? 

Je pose la question, mais je dirais un mélange des deux premières hypothèses. 

Beaucoup d’énoncés de bons sentiments dans cette présentation de M.Scheer, mais on est resté sur notre appétit. Trop général, évasif et sans engagement ferme. 

Rien pour convaincre un citoyen préoccupé par les enjeux locaux de voter conservateur plutôt que pour un autre parti. 

Une exception quand même : sa détermination affirmée à réaliser le troisième lien «dans les plus brefs délais». 

«C’est clair que la priorité, c’est le troisième lien», dira-t-il en réponse à une question de l’animatrice qui lui demandait ce qu’il pense du projet de tramway et de transport structurant.

On se serait attendu à ce qu’il ajoute au moins un mot sur le tramway pour avoir l’air d’essayer de répondre à la question, mais ce mot n’est pas venu. 

M. Scheer a expliqué que c’est du troisième lien, de la Davie et du port de Québec que lui parlent ses députés. 

Peut-être gagnerait-il à entendre aussi d’autres avis. Par exemple celui de ces gens d’affaires et acteurs de Québec qui viennent de faire paraître dans le Journal de Québec une lettre d’appui au projet de tramway. 

Bien qu’il veuille faire de ce troisième lien une priorité, le chef conservateur n’a pas voulu s’engager à le payer, en tout ou en partie. Sinon par une formule générale voulant que son gouvernement serait toujours là pour répondre aux besoins de Québec, bla-bla-bla. 

J’ai souri en entendant M. Scheer dire que le troisième lien c’est pour «aider les Québécois à sortir du trafic». Tous les experts en transport pensent le contraire. Je le pense aussi.

Avant la conférence, j’avais eu cette même discussion avec le député de Bellechasse-Les Etchemins-Lévis, Steven Blaney. 

Je lui disais ne pas comprendre encore comment un nouveau lien à l’est pourrait soulager la circulation, étant donné que l’essentiel du trafic est ailleurs. Pouvez-vous enfin m’expliquer, lui ai-je demandé.

M. Blaney a insisté un peu, puis a convenu que ce nouveau lien n’était pas tant pour le trafic que pour créer un nouveau pôle économique à l’est. 

Le chat sortait du sac. Un nouveau pôle économique. Cette fois, il tenait un argument «sérieux» pour un troisième lien. Pour autant que ce soit une bonne idée d’urbaniser les terres agricoles de Bellechasse et de la Rive-Sud. 

Ce n’est pas mon avis, mais si c’est l’objectif, disons-le clairement et on fera le débat sur cet enjeu, plutôt que de continuer à faire croire que c’est pour soulager la congestion. Ce n’est pas pour réduire la congestion, m’a répété M. Blaney. Ce n’est pas ce qu’on dit.

J’ai souri disais-je, en entendant son chef dire le contraire quelques minutes plus tard. 

Cette sortie un peu molle d’Andrew Scheer ne portera pas à conséquence, Québec et la Rive-Sud étant déjà acquises aux conservateurs. De toute façon, il lui reste du temps d’ici l’automne pour essayer d’être plus convaincant. 

Une salle et une assistance relativement modestes pour cette 10e visite de M. Scheer à Québec. Loin des grands élans qu’on a vu parfois pour Stephen Harper et si on veut remonter plus loin, pour Brian Mulroney. 

200 cartes vendues. En soustrayant les tables occupées par les six députés conservateurs, leur entourage et leur organisation, la table d’honneur et celle des journalistes, cela donne la mesure de l’appétit de la communauté d’affaires. 

La ministre Geneviève Guilbault y était, la rectrice Sophie D’Amours, le maire de Lévis, le chef de l’opposition Jean-François Gosselin, etc. Mais aucun élu de l’administration Labeaume. 

Le maire de Québec et ses proches avaient décliné l’invitation, ce qui est plutôt inhabituel. 

Comme s’ils avaient pressenti que M.Scheer s’en venait exalter le troisième devant des convaincus et vapoter sur le reste. Quel plaisir auraient-ils trouvé à y être? 

Beaucoup d’énoncés de bons sentiments dans cette présentation de M. Scheer, mais on est resté sur notre appétit.