L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a fait partir en fumée des siècles de pierres et d’art qu’on avait fini par croire éternels tant ils faisaient partie du paysage de Paris.

C’était aussi notre Dame

CHRONIQUE / Il n’y a pas les morts du 11 septembre. Ni la peur ni la colère ni ce sentiment que le monde occidental venait de basculer et de perdre ce qui pouvait lui rester d’innocence. Ce sont pourtant les images de New York qui ont surgi en voyant les tours jumelles de Notre-Dame enfumées et sa flèche s’embraser, puis basculer, en direct et en boucle, dans nos écrans de télé.

Le monde, toutes religions et géographies confondues, a retenu son souffle en même temps. Tous consternés et tristes. Tristes surtout. 

Comme si on mesurait tout à coup combien cette église nous appartenait, comme elle appartenait au patrimoine du monde et à l’histoire de l’humanité. 

Des siècles de pierres et d’art qu’on avait fini par croire éternels tant ils faisaient partie du paysage de Paris, des cartes postales, de nos univers culturels et de nos imaginaires de voyage. Parfois de nos souvenirs. 

Le mien sera celui d’une messe de minuit, le 24 décembre 1989. Une cérémonie multiconfessionnelle, debout avec ma blonde au pied des hautes colonnes de pierres, à écouter des chants au milieu d’une foule bigarrée. 

Le ground zero des cartes géographiques de France. «L’épicentre de notre vie… L’étalon d’où partent nos distances», a rappelé le président Emmanuel Macron. 

En cette période trouble où on débat ici de la place des signes religieux dans l’espace public, on vient d’assister à la destruction du plus visible et symbolique des signes religieux catholiques (avec la basilique Saint-Pierre de Rome). 

Comme New York et son World Trade Center, le plus visible et symbolique des signes du capitalisme de Wall Street et du monde occidental. 

«Paris brûle-t-il?» s’étaient demandé les journalistes Lapierre et Collins, dans leur célèbre livre-enquête sur l’ordre donné par Hitler de détruire Paris en 1943. 

Ce n’est pas arrivé, mais dans le ciel incandescent de l’Île de la Cité de la nuit de ce 15 avril, on pouvait voir tout Paris qui brûlait. 

 ***

J’ai sursauté en entendant les propos du professeur d’histoire Laurent Turcot de l’Université du Québec à Trois-Rivières, à RDI.

On est tous un peu coupables de ce qui se passe à Paris, expliquait-il. Notre-Dame «part en fumée par notre faute». 

Par notre faute? 

M. Turcot s’en prenait au manque de sensibilité pour le patrimoine. Il n’a pas complètement tort. C’est vrai que le patrimoine n’a pas beaucoup la cote. Il y a tant d’urgences plus urgentes. Je ne parle pas ici de la lutte contre le voile et les signes religieux.

Le prof a cependant choisi un bien mauvais exemple pour sa croisade. 

Sans doute sommes-nous responsables des immeubles, religieux et autres, qu’on laisse dépérir, jusqu’à ce parfois il n’y ait plus rien à faire que de les démolir. Mais ça ne nous rend pas responsables du feu à Notre-Dame.

Surtout que la cathédrale n’était pas à l’abandon. Au contraire, on y faisait des travaux. C’est d’ailleurs la cause la plus probable de l’incendie.

S’il y a eu défaillance ou négligence, c’est peut-être dans l’exécution de ces travaux, la surveillance de chantier voire dans le plan d’urgence incendie.

 ***

On a eu le feu au Manège militaire. On se croise les doigts pour le Château Frontenac, le Séminaire, l’édifice Price, le Parlement. On ne veut pas y penser. J’y ajouterais le Pont de Québec et quelques autres immeubles essentiels.

Les perdre serait un drame à l’échelle locale, mais bien peu sur celle du monde. Rien comme Notre-Dame, même si on est nous aussi du patrimoine de l’UNESCO.

Cet incendie rappelle, toutes proportions gardées, l’importance des immeubles patrimoniaux dans la vie, le paysage et la psyché des villes.

J’ai eu en regardant le feu une pensée pour l’église Saint-Sacrement qu’on s’apprête à démolir. Aucun rapport direz-vous. C’est vrai. 

Pas d’histoire particulière, pas de valeur symbolique, pas de prouesse d’ingénierie ou d’architecture. Elle n’apparaît même pas dans la liste des églises locales méritant d’être conservées. Son principal mérite ne semble tenir qu’à sa place, au rebord de la falaise, qui la rend visible de si loin. 

J’ai quand même pensé à Saint-Sacrement. Sa stature imposante, ses clochers carrés de pierres grises, sa grande rosace en façade, ses trois doubles portes, ses vitraux travaillés. Notre-Dame a fait des petits dans nos paysages et notre culture.

 ***

Nous rebâtirons Notre-Dame, parce que c’est ce que les Français veulent et parce que notre histoire le mérite, a dit le président Macron. Des mots justes, imprégnés de la grandeur du moment. De combien de nos bâtiments pourrions dire la même chose?

À LIRE AUSSI