Chronique

Derrière la magie de Disney

CHRONIQUE / La venue du navire de croisière Disney Magic au Port de Québec l’été dernier fut un des faits saillants d’une année touristique record. Québec courtisait depuis quatre ans ce fleuron de la compagnie de croisières «la plus recherchée au monde», avait raconté l’Office du tourisme. Ce n’est pas les 1800 passagers qui ont fait événement ce jour-là (Québec accueille souvent de plus gros navires), mais son prestige et l’effet d’entraînement espéré. Une réussite donc. Mais pas seulement une réussite. Le symbole Disney est fort, mais ambigu. Il représente le succès de masse auquel aspire Québec, mais est aussi l’incarnation exacte de ce que le Vieux-Québec ne veut pas devenir : un parc d’attractions pour touristes.

C’est le dilemme des quartiers historiques habités : essayer attirer toujours et toujours plus de visiteurs sans se laisser submerger. 

L’équilibre n’est pas facile. Plusieurs villes y ont échoué et cherchent depuis comment réparer les dégâts. 

Venise a dû imposer des sens uniques pour piétons sur certaines rues du centre pendant le Carnaval et en interdire d’autres aux visiteurs. 

Elle vient de bannir de sa lagune les gros bateaux de croisière, a imposé un moratoire sur les hôtels et tente de réduire les permis Airbnb.

Madrid a aussi décrété des sens uniques pour piétons sur des artères commerciales pendant la période des fêtes 2017. 

Cela a fait débat. Des résidents y ont vu une entrave à leur liberté. Ils avaient l’impression d’être pris dans une manifestation ou dans un troupeau de moutons.

Des résidents de Barcelone ont manifesté contre le tourisme en 2017; Santorini (Grèce) a dû limiter le nombre de débarquements sur l’île; Cinque Terre (Italie) ferme des sentiers publics les jours de trop forte affluence. 

Florence (Italie) arrose les marches des monuments historiques à l’heure du lunch pour empêcher les pique-niques intempestifs, ai-je lu dans l’édition du soir de Ouest France (avril 2018).

Québec n’en est pas là, mais on ne voudrait pas y arriver, car il est difficile alors de revenir en arrière. 

Il y a longtemps que des résidents du Vieux-Québec s’en inquiètent, mais pour la première fois l’automne dernier, la critique est venue d’un commerçant.

«Trop de monde, trop cher, trop de tourisme de masse, on marche porté par la foule et on ne voit rien», ont confié des visiteurs à Romuald Georgeon, propriétaire du Château Fleur de Lys.

Cette fin de semaine là (début octobre), sept navires de croisière ont débarqué à Québec avec plus de 10 000 touristes. 

La saison 2018 s’est soldée par un record de 230 000 croisiéristes, chiffre que le Port espère doubler d’ici 2025. 

Le Port semble croire que le second terminal qui ouvrira en 2020 derrière les silos de la Bunge va aider à désengorger le secteur de la Pointe-à-Carcy. Peut-être pour les opérations sur les quais, mais où pensez-vous que les visiteurs vont aller sitôt débarqués?

Je n’ai pas vu que d’autres commerçants se soient plaints de l’affluence touristique. Le maire Labeaume s’était d’ailleurs empressé de minimiser l’affaire. 

«Tout ce que j’entends, c’est que le monde est euphorique, le monde est heureux de pouvoir faire du commerce en septembre et en octobre en dehors de la vraie saison touristique». 

Les milieux d’affaires et acteurs publics se réjouissent du succès des croisières et appuient la stratégie de croissance.

On aura cependant intérêt à rester attentifs aux signaux de saturation dans le Vieux-Québec. 

Québec a accueilli 4,7 millions de touristes de 2018. C’est quatre à cinq fois plus qu’en 1985, année de l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO. Plus de 80 % de ces visiteurs sont passé par le vieux quartier.

Pendant la même période, le nombre de résidents permanents a décliné de plus de 10 %, passant de 5181 à 4689.

J’ai fait le calcul. Cela donne un ratio de 170 touristes par résident en 1986 et de 820 en 2016. En affinant le calcul, on trouverait une proportion de touristes plus élevée encore pendant les pointes de l’été et de l’automne.

Les comparaisons sont toujours hasardeuses, mais j’ai fait le même calcul pour Venise. 30 millions de touristes (dont 1,4 à 1,8 million de croisiéristes) pour 55 000 résidents intra-muros.

J’arrive à un ratio de 545 touristes par résident. Moins que dans le Vieux-Québec. Étonnant, non? 

J’ai refait l’exercice en divisant cette fois le nombre de touristes par la superficie des zones touristiques (1,4 km carré à Québec et 8 km carrés à Venise).

Résultat : 2685 touristes au mètre carré dans le Vieux-Québec et 6250 à Venise. 

Cette fois, pas de surprise. On voit bien que le quartier touristique de Venise est plus congestionné que le nôtre. En fait ce qui m’a surpris, c’est que l’écart ne soit pas plus grand. 

L’enjeu du tourisme de masse a été soulevé dans plusieurs des mémoires déposés cette semaine aux audiences publiques sur le Plan de conservation du Vieux-Québec du ministère de la Culture. 

Le ton y est parfois très dur, trop peut-être, mais il témoigne d’un niveau d’exaspération certain. Le conseil d’administration des Maisons de Beaucours, un ensemble résidentiel luxueux voisin du Château, écrit par exemple ceci : 

«Derrière l’écran d’une ville pétaradante de bruit et de feux d’artifice à 95 000 $ le quinze minutes, et cotée haut à la bourse mondiale des attractions touristiques, la vérité crue est que notre Vieux-Québec est de plus en plus invivable». 

Bruit, appropriation de l’espace, absence de familles, pas d’épicerie et de boucherie, malaise écologique, débordements festifs, départ de l’Hôtel-Dieu. La liste de leurs griefs est longue.

L’avocat François Marchand en remet : départ des communautés religieuses, fermeture du Marché du Vieux-Port, projets qui n’aboutissent pas aux Nouvelles-Casernes, au bassin Louise, à l’ancien Patro Saint-Vincent-de-Paul, etc.

«L’arrondissement historique du Vieux-Québec se dévitalise et risque de se faire retirer de la liste des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO», dit craindre M.Marchand. 

Les projets pour ramener de nouveaux résidents tardent aussi à se concrétiser. À l’automne 2017, le responsable du dossier UNESCO à Parcs Canada, Jo-Anick Proulx, se disait préoccupé par le ratio touristes/résidents. «On en parle en continu avec la Ville», m’avait-il dit. Ont suivi depuis deux années touristiques records.

Un plan de conservation devrait en toute logique s’appuyer sur des connaissances scientifiques et définir des règles claires pour un quartier patrimonial. 

Citoyens et promoteurs doivent savoir à quoi s’en tenir. Savoir ce qui est permis et ce qui est souhaitable quant aux usages, constructions et travaux.

