La portion de la plage Jacques-Cartier, à l’ouest des ponts, est un des plaisirs les plus méconnus de Québec.

Ces lieux qu'on aime: porté par le vent de la plage Jacques-Cartier

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Mauricie à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

C’était l’heure bleue, celle d’avant la nuit. Une lune pleine a surgi sur les hauteurs de Lévis, irradiant les cimes et jetant sur le fleuve un pont d’or. Un troisième lien singulier, en oblique des deux autres. 

Je me suis arrêté. La lumière s’est arrêtée aussi. Quand je suis reparti, elle s’est mise à me suivre. 

Nous avons joué ainsi un moment, jusqu’à ce que la lune, en s’élevant, perde ses couleurs et emporte avec elle son pont d’or. 

Le bord de fleuve, de Cap-Rouge à Sillery, offre ainsi mille moments à saisir, chaque fois différents selon le temps qu’il fait, les saisons ou les heures. 

La portion de la plage Jacques-Cartier, à l’ouest des ponts, est à mon avis un des plaisirs les plus méconnus de cette ville. 

C’est un des plus beaux parcs de Québec, mais aussi un symbole de courage. C’est là qu’a commencé le retour au fleuve dans les années 1980. L’ex-mairesse Andrée Boucher l’avait «arrachée», littéralement, à des propriétaires de chalets privés.

Ceux-ci ont fait place depuis à 2,6 kilomètres de bonheur public.

Un sentier de terre battue courant entre le fleuve et la falaise verte, bordé de grandes aires gazonnées ombrées, d’une plage de terre rougeâtre, de rochers et d’herbes hautes. 

Un mobilier minimal : tables à pique-nique, bancs, lampadaires et pavillon de services tapi dans la falaise (toilettes, abreuvoir, machines distributrices). 

J’y ai déjà vu un food truck un jour d’été, mais mieux vaut ne pas y compter. On apporte son lunch (et sa bouteille de vin). Ce n’est pas permis, mais toléré si vous savez vous tenir. 

On vient à la plage en auto. Accès près du boulevard Pie-XII/chemin Saint-Louis. Il y a du stationnement. Accès aussi par la marina de Cap-Rouge, au pied de la côte du même nom. On suit le chemin asphalté sur 400 mètres bordés par des résidences privées. Le sentier de la plage commence ensuite.

On peut y venir aussi à vélo, mais soyez prévenus. Il faudra l’abandonner à l’entrée, la plage étant «velo non grata».

L’interdit tient au manque d’espace, dit la Ville, mais je n’y crois pas. L’espace est là. Sans doute craint-on pour la quiétude de la plage.

La baignade est interdite aussi. La qualité de l’eau le permettrait plusieurs jours par été, comme à la batture de Beauport, mais la Ville trouve plus simple de l’interdire, ce qui évite de payer pour le contrôle de qualité et la surveillance. Dommage. 

Quand j’en ai le temps, mon chemin préféré est d’y aller à pied, par le sentier des Grèves (fermé en hiver). 

Un kilomètre et demi de marche entre le quai des Cageux et les ponts, puis 1,7 km de sentier qui grimpe la falaise, la descend, la remonte. On atteint la plage au bout des 700 marches, belvédères et passerelles en forêt, après avoir traversé la magnifique plage Gagnon blottie entre des rochers et inaccessible autrement. 

Seul bémol, une portion de 250 mètres non aménagée le long d’un ancien dépôt à neige. On y marche facilement, mais les bouts de clôtures métalliques, les blocs de béton et résidus de voies asphaltées font très négligé. 

Une permission de l’Environnement est requise pour l’aménager, mais ça niaise. On ne sait plus qui, de la Ville, de la Commission de la capitale nationale ou du Ministère se traîne le plus les pieds.

À la marée basse, il est possible par endroits de quitter le sentier et de suivre la grève, mais pour peu que l’eau remonte, il faut y revenir. 

L’accès au sentier des Grèves est aussi possible par l’ancien domaine des retraités du CN, en haut de la falaise. Il faut prendre la sortie boulevard Champlain depuis l’autoroute Henri-IV. On peut y arriver aussi par la rue des Hôtels. Un panneau aux feux de circulation indique où tourner. Voilà pour les lieux et les formalités. Le reste vous appartient. C’est à dire, l’essentiel : le vent dans le grand pin. Les branches de saule qui ploient à la lisière du sable. L’odeur des lilas. 

La rondeur des corps allongés dans l’herbe. Les enfants jouant sur la couverture. Les pieds nus, le seau et la pelle enfoncés dans la boue. La partie de scrabble sur la table à pique-nique.

La lecture à l’ombre dans sa chaise longue. Les moutons portés par les vagues terreuses rouges des mauvais jours. Le parasol qui roule sur la plage comme un buisson dans un désert d’Arizona. 

Le train de 16h05 qui siffle en haut de la falaise. La chaise roulante sur la poussière de pierre. Les rires portés par le vent. Les pierres léchées de mousse. Le jappement d’un chien. Le souffle des joggeurs en lycras fluo.

La vague à retardement des bateaux qui remontent vers Mont­réal. Le froissement des feuilles de chêne. Le chant des oiseaux étouffé par le vent. Le bois délavé rejeté sur la grève. Le vent. Vous ai-je parlé du vent? Et du clapotis de mes doigts sur le clavier de l’ordinateur.