François Bourque
L’Office municipal gère 10 000 logements sociaux dans 440 immeubles et adresses de Québec, L’Ancienne-Lorette et St-Augustin.
L’Office municipal gère 10 000 logements sociaux dans 440 immeubles et adresses de Québec, L’Ancienne-Lorette et St-Augustin.

COVID-19: monsieur Foster touche du bois

CHRONIQUE / Ça avait commencé par l’appel d’une voisine. Elle s’inquiétait du silence. Et de l’odeur dans le corridor. Il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas entendu de bruit chez son voisin.

Dans les logements du centre-ville, le réflexe est souvent de se mêler de ses affaires, mais ce jour-là, la voisine a fini par téléphoner.  

Le décès remontait à 4 ou 5 jours. 

D’autres voisins ont aussi téléphoné. D’autres corps ont été retrouvés. Assez que la direction a fini par demander qu’on aille cogner aux portes.

Cet été de 2007, la canicule a fait 10 morts dans les logements sociaux de la Ville de Québec. Des personnes âgées, j’imagine. Ce sont les plus vulnérables à la chaleur. 

L’histoire n’avait pas fait les médias à l’époque, mais «ça nous a tous marqués», rapporte le directeur-général de l’Office municipal de l’habitation de la ville de Québec, Claude Foster.

«L’odeur de la mort dans les immeubles. Tu ne veux pas revivre ça».

L’Office municipal, qui gère 10 000 logements sociaux dans 440 immeubles et adresses de Québec, L’Ancienne-Lorette et St-Augustin, a depuis revu certaines pratiques. 

«On a tous évolué après la crise», décrit M.Foster. 

Le mot clé : «On est devenus plus attentifs». Une spécialiste des «aînés» a été embauchée, on fait mieux les suivis, etc. 

«On n’est jamais prêt à 100 %», dit-il, mais lorsque la crise du virus a éclaté, l’Office a vite su quoi faire.      

M.Foster «touche du bois». 

En date de lundi, pas d’infection rapportée parmi les 170 employés de l’Office ni parmi les 15 000 à 16 000 résidents, dont 2700 ont plus de 70 ans. 

Les mesures déployées à l’Office pourraient inspirer d’autres propriétaires de logements. C’est un peu pour ça que je vous en parle.

Depuis la semaine dernière, on s’applique à joindre les plus de 70 ans. Un par un, par téléphone. On a commencé par les 90 ans et plus, puis les 80 ans et ces jours-ci les 70 ans.  

«On ne veut pas que les gens se referment; on prend contact pour briser l’isolement».

Au téléphone,  on rappelle les consignes de confinement et de lavage des mains et surtout, on pose des questions. 

Des symptômes? Des proches sur qui pour pouvez compter? Des problèmes avec des voisins? Vous avez les numéros de téléphones si ça ne va pas? 

L’échange dure en moyenne une dizaine de minutes. Ça aide à «réduire le stress et à calmer la pression». 

Au bout de chaque nom, l’employée appose un collant rouge ou vert. Les «rouges» seront rappelés plus souvent. Au besoin on réfère des locataires au service 211 ou à des organismes communautaires.

Lundi, à la fin de l’après-midi, une travailleuse sociale de l’Office a envoyé ce message à ses collègues : 

«Salut la gang!

Ma journée tire à sa fin et j’ai pu parler à 26 personnes. J’ai terminé St-Vallier et fait quelques appels au 201 du Roi et au 183 Chateauguay. 

Les gens sont tous reconnaissants pour cet appel de courtoisie et dans l’ensemble, ils sont tous assez bien organisés.

Je vais continuer ma mission demain matin».

Bonne soirée à vous»

M.Foster touche encore du bois.  

Jusqu’à maintenant, le plan de match fonctionne. «Je suis réellement fier. Les gens respectent les consignes». 

Des locataires ont voulu protester parce les tables et fauteuils et des aires communes ont été remisées et que les salons communautaires sont fermés. La révolte a vite été matée. M.Foster ne se fait cependant pas d’illusion. 

Après trois semaines dans un studio ou un 3 et demi, il y aura des «soubresauts». «Des petits bobos vont sortir».

Beaucoup d’employés ont été ré-affectés à d’autres tâches. Les plombiers et électriciens font du nettoyage et de la désinfection; des administratifs font des appels aux locataires, etc. 

Si des locataires se regroupent d’un peu trop près au pied des ascenseurs, on intervient. Des cas exceptions, insiste le DG.   

Deux fois par jour, les employés reçoivent un communiqué sur l’état des choses.    

***

Les prochains loyers sont dus pour le 1er avril. Pour maintenant donc. La majorité des locataires font des paiements pré-autorisés, mais d’autres paient encore en argent. Ils se pointeront au bureau mercredi. 

M.Foster croyait d’abord que le respect d’une distance de six pieds pouvait suffire, mais s’est finalement laissé convaincre d’installer des plexiglas devant les guichets. 

Si des locataires sont incapables de payer parce qu’ils viennent de perdre leur emploi, l’Office sera accommodant. Environ 25 % les locataires de moins de 55 ans ont un travail. La proportion chute à 4 % chez le 55 ans et plus.

L’hécatombe des pertes d’emplois des dernières semaines n’a pas encore provoqué de bousculade aux portes de l’Office, mais M.Foster s’attend à des demandes en hausse avec le virus. 

Il y a actuellement 2300 ménages sur la liste d’attente d’un logement social à Québec. La priorité est donnée à ceux dont la situation est la plus précaire. Une demande nouvelle peut ainsi se retrouver au sommet de la liste si la situation l’exige.

***

Voilà. Une histoire sans histoire ou presque. L’histoire d’une organisation qui a appris du passé en dépasse aujourd’hui son mandat premier de gérer un parc de logements. Jusqu’à maintenant, le plan tient. On touche du bois. 

Prenons des notes. Les crises sont l’occasion de revoir les organisations du travail, les relations avec les clients, avec les employés, avec les locataires, avec les voisins, etc.  

Pas toujours, mais souvent pour le mieux.