On voudrait aussi qu’un plan pour le Vieux-Québec tienne compte de la forte pression touristique et essaye si possible de simplifier la vie aux citoyens qui y résident. 

C’est tout le contraire, dénonce l’ex-professeur d’architecture Pierre Larochelle. Le document est flou et repose sur des «bases affectives» et des «valeurs qui ne veulent rien dire». 

Il consacre le pouvoir arbitraire des fonctionnaires du ministère de la Culture, ce qui cause du tort aux propriétaires et entraîne des délais et des coûts, dit-il. Il y a un sentiment d’être à la merci des caprices du moment. 

Le projet de plan de conservation ne fait qu’effleurer l’enjeu du tourisme de masse sans essayer d’y répondre. 

Le ministère n’est cependant pas seul en cause. Il appartient aussi à la Ville d’agir par ses réglementations, le zonage, la commission d’urbanisme, etc.

Le Disney Magic ne reviendra pas à Québec l’automne prochain. On s’est aperçu qu’avec le retour à l’école, ce n’était pas une bonne saison pour les croisières qui s’adressent aux familles. Il y a là aussi un beau symbole. La compagnie par excellence des familles avait oublié les familles.

D’autres navires prendront le relais et vogue la galère. On peut se réjouir du succès, mais ne pas perdre de vue que cela a des impacts sur la vie locale.

Le plus récent épisode est celui du projet (insensé) de passerelle aérienne pour vélos à la Pointe-à-Carcy, que Québec vient de mettre sur la glace. 

Cette passerelle avait été improvisée en désespoir de cause pour régler un conflit d’usage entre les vélos et l’industrie des croisières.

On a beaucoup débattu des coûts (démesurés) de cette passerelle et de son impact (injustifiable) dans le paysage du fleuve. Mais très peu (pas assez peut-être) de l’enjeu derrière ce «besoin» de passerelle : l’appétit de croissance de l’industrie portuaire.

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Métro ou tramway: le prix du silence

CHRONIQUE / Métro ou tramway? Mieux vaut se poser la question une fois de trop que de regretter de ne pas l’avoir posée, avais-je écrit l’automne dernier.

La réponse me semblait pourtant évidente. Un métro coûte beaucoup plus cher et a une capacité supérieure aux besoins de Québec. Mais puisque le débat était lancé, aussi bien me disais-je, prendre le temps d’expliquer une fois encore, pourquoi un tram plutôt qu’un métro.

L’administration Labeaume a cependant choisi d’ignorer la question, avec pour résultat qu’elle a laissé grandir le monstre. L’idée d’un métro a fait son chemin, en sous-terrain et dans le discours public des opposants au tramway en même temps que surgissaient d’autres questions sur le projet de tramway. 

Si bien que le ministère de l’Environnement du Québec croit aujourd’hui nécessaire d’obtenir des explications formelles de la ville : pourquoi un tramway plutôt qu’un métro?

C’est ennuyeux de devoir retourner ainsi à la base de l’argumentaire pour qui croit connaître déjà les réponses et pensait avoir déjà «nettoyé tout ça».

Il fallait voir l’irritation du président du Réseau de transport de la Capitale (RTC), Rémy Normand, lundi en point de presse. 

«C’était évident pour nous que c’est totalement inutile. C’est brûler du gaz pour rien» et «un peu farfelu», sachant que les gouvernements ne paieront pas un métro, a-t-il jeté avec impatience.  

Sur le fond, M. Normand a raison, mais c’est le prix à payer pour la stratégie du silence pratiquée depuis l’automne par son administration. 

Cette obligation de mieux s’expliquer est cependant un mal pour un bien.  

Le tramway est sans doute le meilleur choix pour Québec, mais on ne sent pas actuellement une très grande acceptabilité sociale. 

Pas suffisante pour résister à la grogne lorsque les travaux dérangeants du tramway vont commencer. 

Mieux vaut ce jour-là que les citoyens soient convaincus que Québec a fait le bon choix et que les irritants du chantier en valent la peine. Sinon, on assistera à un soulèvement populaire et le projet sera mis en péril.

Le projet de tramway/transport structurant a tout à gagner à ce que les doutes soient dissipés. Même si cela implique de se répéter et mieux s’expliquer.

En relayant les préoccupations du public sur le choix du mode de transport et ses impacts, le ministère de l’Environnement va contribuer à bonifier le projet. C’est à ça que servent les consultations publiques. 

On ne voudrait pas investir 3.3 milliards $ d’argent public sans avoir l’assurance d’avoir fait le meilleur choix.

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Dommage (pour ne pas dire scandaleux) que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) n’ait pas la même sagesse, la même rigueur et les mêmes exigences argumentaires pour son projet de troisième lien (à l’est).

Le gouvernement Couillard avait voulu que tous les scénarios soient évalués avant de s’engager formellement dans ce projet de nouveau lien. 

Il voulait évaluer d’abord les axes de déplacement et mesurer les besoins; étudier des moyens alternatifs de réduire la circulation ou en améliorer la fluidité (horaires de travail, télétravail, voies réversibles sur Pierre-Laporte, etc.).

C’était une approche responsable et raisonnable. La CAQ s’est empressée d’y mettre la hache sitôt élue, pour ne retenir que le scénario décidé d’avance d’un troisième lien à l’est. Comme si le gouvernement Legault avait peur de ce qu’il pourrait trouver dans une véritable étude de besoins et d’opportunité. 

Si les élus de la CAQ n’en ont pas le courage, souhaitons que le ministère et les autres instances publiques concernés pourront mener à bien cette analyse rigoureuse et en rendre les résultats publics. 

***

L’étude comparative métro-tramway devrait-elle être confiée à une firme indépendante, comme le demande l’opposition à l’hôtel de ville?

Je comprends la préoccupation. 

C’est toujours agaçant quand on a l’impression que le résultat d’une étude ou d’une consultation publique est décidé d’avance. 

Cela peut semer un doute sur ce résultat alors que l’objectif ici est justement de dissiper les doutes. 

Un ton plus serein et plus neutre de la part du président du RTC aurait été plus rassurant. Cela vaut aussi pour les commentaires écrits du RTC sur le projet «J’y vais en métro» distribués à la presse. On y sent là aussi l’irritation.

Cela dit, le bureau de projet RTC-transport structurant a toute l’expertise pour mener à bien l’étude demandée. Le reste est question d’attitude. 

Il y a ici un coup de barre à donner. Mais jusqu’à preuve du contraire, je ne vois pas la nécessité d’allonger les délais et les coûts en allant au privé. Il suffira d’y mettre un peu de bonne foi et de pédagogie.

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C’était aussi notre Dame

CHRONIQUE / Il n’y a pas les morts du 11 septembre. Ni la peur ni la colère ni ce sentiment que le monde occidental venait de basculer et de perdre ce qui pouvait lui rester d’innocence. Ce sont pourtant les images de New York qui ont surgi en voyant les tours jumelles de Notre-Dame enfumées et sa flèche s’embraser, puis basculer, en direct et en boucle, dans nos écrans de télé.

