François Bourque
Chaque automne, les 199 clubs de motoneige membres de la Fédération doivent négocier des dizaines de milliers de droits de passage sur les 33 000 km de sentiers du Québec.
Chaque automne, les 199 clubs de motoneige membres de la Fédération doivent négocier des dizaines de milliers de droits de passage sur les 33 000 km de sentiers du Québec.

Charlevoix: l’autre blocus

CHRONIQUE / Un propriétaire «blanc» qui bloque un sentier de motoneige dans l’arrière-pays de Charlevoix n’a pas le même retentissement que les blocus autochtones sur les voies ferrées du Canada.

Mais à la petite échelle d’une municipalité de 1200 âmes très dévitalisée comme Saint-Siméon, l’impact est significatif.

C’est près de la moitié de l’achalandage pour le restaurant et le dépanneur–station-service, fait valoir le maire Sylvain Tremblay, préoccupé par le sort des deux derniers commerces de proximité du village.

Situé à mi-chemin entre La Malbaie et Baie-Sainte-Catherine, Saint-Siméon était une escale prisée sur le sentier «national» de motoneige no 3 reliant Charlevoix à la Côte-Nord.

Depuis l’automne 2018, ce sentier a dû être détourné après qu’un propriétaire eut retiré l’autorisation de passage sur sa terre, au lac Épiphane.

Le seul sentier de remplacement qu’il fut alors possible de trouver passait 20 km plus au nord, trop loin du village pour que les motoneigistes aient envie d’y faire un crochet.

Le club de motoneige a cru pouvoir relancer le sentier cet hiver, mais au petit matin du 30 décembre 2019, le propriétaire, Vital Lévesque, raconte être débarqué avec une «grosse pelle mécanique». 

Il a fait démanteler un ponceau et creuser au travers du sentier «un cratère et un fossé comme à la guerre 14-18». Les mots sont de M. Lévesque lui-même.

Le débat alimente depuis la chronique locale et l’affaire se retrouve maintenant devant les tribunaux, ce qui rend les acteurs locaux craintifs.

Personne à la Ville, à la MRC de Charlevoix-Est et au club de motoneige ne veut mettre d’huile sur le feu. On sait que M. Lévesque, ancien avocat, en mène large dans Charlevoix. On redoute les représailles juridiques et on veut ménager les relations futures avec ce grand propriétaire terrien.

Le litige illustre les contraintes inhérentes à l’industrie de la motoneige. Celle-ci occupe une place grandissante dans les stratégies publiques de promotion touristique.

Les retombées locales sont cependant tributaires de la volonté et des humeurs variables des propriétaires de terrains où passent les sentiers.

Un propriétaire peut dire oui une année et refuser l’hiver suivant sans que les municipalités et les clubs de motoneige y puissent quelque chose, à part essayer de le convaincre.

Chaque automne, les 199 clubs de motoneige membres de la Fédération doivent ainsi négocier des dizaines de milliers de droits de passage sur les 33 000 km de sentiers du Québec. Ces clubs de motoneige sont constitués de bénévoles.

«Les gars de Charlevoix, ils comprennent, mais avec les gars de l’extérieur, c’est plus difficile», dit avoir constaté Raynald Harvey, président du club Les Aventuriers de Charlevoix.

Cela dit, qu’un propriétaire soit du coin ou d’ailleurs, il a droit à la même quiétude sur sa terre. Personne n’est obligé de laisser passer des motoneiges et d’endurer le bruit et les odeurs de gaz.

Dans le cas qui nous occupe, M. Lévesque a autorisé le sentier de motoneige pendant une dizaine d’années avant de le fermer à l’automne 2018.

Il dénonçait depuis plusieurs années des actes de braconnage et de vandalisme à son chalet de chasse et pêche : ponceau brisé, chaloupe coulée, VTT l’été, etc. Il y a là des motifs fort légitimes pour refuser un sentier sur sa terre.

Les choses ne sont cependant pas aussi simples. Pour deux raisons.

***

1- M. Lévesque souhaite depuis quelques années acquérir des terres publiques voisines des siennes.

Il en a fait part à la MRC, qui a la responsabilité de gérer ces terres pour le gouvernement.

Il reconnaît avoir cherché à monnayer le droit de passage des motoneiges contre ces terres. Selon les moments, il fut tantôt question de deux lots, de six lots ou d’une compensation en argent.

Il n’existe pas de documents écrits relatant les échanges entre M. Lévesque, la MRC et le club de motoneige mais «je n’invente rien», dit-il.

La MRC n’a jamais acquiescé aux demandes de M. Lévesque. Elle dit avoir d’autres projets pour ces terres et ne veut pas créer de précédent.

La pratique au Québec est de ne pas rémunérer les propriétaires qui acceptent le passage de sentiers de motoneige.

***

2- Sensible aux enjeux économiques locaux, le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles a enregistré l’automne dernier une «Déclaration d’appartenance au domaine de l’État».

Celle-ci consacre le caractère «public» du sentier de motoneige sur la base qu’il emprunte un ancien chemin de colonisation qui n’a jamais été cédé par l’État.

En s’appuyant sur cette Déclaration, le club Les Aventuriers s’est rendu chez M. Lévesque en décembre dernier pour préparer le sentier pour la saison présente.

Le propriétaire a réagi par un blocus et conteste l’interprétation du Ministère dans une demande en nullité déposée il y a quelques jours en Cour supérieure.

Il réclame aux autorités publiques et au club de motoneige des dommages moraux, matériels et punitifs totalisant 190 000 $.

***

Sommes-nous en présence d’un propriétaire terrien qui, se sentant envahi, se bat de bonne foi pour protéger le caractère privé et la quiétude de son camp dans le bois?

Ou devant un homme d’affaires ratoureux qui se servirait du sentier de motoneige pour négocier une compensation ou de nouvelles terres? Ou qui, ayant échoué à les obtenir, aurait voulu punir les autorités publiques en fermant le sentier?

Toutes les hypothèses circulent en ce moment.

Pour le village de Saint-Siméon, le résultat est cependant le même : il est pris en otage par un blocus qui le prive de revenus de tourisme et qui contraint ses acteurs au silence par peur d’envenimer les choses.