Casser l’autoroute pour redessiner la ville

CHRONIQUE / On éprouvera à la démolition du vieux Colisée le même sentiment que pour les églises désertées qu’on se résigne à voir disparaître, faute d’avoir pu leur trouver une nouvelle vocation viable.

Nostalgie et déchirement pour les uns. Indifférence pour d’autres qui ne fréquentaient pas le Colisée ou lui ont vite préféré le nouvel amphithéâtre. 

Reste que le vieux temple était un repère dans le paysage et la psyché de cette ville, incarnant ses ambitions, ses succès et parfois ses défaites. 

Pas pour rien que l’administration municipale n’était pas si pressée de le démolir et prenne tant de précautions pour préparer les citoyens à l’inéluctable. 

La mise en vente des bancs blancs autographiés de l’encre des martyrs fut comme une dernière communion. Une cérémonie pour désacraliser le lieu avant de le démolir. 

Les souvenirs resteront, mais on oubliera vite le vieux bâtiment à l’architecture bâtarde. La nostalgie des coulisses étroites, sombres et tortueuses du vieux Colisée devrait vite nous passer. 

Au plan urbain, la démolition annoncée du vieux Colisée est plutôt une bonne nouvelle. 

Il y a quelques années encore, j’aurais craint que la Ville récupère l’espace pour agrandir le stationnement. Il est aujourd’hui permis d’espérer qu’on lui trouvera un meilleur usage. 

Le maire Labeaume a d’ailleurs évoqué ces jours derniers l’intérêt de promoteurs pour ce terrain. 

On pourrait imaginer une nouvelle rue qui passerait à la porte du Grand Marché, côté est, offrant la possibilité d’une façade sur rue à de futurs immeubles à construire sur le site du Colisée.

Le site d’ExpoCité y perdrait un peu en superficie, mais y gagnerait en qualité urbaine et en vitalité. 

À l’époque où elle plaidait pour la construction d’un nouvel amphithéâtre, l’administration Labeaume faisait miroiter l’important développement immobilier qui allait suivre. Et les taxes qui en résulteraient.

Le raisonnement était un peu court. L’expérience nord-américaine montre que construire un nouveau stade n’a pas un effet automatique sur le développement du voisinage.

D’autres conditions doivent y être et des investissements publics sont généralement nécessaires pour rendre le secteur attrayant pour des développeurs.

Il aura fallu plus de vingt ans avant de voir des grues autour du Centre Bell à Montréal. Le marché immobilier n’était pas prêt avant.

Le maire aime croire qu’un retour des Nordiques aurait permis de développer plus vite le voisinage d’ExpoCité. 

Ce n’est pas impossible. Un hôtel et quelques restos peut-être, mais il en faut davantage pour relancer un quartier.

Les récents aménagements à ExpoCité, le parc du côté du boulevard Hamel, la place Jean-Béliveau et le marché public auront plus d’impact sur l’attractivité du quartier que la quarantaine de matchs locaux qu’auraient pu y jouer les Nordiques.

On ne le voyait pas venir au début, mais l’objectif est aujourd’hui de déborder du site d’ExpoCité et de créer un tout nouveau quartier pouvant assurer le lien entre Limoilou, Saint-Roch, Saint-Sauveur et Vanier. 

Cette vision est tributaire de la transformation de l’autoroute Laurentienne en boulevard urbain. On parle du tronçon entre la rue Soumande, au nord de Fleur de Lys et la rue de la Croix-Rouge, près du parc Victoria. 

L’idée de transformer ce tronçon est dans l’air depuis quelques décennies, encouragée par des architectes, urbanistes et universitaires et groupes de citoyens. La Ville de Québec y est favorable, mais la décision appartient au ministère des Transports (MTQ) où un «dossier d’opportunité» est toujours à l’étude. 

La valeur dominante au MTQ a longtemps été la fluidité (et la vitesse) de la circulation automobile. On le sent aujourd’hui plus ouvert à d’autres enjeux d’urbanisme, mais le réflexe de l’autoroute, encouragé par des radios privées, reste difficile à briser. 

Le MTQ est conscient du «prix politique» qu’il lui faut payer chaque fois qu’il renonce à un kilomètre d’autoroute. 

L’autre «pièce maîtresse» de ce nouveau quartier, liée à la première, est la transformation du centre commercial Fleur de Lys. 

Les propriétaires William et Jonathan Trudel souhaitent faire éclater le modèle déclinant de la galerie marchande entourée de stationnements de surface.

Les détails sont à venir, mais on comprend que les promoteurs souhaitent percer de nouvelles rues à travers le site. La vraie audace serait d’en faire passer à travers le centre commercial pour en briser l’effet monolithique. 

Ils veulent aussi diversifier les usages, réduire les stationnements de surface, ajouter des parcs et espaces publics, créer des liens piétons et des pistes cyclables, etc.

Bref, «requalifier» l’ensemble du site de trois millions de pieds carrés pour lui donner les qualités d’un quartier habitable plutôt que de miser sur les attributs traditionnels des centres d’achats. 