Le monde, toutes religions et géographies confondues, a retenu son souffle en même temps. Tous consternés et tristes. Tristes surtout. 

Comme si on mesurait tout à coup combien cette église nous appartenait, comme elle appartenait au patrimoine du monde et à l’histoire de l’humanité. 

Des siècles de pierres et d’art qu’on avait fini par croire éternels tant ils faisaient partie du paysage de Paris, des cartes postales, de nos univers culturels et de nos imaginaires de voyage. Parfois de nos souvenirs. 

Le mien sera celui d’une messe de minuit, le 24 décembre 1989. Une cérémonie multiconfessionnelle, debout avec ma blonde au pied des hautes colonnes de pierres, à écouter des chants au milieu d’une foule bigarrée. 

Le ground zero des cartes géographiques de France. «L’épicentre de notre vie… L’étalon d’où partent nos distances», a rappelé le président Emmanuel Macron. 

En cette période trouble où on débat ici de la place des signes religieux dans l’espace public, on vient d’assister à la destruction du plus visible et symbolique des signes religieux catholiques (avec la basilique Saint-Pierre de Rome). 

Comme New York et son World Trade Center, le plus visible et symbolique des signes du capitalisme de Wall Street et du monde occidental. 

«Paris brûle-t-il?» s’étaient demandé les journalistes Lapierre et Collins, dans leur célèbre livre-enquête sur l’ordre donné par Hitler de détruire Paris en 1943. 

Ce n’est pas arrivé, mais dans le ciel incandescent de l’Île de la Cité de la nuit de ce 15 avril, on pouvait voir tout Paris qui brûlait. 

 ***

J’ai sursauté en entendant les propos du professeur d’histoire Laurent Turcot de l’Université du Québec à Trois-Rivières, à RDI.

On est tous un peu coupables de ce qui se passe à Paris, expliquait-il. Notre-Dame «part en fumée par notre faute». 

Par notre faute? 

M. Turcot s’en prenait au manque de sensibilité pour le patrimoine. Il n’a pas complètement tort. C’est vrai que le patrimoine n’a pas beaucoup la cote. Il y a tant d’urgences plus urgentes. Je ne parle pas ici de la lutte contre le voile et les signes religieux.

Le prof a cependant choisi un bien mauvais exemple pour sa croisade. 

Sans doute sommes-nous responsables des immeubles, religieux et autres, qu’on laisse dépérir, jusqu’à ce parfois il n’y ait plus rien à faire que de les démolir. Mais ça ne nous rend pas responsables du feu à Notre-Dame.

Surtout que la cathédrale n’était pas à l’abandon. Au contraire, on y faisait des travaux. C’est d’ailleurs la cause la plus probable de l’incendie.

S’il y a eu défaillance ou négligence, c’est peut-être dans l’exécution de ces travaux, la surveillance de chantier voire dans le plan d’urgence incendie.

 ***

On a eu le feu au Manège militaire. On se croise les doigts pour le Château Frontenac, le Séminaire, l’édifice Price, le Parlement. On ne veut pas y penser. J’y ajouterais le Pont de Québec et quelques autres immeubles essentiels.

Les perdre serait un drame à l’échelle locale, mais bien peu sur celle du monde. Rien comme Notre-Dame, même si on est nous aussi du patrimoine de l’UNESCO.

Cet incendie rappelle, toutes proportions gardées, l’importance des immeubles patrimoniaux dans la vie, le paysage et la psyché des villes.

J’ai eu en regardant le feu une pensée pour l’église Saint-Sacrement qu’on s’apprête à démolir. Aucun rapport direz-vous. C’est vrai. 

Pas d’histoire particulière, pas de valeur symbolique, pas de prouesse d’ingénierie ou d’architecture. Elle n’apparaît même pas dans la liste des églises locales méritant d’être conservées. Son principal mérite ne semble tenir qu’à sa place, au rebord de la falaise, qui la rend visible de si loin. 

J’ai quand même pensé à Saint-Sacrement. Sa stature imposante, ses clochers carrés de pierres grises, sa grande rosace en façade, ses trois doubles portes, ses vitraux travaillés. Notre-Dame a fait des petits dans nos paysages et notre culture.

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Nous rebâtirons Notre-Dame, parce que c’est ce que les Français veulent et parce que notre histoire le mérite, a dit le président Macron. Des mots justes, imprégnés de la grandeur du moment. De combien de nos bâtiments pourrions dire la même chose?

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L’aréna a joué son dernier match

CHRONIQUE / En cette fin de semaine du Salon du livre, vous me permettrez ce petit détour. Je me souviens avoir dévoré il y a quelques années le récit de Hervé Bouchard avec le plaisir éclairé de ceux qui ont joué leur hockey mineur à l’époque des glaces extérieures et des arénas minimalistes.

Numéro Six1 raconte le parcours d’un joueur au talent approximatif depuis l’atome jusqu’au midget. Les ambitions, les petites victoires, les désillusions.

On y croise les personnages plus grands (ou plus petits) que nature. On y sent l’odeur de l’équipement qui n’a pas séché dans sa poche de toile en tube; celle du vestiaire «hanté de gloire au parfum de mazout»; celle des hot-dogs qui avaient «le goût du sport».

C’est raconté avec humour, tendresse et de délicieuses libertés de langage. C’est plein de poésie et de sonorités. Le texte avait été joué au théâtre avant de passer chez l’imprimeur.

Le décor de Numéro Six était celui de Jonquière, mais il évoquait pour moi celui de l’aréna Jacques-Côté, à Sillery et de quelques autres. 

Un lieu plein de défauts et d’exiguïtés, mais une personnalité attachante avec le cachet unique de murs et de poutres de bois au plafond. 

Dans le passage menant des vestiaires à la glace de l’aréna de Sillery, de vieilles photos au mur. Celle de Jean Béliveau le jour de l’inauguration en 1972 et d’innombrables obscurs héros du samedi et des autres jours de la semaine qui ont défilé depuis. 

L’une des poutres de bois a cédé cet hiver avec le poids de la neige. Brisée comme un vieux Sherwood sous le poids d’un slap shot, allais-je dire, mais les Sherwood étaient du solide. Disons qu’elle s’est brisée comme les bâtons composites d’aujourd’hui. Il faut être de son temps. L’aréna de Sillery ne l’était plus.

Le rapport des ingénieurs vient de tomber : 1 million $ pour réparer le toit et près d’un an de travaux. 

On savait l’aréna décompté depuis l’adoption du PPU de Sillery en 2015. Il était prévu de le démolir et d’y construire de l’habitation de bonne densité avec un parc sur le stationnement devant.

Le bris de cet hiver aura précipité les choses. Il tombe sous le sens de ne pas dépenser une somme importante si on prévoit démolir l’année suivante.

L’aréna de Sillery a donc joué son dernier match le 16 février dernier et ne fera plus jamais les séries. 

Les joueurs bantam A des Chevaliers de Val-Bélair-Valcartier et des Gouverneurs de Sainte-Foy-Sillery auront été les derniers à passer sous la photo de Béliveau.

La Ville de Québec jonglait depuis 2007 avec le scénario d’une démolition. Le maire Labeaume en avait alors fait l’annonce, avant de se raviser l’année suivante, puis de revenir à la démolition en 2013.

La décision fut scellée avec le PPU en 2015, malgré la résistance de citoyens. 3000 personnes avaient signé une pétition.

«Est-ce que Sillery est prête à payer une taxe de secteur pour garder son aréna?» avait alors demandé le maire Labeaume. 

Sans reprendre tout le débat, je rappelle ici les principaux enjeux soulevés :

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Du jazz pour trouver refuge

CHRONIQUE / Des lits inoccupés dans un centre d’accueil pour réfugiés et immigrants. C’est le genre d’information qui passe sous le radar. On a plutôt l’habitude de montrer le contraire. Le désordre, les files d’attente, le manque de ressources pour répondre aux besoins. Ce n’est pas le cas ici.

Le Centre Multiethnique de Québec, qui a déjà accueilli 450 réfugiés par année, doit maintenant composer avec une «cible» réduite à 315, déplore sa directrice générale Dominique Lachance.

Après l’effort des années 2015 et 2016 pour les Syriens, le rythme d’accueil des réfugiés a fléchi, à Québec comme ailleurs. «Le leadership du Canada pour les réfugiés s’émousse», perçoit Mme Lachance.

Au cours des derniers mois, le Centre Multiethnique de Québec a accueilli une cinquantaine de réfugiés, dont plusieurs Nigérians et Maliens qui avaient gagné l’Italie par des embarcations de fortune. D’autres, on s’en souvient, y ont laissé leur peau.

Les réfugiés de l’hiver venaient aussi du Vietnam, de la Colombie, du Rwanda, du Congo, de Birmanie, quelques-uns encore de la Syrie. 

Sans doute est-il rassurant de savoir que Québec dispose de ressources de première ligne suffisantes pour ces nouveaux arrivants. Voire excédentaires par moment. 

Mais cela est aussi lourd de sens dans une ville qui peine à attirer des immigrants et où la proportion de ses nouveaux arrivants continue d’être inférieure à son poids démographique. Ce n’est pourtant pas faute de crises humanitaires sur la planète.

De façon plus prosaïque, la baisse du nombre de réfugiés a un impact sur le financement public du Centre multiethnique, qui est calculé par tête de pipe. Cela force à revoir l’offre de services et à chercher d’autres sources de financement.

Plutôt que de laisser des lits vacants «déficitaires», le Centre ouvre de plus en plus ses portes à des immigrants en situation précaire, travailleurs temporaires, femmes en difficulté, étudiants étrangers, etc. «Un objectif humanitaire, pas du tourisme», prévient Mme Lachance. 

Au-delà des services d’accueil et d’hébergement de première ligne, le Centre donne accès à des réseaux de francisation et de formation, services de garde et de santé, intégration à l’emploi, vie culturelle, etc.

Cet accompagnement au-delà des premiers mois est une condition importante pour une intégration réussie des nouveaux arrivants et pour leur donner l’envie de rester à Québec. 

Le Centre multiethnique est à cet égard un acteur important de la vie de Québec et de sa diversité. Il mérite d’être soutenu. 

C’est ce qu’on pensé aussi la centaine de leaders politiques, religieux, institutionnels, économiques et communautaires qui ont participé l’an dernier au cocktail annuel de financement au profit du Centre. 

Y étaient en outre le maire Régis Labeaume, les ministres Sébastien Proulx, François Blais, Jean-Yves Duclos, les députés Joël Lightbound et Agnès Maltais, la rectrice de l’Université Sophie D’Amours, etc.

Formule différente cette année avec un 5 à 7 en musique le 30 avril, dans le cadre de la première Journée internationale du jazz à Québec. 

Cette journée du jazz a été créée par l’UNESCO en 2011, sous l’impulsion du pianiste Herbie Hancock, qui a voulu «mettre en avant le jazz et son rôle diplomatique d’unification des peuples partout dans le monde». 

Pour l’UNESCO, le jazz est un «vecteur de développement des échanges interculturels, dans un objectif de compréhension mutuelle et de tolérance».

***

Je vous ai déjà dit mon plaisir du jazz. 

La diversité des rythmes, des couleurs, des langages, des humeurs. Des zones d’ombre et de lumière. De la douleur, de l’humour, de la séduction. Des voyages confortables en pays standards et d’autres en déroutes vers l’inconnu. 

Né vers 1900 dans le creuset des traditions africaines, créoles et françaises, de La Nouvelle-Orléans, le jazz incarne depuis lors le métissage des cultures. 

Ce sera le cas lors de ce 5 à 7 jazz au profit du Centre multiethnique, avec des musiciens aux origines diverses jouant pour une bonne cause. Un mix parfait, tout à fait dans l’esprit de la journée du jazz voulue par l’UNESCO. J’y serai. J’ai compris qu’il restait encore des places.

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Grâce à Dieu, le cardinal se trompait

CHRONIQUE / Je n’avais entendu que du bien de ce film qui met en scène l’histoire d’un prêtre agresseur d’enfants que l’archevêché de Lyon a choisi de protéger. Je n’ai pas été déçu. «Grace à Dieu» explore avec sensibilité, dignité et beaucoup de nuances le drame vécu par les victimes de prêtres et le déchirement de leurs familles et communautés, lorsque ceux-ci, parvenus à l’âge adulte, ont choisi de briser le silence.

Le film de François Ozon est présenté comme une œuvre de fiction, une façon d’échapper aux poursuites, mais personne n’est dupe. L’histoire du film, c’est bien celle du père Bernard Preynat soupçonné d’avoir agressé 70 garçons mineurs dans les années 70 et 80 à l’époque où il était animateur scout et de pastorale.

Le père Preynat n’a jamais nié les faits et a reconnu être un pédophile chaque fois qu’il fut confronté à des victimes. Il a cependant tenté plus tôt cet hiver de faire reporter la diffusion du film qui porte atteinte dit-il, à sa présomption d’innocence, son procès n’ayant pas encore été tenu. 

L’histoire de Grâce à Dieu, c’est celle du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, qui a protégé le père Preynat et l’a laissé en fonction auprès d’enfants bien après avoir été informé de ses inconduites.

La réalité vient de rattraper et de dépasser la fiction. 

Le cardinal Barbarin a été condamné, début mars, à six mois de prison pour ne pas avoir dénoncé ces agressions sexuelles. 

Une scène du film relate un point de presse donné par Barbarin en 2016. En réponse à un journaliste, il échappe cette réponse, lourde de cynisme et de sens : «Grâce à Dieu, tous ces faits sont prescrits.» 

Grâce à Dieu, le cardinal se trompait.