Des commerces pourraient y trouver des façades sur rue plutôt que seulement dans des mails et corridors intérieurs. 

On imagine des habitations au-dessus des commerces ou à côté, des espaces à bureau, un hôtel, des services, des équipements publics, des restaurants, des résidences pour personnes âgées, etc. 

La logique voudrait que des stationnements de surface soient remplacés par des parkings étagés pouvant être convertis en autre chose le jour où Québec mettrait l’auto de côté. 

Fleur de Lys s’apprête ainsi à emboîter le pas à nombre d’autres villes au Canada et aux États-Unis. Mississauga (Ontario) s’est associée à un projet de transformation extrême de six centres commerciaux locaux (Reimagining the Malls).

À Vancouver, le Oakridge Centre a été redessiné pour devenir une «mini-ville» dans la ville. D’autres bons exemples à Toronto, en Colombie-Britannique, à Portland (Oregon), etc. 

Le promoteur Jonathan Trudel en a fait une tournée avec l’architecte de Québec Érick Rivard pour recenser les meilleures pratiques et repérer les erreurs à éviter. 

Ce dessin des étudiants montre comment le stationnement devant l’ancien Sears de Fleur de Lys pourrait devenir un nouvel espace public.

M. Trudel a aussi rencontré des groupes d’étudiants en design urbain venus lui soumettre des scénarios pour Fleur de Lys. Des idées très «intéressantes», a-t-il perçu. 

«Il était très ouvert d’esprit», se souvient Maryse Béland, alors étudiante, qui a participé à une de ces rencontres avec trois collègues du projet «Par delà les bretelles, le Saint-Michel». (1)

Leur projet visait à transformer l’autoroute Laurentienne en deux boulevards urbains, entre les rues Soumande et de la Croix-Rouge. 

Cela a l’avantage de rendre la traversée pour les piétons plus facile que pour un seul boulevard très large, fait valoir l’architecte et professeur Érick Rivard qui a supervisé la recherche.

Le projet permettait de dégager un petit affluent de la rivière Saint-Charles, le ruisseau Saint-Michel, qui est actuellement canalisé.

Le promoteur Trudel dit par ailleurs avoir consulté plus de 2300 citoyens, une soixantaine d’organismes, des commerçants et une dizaine de «grands partenaires» avant de finaliser sa proposition.

Une annonce publique est prévue sous peu. À terme, on parle d’investissements privés d’environ 500 millions $. 

Des étudiants ont imaginé deux boulevards urbains à la place de l’autoroute Laurentienne. L’intérêt : une traversée plus facile pour les piétons et des espaces pour construire entre les deux.

Des discussions sont en cours avec la Ville pour peaufiner le plan et la desserte de transport en commun. 

L’actuel Métrobus sur Hamel risque de ne pas suffire dans ce secteur qui est déjà le septième pôle de destination de la région. 

Le plan actuel de transport structurant prévoit une ligne de trambus «cul-de-sac» entre le pôle d’échange de Saint-Roch et ExpoCité, mais rien pour le secteur Fleur de Lys. Il faudra trouver mieux. 

La Ville de Québec, qui a mené une consultation publique l’hiver dernier sur l’avenir de ce secteur, devrait faire connaître ses orientations au début 2020. Il est envisagé un nouveau programme particulier d’urbanisme (PPU) pour ce secteur, ce qui mettrait le projet à l’abri de toute contestation référendaire.

À l’époque où il fut policier pour la Ville de Québec, le promoteur Jonathan Trudel avait fait ses premières patrouilles dans le quartier Vanier. Il connaît ce voisinage. 

Lorsqu’il a acheté Fleur de Lys pour 60 M$ avec son frère William, en 2017, il avait vu le potentiel du site, voisin du centre-ville et du pôle «événementiel» d’ExpoCité qui accueille 300 jours d’activités par année. 

Il croit que le Salon de jeux de Loto-Québec que le gouvernement de la CAQ veut déménager est parfaitement à sa place à Fleur de Lys et compatible avec le voisinage.

Reste à voir si le projet de Fleur de Lys pourra trouver sa place dans le marché encombré de Québec où on essaye de développer simultanément Saint-Roch et le centre-ville, le pôle Laurier, la tête des ponts, D’Estimauville, Lebourgneuf et le boulevard Charest Ouest. Sans parler de la Rive-Sud. 

L’étude sur le tramway

Je vais prendre le temps de lire à mon tour l’étude comparative sur le tramway, le métro, le train léger et le monorail, mais à première vue, pas de surprise. 

L’étude de Systra confirme ce qui était une sorte d’évidence : un métro coûte plus cher qu’un tramway (quatre à cinq fois plus selon l’étude) et a une capacité qui dépasse les besoins de Québec.

La logique aurait voulu que cette étude arrive avant la décision officielle. On aurait pu ainsi économiser quelques psychodrames et combats d’arrière-garde, mais mieux vaux tard que jamais. 

La démonstration semble faite que le tramway est le mode de transport le plus approprié pour Québec. Ce qui ne veut pas dire que le projet sur la table soit parfait. On vient là aussi d’en faire la démonstration depuis quelques semaines.