Mais ce film, plus que tout, c’est l’histoire de victimes qui émergent du silence, certaines plus mal en point que d’autres, en quête de justice et de vérité, parfois de vengeance. 

C’est celle aussi de victimes qui n’étaient pas prêtes à parler, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’avaient rien à dire. 

L’avocat Alain Arsenault a examiné plus de 200 cas de victimes de prêtres au Québec. Des adolescents qui avaient en moyenne 13 ans lorsqu’ils ont été agressés et qui ont mis 43 ans ensuite avant d’être capables d’en parler. 

Je m’arrête ici, vous irez pour le reste juger par vous-même.

J’ai quitté le film avec les mêmes questions que plusieurs d’entre vous aurez peut-être.

Combien de pères Preynat encore tapis, morts ou vivants, dans les arcanes sombres de nos collèges et églises paroissiales? 

Combien de cardinal Barbarin dans la hiérarchie de nos diocèses et communautés religieuses, quelque part entre ici et Rome? 

Combien de victimes brisées ou muselées par la honte, attendant peut-être encore le moment de parler?

Plusieurs États (États-Unis, Irlande, etc.) ont institué de grandes commissions d’enquête publiques pour essayer d’en finir.

Plus tôt cet hiver, la ministre de la Justice Sonia Lebel a écarté cette hypothèse, faisant valoir que la situation des inconduites dans l’Église est connue. 

Mme Lebel préfère travailler à faire sauter la prescription de 30 ans pour les causes civiles, à faciliter les dénonciations et améliorer le soutien aux victimes. Je suis assez d’accord avec la ministre. 

Sans doute reste-t-il encore à apprendre des inconduites sexuelles des prêtres et religieux et autant sur le silence complice des autorités de l’église à travers le temps.

Mais une enquête-spectacle à grand déploiement avec des commissaires, des témoins, des avocats et des gros plans à la télé n’est peut-être pas le meilleur moyen d’aller au bout des choses. Ni d’obtenir l’effet thérapeutique que peuvent rechercher des victimes. 

Je préfère que l’argent public serve à offrir un meilleur soutien aux victimes, à mener des enquêtes policières et des procès plutôt que de se perdre dans les avocasseries coûteuses d’une grande commission.

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Comment Jean-François Gosselin a «perdu» et regagné son parti

CHRONIQUE / Le chef du parti municipal Québec 21, Jean-François Gosselin, fera annuler l’assemblée spéciale du 16 avril prochain où un vote de confiance sur son leadership était à l’ordre du jour.

La raison officielle en sera que des vices de procédures et l’absence de quorum au conseil d’administration du parti à la suite de récentes démissions empêchent de tenir cette assemblée selon les règles. 

L’annonce en sera faite lundi lors d’un point de presse où il sera aussi question de l’avenir du parti.

Depuis quelques mois, le parti d’opposition à l’hôtel de ville de Québec est déchiré par des querelles internes et une fronde contre le chef. 

L’étalage de ces divisions a fini par saboter une partie de la crédibilité politique que Québec 21 s’était gagnée avec la victoire à l’élection partielle de l’automne dernier dans Lebourgneuf.

Il y a encore beaucoup de temps avant la prochaine élection, mais le dommage causé cet hiver est important. 

Le premier réflexe serait de croire que M. Gosselin cherche actuellement à se soustraire à un vote de confiance qu’il aurait eu peur de perdre. Ça aurait peut-être été le cas il y a quelques mois, mais plus maintenant. 

Constatant que son parti allait lui glisser pour de bon entre les doigts, M. Gosselin a lancé une contre-offensive en commandant une enquête à un vérificateur externe sur les dépenses du C.A.

Pendant que cela occupait le débat public, son équipe est allée discrètement sur le terrain. Depuis le 25 février, elle a recruté 200 nouveaux membres, doublant du coup le membership de Québec 21. 

Ces nouveaux membres assurent désormais le chef de l’emporter si un vote de confiance devait se tenir à brève échéance. 

Le conseil d’administration du parti, qui était en majorité hostile à M. Gosselin, a été informé de cette offensive de recrutement il y a quelques jours seulement. 

Prenant conscience qu’ils ne réussiraient pas à renverser le chef, quatre d’entre eux ont choisi de quitter, dont le président et la vice-présidente, suivis par la directrice générale du parti et par l’agent officiel. 

Les deux membres restants au C.A. (outre M. Gosselin), Jean-Alex Martin et Denise Peter, sont des proches des dissidents. 

L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils sont restés pour être informés de la suite des choses et avoir accès aux documents du parti. Sait-on jamais. Ça pourrait servir si le conflit devait se déplacer un jour devant les tribunaux. 

Avec l’annulation de l’assemblée spéciale du 16 avril sur le leadership, il faudra attendre l’assemblée générale annuelle de l’automne prochain, avant que le sujet revienne à l’ordre du jour.

À moins que d’ici là, 21 membres du parti (c’est la règle) déposent une nouvelle demande d’assemblée spéciale. 

Le bras de fer n’est peut-être pas terminé, mais disons qu’à court terme, M. Gosselin semble avoir réussi à mâter la mutinerie. Non sans peine et sans dommages.

Comment un chef a-t-il pu perdre à ce point le contrôle de son propre parti? 

L’explication tient à la fois à des vengeances et animosités personnelles, à des divergences politiques, à des doutes sur le leadership de M. Gosselin et sa capacité à mener son parti à la victoire en 2021.

L’ordre relatif de ces explications change selon les personnes à qui l’on parle. L’entourage de M. Gosselin aimera croire que c’est surtout la vengeance qui animait les insurgés. D’autres insisteront plutôt sur le style, le leadership et les aptitudes de M.Gosselin.

1. Vengeance et animosités

L’histoire commence avec les balbutiements du parti, au printemps 2017. Le fondateur Frédérick Têtu, qui est aussi candidat, démissionne quelques heures après avoir donné une entrevue à la radio lors de laquelle ses amis ont perçu qu’il était en état d’ébriété.

M. Têtu est alors d’accord pour se retirer à la demande de M. Gosselin, mais donnera l’impression ensuite de l’avoir regretté. Il aura le sentiment que le chef ne l’a pas beaucoup défendu, ont perçu des proches du parti. 

Sa conjointe, Denise Peter, qui est aussi candidate, reste sur les rangs pour l’élection et sera éventuellement nommée au C.A. Elle est une des deux membres à ne pas avoir démissionné cette semaine.

Serge Marcotte, qui avait milité jadis au Parti libéral et au Parti conservateur du Canada est là aussi au démarrage du parti. 

Il deviendra conseiller «senior» au cabinet de l’opposition au lendemain de l’élection de 2017, mais sera poussé vers la sortie dès le début février 2018. Conflits internes et un manque d’intérêt pour la nature de la tâche, ai-je compris. 

M. Marcotte s’est depuis occupé du C.A. dont il occupait la présidence jusqu’à sa démission cette semaine.

Quelques candidats battus ont aussi occupé brièvement des fonctions au cabinet (ou ont espéré en occuper) et ont été déçus, ce qui a constitué très tôt un petit foyer de mécontents autour des leaders Têtu et Marcotte.

2. Divergences politiques

Québec 21 est né d’un fort courant de «droite» animé notamment par des animateurs de radios privées partisans d’un gouvernement minimal qui ferait le moins de dépenses possible. 

Ceux-là trouvent que Jean-François Gosselin s’est éloigné de cet «idéal» par les positions qu’il défend, notamment en faveur du transport en commun. Ils l’auraient aimé plus mordant sur les politiques de l’administration Labeaume. 

Peut-être ces déçus qui ont échoué à garder Québec 21 dans la «bonne voie» se donneront-ils maintenant rendez-vous dans un nouveau parti politique plus conforme à leur vision.

3. Doutes sur le leadership

Qui mène à Québec 21?

La question que Jean-François Lisée a posée à Manon Massé lors du dernier débat des chefs aurait pu être adressée à Jean-François Gosselin cet hiver : qui mène dans ce parti?

Par sa naïveté, sa difficulté à trancher et son souci de ne pas faire de peine autour de lui, M. Gosselin n’a pas vu les «mutins» qui ont pris le contrôle du C.A. de Québec 21, à l’assemblée générale du 22 octobre dernier. 

Le chef a alors été exclu de l’exécutif de son propre parti, devant se contenter d’un siège dans un C.A. qui s’est ensuite retourné contre lui. 

Il n’a rien eu à dire dans le choix de son propre représentant officiel, ni dans la définition des statuts de son parti, ni dans les dépenses du C.A. et de la permanence du parti. 

Au cœur de la tourmente alors que planaient les menaces de poursuites, le C.A. a même refusé au chef l’accès à la liste de membres du parti. Ça dépasse l’entendement. Ça serait invraisemblable dans n’importe quel autre parti politique.

Lorsque le C.A. a souhaité faire disparaître «Équipe JF Gosselin» du nom du parti cet hiver, le chef était prêt à consentir, mais a posé comme condition que quelqu’un d’autre endosse à sa place les 25 000 $ prêtés au parti. Personne n’y était disposé. 

Un chef avec un leadership fort aurait probablement réagi plus tôt. Aurait mis le poing sur la table, expulsé les mutins et fauteurs de trouble plutôt que de s’entêter à essayer de les rallier.

C’est exactement ce qui a été reproché à Justin Trudeau cet hiver dans le dossier SNC-Lavalin : avoir été gentil et tolérant trop longtemps avec des dissidents qui minaient de l’intérieur son autorité. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’il ait perdu le contrôle de l’agenda.

Cette patience atteste d’une grande ouverture et de belles qualités humaines. Mais il semble que ça ne suffit pas toujours pour réussir en politique et gagner des batailles électorales. Jean-François Gosselin vient de l’apprendre à la dure. Reste à voir jusqu’où il pourra s’en remettre.

Chronique

Prendre la mesure du drame des taxis

CHRONIQUE / J’ai beaucoup d’empathie pour ces chauffeurs de taxi qui voient le tapis leur glisser sous les pieds avec la déréglementation annoncée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec.

On a beau dire que cette industrie a tardé à se moderniser, ça ne change rien aux drames humains vécus ces jours-ci. Parmi les victimes, une proportion significative d’immigrants récents ou de longue de date qui avaient construit leur vie et leur avenir sur leur permis de taxi. 

Pour plusieurs, ce fut par défaut, faute d’avoir pu faire reconnaître leurs diplômes et compétences. À cet échec «social», voici qu’on ajoute une gifle économique.

Des données de la Commission des Transports sur l’industrie du taxi aident à prendre la mesure des conséquences provoquées par la réforme et la perte de valeur des permis de taxis qui en résulte.

On y apprend par exemple que depuis 10 ans, plus de la moitié des 650 permis de l’agglomération immédiate de Québec ont changé de main. On parle de 164 transactions pendant les seules années 2014, 2015 et 2016.

C’est durant ces trois années-là que la valeur des permis a atteint des sommets avec des moyennes au-delà de 220 000 $ dans Sainte-Foy–Sillery et approchant les 200 000 $ à Québec et dans Charlesbourg.

À des prix pareils, des propriétaires ont dû s’endetter et/ou parfois hypothéquer leur maison pour obtenir un permis de taxis. Cela s’est répercuté ensuite sur les coûts de location de ces permis, forçant des chauffeurs à s’endetter à leur tour.

On parle ici de particuliers, pas de grosses entreprises, car 89 % des propriétaires de taxi au Québec ne détiennent qu’un seul permis.

On peut s’étonner que les permis à Québec aient atteint des valeurs records au moment même où Uber débarquait en ville. L’entrée en scène d’un «concurrent» international aurait dû inciter à davantage de prudence. Cela aurait freiné l’escalade des prix et limité les dégâts.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Trois hypothèses :

1- Les acheteurs de permis n’ont pas vu venir Uber et l’impact qu’il allait avoir. Surprenant, mais difficile de blâmer les petits propriétaires quand des institutions prêteuses aguerries comme Fintaxi ou Desjardins n’ont rien vu venir non plus ou ont choisi de continuer à financer des permis. 

2- Les acheteurs ont fait confiance au gouvernement pour protéger l’industrie du taxi et stopper les pratiques illégales et inéquitables de Uber. Mal leur en prit.

3- Des propriétaires ont voulu profiter de la montée de la valeur des permis pour acheter avec l’objectif de revendre à profit rapidement. Ça s’appelle de la spéculation. Cela pourrait expliquer le nombre élevé de transactions ces dernières années. 

À Lévis, par exemple : 35 transactions entre 2009 et 2014 et 46 autres entre 2015 et mars 2019. Total de 81 transactions pour seulement 49 permis en circulation. Ça fait beaucoup.

Même chose dans Val-Bélair : 11 transactions entre 2009 et 2014 et 6 autres depuis. Au total, 17 transactions pour 10 permis. Si on fait ainsi l’addition des sept principaux territoires de taxi de la région immédiate de Québec, on arrive à 514 transactions depuis 2009 pour 651 permis. 

On peut comprendre qu’un propriétaire veuille revendre au moment de la retraite, souhaite aller faire autre chose ou choisisse parfois de rentrer dans son pays d’origine. Le métier est difficile, mais autant de réorientations de carrière en si peu de temps, ça étonne.

Une exception peut-être pour le territoire de Sainte-Foy–Sillery qui affiche une plus grande stabilité avec «seulement» 38 transactions en 10 ans pour les 100 permis du territoire. 

***

Pendant toutes ces décennies où la valeur des permis a augmenté, des propriétaires ont fait des profits à les revendre. Ça s’est amorcé dans les années 1970 et ça s’est accéléré depuis 10 ans. Je ne dis pas que c’est mal. Je constate l’état de fait.

Les statistiques actuelles de la Commission des Transports ne permettent pas de remonter très loin en arrière, mais pour les transactions de la dernière décennie, on pourrait identifier les permis sur lesquels il y a eu de la spéculation et des profits. Je serais curieux de voir les chiffres.

La valeur des permis de taxi s’est mise à décliner depuis quatre ans. Les transactions réalisées en 2018-2019 montrent des baisses de valeur importantes par rapport aux sommets de 2015-2016 : Charlesbourg (- 47 %), Sainte-Foy–Sillery (- 40 %), Lévis (- 34 %), Québec (- 25 %), Val-Bélair (- 13 %), etc.

Depuis l’annonce de la déréglementation, le 20 mars dernier, il n’y a pas eu une seule vente de permis de taxi au Québec, leur valeur étant désormais nulle.

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Les propriétaires de taxi vont tous pâtir de la réforme. Certains plus que d’autres. 

Les pertes varient selon le moment où le permis a été acheté, le prix payé, le moyen pris pour le financer, etc. 

Près de 30 % des permis au Québec ont été acquis avant l’année 2000 par un propriétaire qui le détient toujours. La valeur moyenne en 1999 était de 42 000 $. À moins d’avoir hypothéqué ce permis, le propriétaire a normalement fini de le payer. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conséquences pour lui. Ça veut juste dire qu’il est peut-être un peu moins pris à la gorge que celui qui a emprunté en 2015 pour payer un permis à 200 000 $.

Les 250 millions $ de compensation consentis l’an dernier par le gouvernement Couillard ont été distribués sur une base régionale. Les propriétaires de Montréal ont reçu en moyenne 48 000 $ par permis; ceux de Québec 37 000 $.

Les modalités de répartition des 250 millions $ supplémentaires que vient d’annoncer le nouveau gouvernement ne sont pas encore connues. Pour utiliser un euphémisme, disons qu’il y a d’autres urgences à calmer dans le monde du taxi avant de pouvoir amorcer cette discussion. 

***

Facile à dire avec le recul du temps, mais il aurait mieux valu que le gouvernement limite au départ la durée de vie des permis de taxis et en interdise la revente. Cela aurait évité la spéculation, l’escalade des prix et l’obligation morale aujourd’hui de verser des dédommagements. 

Dire qu’un rapport commandé sous le gouvernement de Robert Bourassa en avait fait la suggestion en 1970. Les permis valaient alors 10 000 $ (66 500 $ en dollars d’aujourd’hui).

Il aura fallu 30 ans avant qu’un gouvernement se décide à agir en ce sens. C’était trop peu trop tard. Le mal était fait. 

Depuis 2001, les rares nouveaux permis (213 pour tout le Québec) sont limités à cinq ans et ne sont pas «transférables». Les 7500 autres permis sont restés sur le marché de la revente. 

On en mesure aujourd’hui les conséquences financières et humaines.

Chronique

Un malaise. Un tabou presque.

CHRONIQUE / Il y aura un jour un après-Labeaume. Il y a toujours un après. À la mairie d’une ville comme ailleurs.

Il est de bonne guerre d’en parler dans le contexte des joutes politiques où des adversaires souhaitent provoquer cet «après». 

Mais il y a évidemment un grand malaise — un tabou presque — à le faire dans le contexte d’une maladie comme celle qui force M. Labeaume à s’absenter pour plusieurs semaines, peut-être davantage. 

Cette absence, veut veut pas, ouvre la porte à des spéculations. Spéculations que M. Labeaume contribue un peu à nourrir par son choix de mots publics pour commenter sa maladie : 

«C’est plus vilain que je l’espérais»; «Je commence à m’y connaître en scintigraphie osseuse». La Société canadienne du cancer indique qu’il s’agit d’un test pouvant servir à vérifier si un cancer de la prostate s’est propagé aux os. 

M. Labeaume n’a rien dit des résultats obtenus et je ne vais pas spéculer. La seule chose qu’il convient de dire ici, c’est bon courage, prenez soin de vous, revenez en santé.

Sauf que cela n’empêche pas les questions. À son retour, M. Labeaume envisagera-t-il de la même façon un prochain mandat? Voudra-t-il terminer le mandat actuel ou donner priorité à autre chose?

Il est fréquent que la maladie serve de déclencheur à une réflexion sur les priorités et les choix de vie. Le dernier exemple public est celui de l’organisateur d’événements sportifs Patrice Drouin, du Groupe Gestev, que le maire connaît bien.

Après s’être débarrassé d’un cancer et avoir repris ses fonctions dans l’entreprise, M. Drouin vient de choisir, quelques mois plus tard, de se retirer pour aller profiter davantage de la vie. 

M. Labeaume semble déterminé à rester dans ses fonctions, mais il aura certainement cette réflexion lui aussi. Continuer ou passer à autre chose.

Je ne veux pas présumer de ses réponses, mais l’hypothèse que l’après-Labeaume vienne plus tôt qu’on l’imaginait n’est plus totalement du domaine de l’impossible. 

***

À court terme, l’absence du maire aura un impact sur la joute politique avec l’opposition et avec les gouvernements. Un joueur de ce calibre occupe beaucoup de temps de glace, même si M. Labeaume a été moins actif et moins combatif dans l’espace public au cours de la dernière année que dans les années précédentes. 

Il y a aussi que depuis l’élection de la Coalition avenir Québec, le poids politique de Québec n’est plus tout à fait le même. Je dirais même depuis la défaite de Denis Coderre à Montréal, avec qui M. Labeaume formait un tandem municipal redoutable. 

On verra pour le long terme. Depuis plus de 40 ans, la mairie de Québec a toujours parlé d’une voix et d’une personnalité fortes. 

***

Le jour où le maire Labeaume serait battu, choisirait de ne pas se représenter ou partirait avant la fin d’un mandat, la donne politique va changer. Ce n’est pas juste de la politique-fiction, c’est une évidence. 

Le jeu va s’ouvrir. De nouvelles figures vont émerger. Des gens qui n’auraient pas osé affronter M. Labeaume tenteront leur chance le jour où la voie sera libre. 

Des militants et stratèges politiques ont certainement commencé à y penser ou ne tarderont plus à le faire.

Cette perspective vient colorer la guerre intestine qui déchire actuellement le parti d’opposition Québec 21. 

Au-delà des débats sur des dépenses de membres du C. A. de Québec 21, on sent que c’est le leadership de Jean-François Gosselin qui est mis en cause.

L’hypothèse d’un départ anticipé de M. Labeaume ne sera rien pour calmer les militants ou administrateurs qui voudraient aller à la guerre avec un autre chef que M. Gosselin.

 ***

De quoi sera fait l’après-Labeaume? 

La question pourrait sembler inconvenante et prématurée, mais il n’y a pas de scandale à la poser, car on s’est posé la même à la dernière élection et à celle d’avant. 

En quoi allait-on vouloir ressembler ou s’éloigner de l’administration Labeaume?

L’après Jean Pelletier a été marqué par un virage vers la démocratie et vers une rénovation urbaine à échelle plus humaine, incarnés par Jean-Paul L’Allier. 

L’après Jean-Paul L’Allier a été marqué par la «revanche» des banlieues et un discours (non appliqué) du resserrement des dépenses, incarnés par Andrée Boucher.

L’après Andrée Boucher a été marqué par la relance de grands projets, l’éclosion d’un vrai sentiment d’appartenance à une ville plus festive, une centralisation de l’administration et un virage dans les relations de travail, incarnés par Régis Labeaume.

Le jour où M. Labeaume quittera mairie, la question reviendra. De quoi sera fait l’après? Dans quelle direction Québec voudra-t-elle aller? Avec quelle vision et quel type de leadership. 

Il reste bien du temps pour y penser. Mais ça viendra un jour.

Chronique

Quand la police joue de la cornemuse

CHRONIQUE / C’est devenu la tradition lors des défilés de la Saint-Patrick à Québec et ailleurs. Les costauds de la police et des incendies «volent le show» avec leurs kilts, leurs couleurs et leurs cornemuses. Samedi dernier encore, dans les rues de la haute ville. Un nombre record de sept délégations en provenance de New York, Boston, Chicago, Philadelphie et Toronto venues marcher avec la GRC et l’unité d’apparat de la police de Québec.

D’autres corps de police canadiens se sont déjà annoncés pour l’an prochain, annonce le président du défilé de Québec, Terrence Kerwin. La police de New York, première à visiter Québec pour la Saint-Patrick il y a dix ans, n’en finit plus de faire des petits.

Le défilé de la Saint-Patrick a ainsi fait sa place parmi les grands événements de la capitale. 

Un public grandissant vient y célébrer ses racines et affinités avec les Irlandais et en profite pour saluer le printemps, fût-il encore timide, comme c’était le cas la semaine dernière. 

Musique, danses traditionnelles, chapeaux haut-de-forme, amuseurs publics, élus et dignitaires endimanchés. 

En tout, une cinquantaine de groupes et tableaux en vert, sans prétention et parfois même un peu brouillons, tirés par la mécanique des tambours et fanfares policières (140 musiciens). 

Cette fascination pour les forces de l’ordre m’a intrigué. Il est d’usage de voir la police en soutien aux fêtes populaires. Pas qu’elle en soit la vedette. 

À quoi tient donc cette joyeuse exception des défilés de la Saint-Patrick où c’est la police et les pompiers qui animent une fête nationale?

J’ai trouvé deux explications. 

Une première brutalement pragmatique. La seconde, empruntée à l’histoire.

Le meilleur rapport qualité-prix

C’est dans la police et chez les pompiers qu’on trouve les fanfares de tambours et cornemuses les plus importantes et les mieux organisées, rapporte Terrence Kerwin.

Des groupes d’une quarantaine de musiciens parfois, assez pour avoir un impact fort dans un défilé. 

C’est plus difficile avec des ensembles plus petits, encore que plusieurs comme les 78th Fraser Highlanders ou les Druméthiques pour ne nommer que ceux-là, soient tout à fait remarquables.

Les fanfares policières sont subventionnées par leur ville d’origine qui contribue à leur déplacement à Québec. Ces villes estiment que c’est bon pour leur image.

Des commanditaires de Québec offrent l’hébergement et les policiers musiciens viennent sur leur temps de congé, ce qui limite les coûts. Certaines fanfares ont même dû faire une sélection tant il y avait de volontaires pour venir à Québec cette année, mentionne M.Kerwin.

Ces visiteurs arrivent pour la plupart le vendredi, veille du défilé, et repartent le dimanche.

M. Kerwin souhaite élargir cet impact touristique. Il veut intensifier les invitations dans les villes qui délèguent des fanfares, pour que ces communautés viennent fêter la Saint-Patrick à Québec avec leurs policiers-musiciens.

Un étonnant renversement de l’histoire

Les premiers Irlandais débarqués en Amérique à partir des années 1820 fuyaient la famine. Ils ont vécu dans des conditions misérables favorisant la violence, l’alcoolisme et la délinquance.

Souvent rejetés, on leur collait l’étiquette d’ivrognes, de bagarreurs et de bons à rien, relate l’économiste et sociologue américain Thomas Sowell (1). 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que rien ne semblait alors destiner les Irlandais à des carrières dans la police. Encore que plusieurs pourraient soutenir que la ligne entre délinquance et police n’est parfois pas si grande.

Le destin allait nous étonner.

Devenant de plus en plus nombreux à s’entasser dans les centres-ville du Nord-Est américain, les Irlandais votent souvent en bloc et ont fini par détenir un poids politique significatif. Ils investissent ainsi les conseils municipaux et les administrations locales à New York, Boston, Chicago, Buffalo, etc.

Leurs machines politiques distribuent à des irlandais de bons emplois publics qui jusque là leur échappaient, notamment dans la police et les services de protection incendie. 

En 1885, près de 40 % des effectifs de la police de New York sont des immigrants dont une forte majorité d’Irlandais, rapporte Sowell.

Les avis d’historiens divergent sur les affinités et/ou rivalités entre Canadiens Français et Irlandais au milieu des années 1800. On sait cependant que dans les années 1840, leurs votes étaient déjà convoités par tous les partis. 

Lorsque la Ville de Québec crée son corps de police en 1843, on y compte 28 policiers, dont 22 Irlandais (ou anglophones) recrutés en outre pour leur robustesse, dit-on.

Le tout premier chef de la police de Québec sera un Irlandais, Robert-Henry Russel, qui sera en fonction jusqu’en 1858. Nombre d’Irlandais et/ou anglophones occuperont ces années-là des rôles d’officiers.

Dans un article de la revue Cap-aux-Diamants (2), l’historien Louis Turcotte rapporte qu’en 1870, il y a encore 33 % d’Irlandais dans la police de Québec. 

En y ajoutant les Écossais et Anglais d’origine, les anglophones comptent pour plus de 50 % des effectifs de la police alors qu’ils représentent moins de 30 % de la population.

Cette «surreprésentation» des Irlandais dans la police va se perpétuer pendant des décennies et au-delà. 

À parcourir ainsi l’histoire, on comprend comment la musique irlandaise s’est enracinée dans les traditions des corps de policier des villes du nord de l’Amérique. 

Et pourquoi il n’y a rien de si étonnant à les retrouver aux premiers rangs des défilés de la Saint-Patrick. Dans les rues de Québec comme ailleurs.

À lire aussi:

Marée verte dans les rues de Québec

Notes :

(1) L’Amérique des ethnies, Thomas Sowell, L’Âge d’Homme, 1983, 327 pages. 

(2) «Les Irlandais au Québec au XIXe siècle : Représentants de la loi et délinquants dangereux?», Louis Turcotte, Cap-aux-Diamants, numéro 88, hiver 2007.