Chronique

Carnaval: dans les coulisses d'un pari perdu

CHRONIQUE / Les autorités du Carnaval étaient informées des risques du nouveau concept de défilé de nuit, mais ont choisi de procéder quand même.

Une décision motivée par le désir de «réinventer le Carnaval», fut-ce au prix d’une rupture brutale avec certaines traditions. 

Un comité «chargé d’analyser les changements projetés à l’édition 2019 du Carnaval» avait notamment attiré l’attention du conseil d’administration sur des enjeux du défilé. 

Accès limité au site et difficulté à voir l’action, absence de musique vivante et d’animation entre les tableaux, etc. 

Sans doute était-il difficile de prévoir les ratés d’exécution qui ont causé des retards au défilé de samedi dernier. 

Mais le Carnaval ne peut pas plaider la surprise quant aux critiques sur le concept et le contenu. Celles-ci étaient prévisibles, pour ne pas dire annoncées.

Le comité de travail réuni par Daniel Gélinas pour plancher sur les changements était formé de Marc Gourdeau (théâtre Premier Acte), Nancy Bernier (femme de théâtre), Patrick Caux (scénariste), André Roy (tourisme), William Gobeil (avocat membre du C.A. du Carnaval) et de la nouvelle directrice générale, Mélanie Raymond.

On peut trouver que ça ne faisait pas beaucoup d’expertise spécifique aux défilés de nuit du Carnaval, mais quand on vise le changement, j’imagine qu’on prend les moyens pour que ça arrive. 

Les enjeux problématiques du défilé ont tout de même été abordés au comité. Le Carnaval en a pesé le pour et le contre et a choisi de garder le cap.

Innover comporte toujours un risque, a rappelé cette semaine le conseiller spécial Daniel Gélinas. C’est vrai. Ne pas entendre les mises en garde aussi. 

J’ai compris que les avis de M. Gélinas avaient pesé lourd dans la réflexion et la décision d’aller de l’avant avec les changements au défilé. 

Sa notoriété, sa solide crédibilité, ses succès passés (il a eu aussi quelques échecs) et ses liens avec le pouvoir incitent à se rallier à sa vision plutôt qu’à s’y opposer. La solidarité pour l’organisation a fait le reste. 

Avant la tenue du défilé, des groupes de discussion réunissant des anciens de l’organisation de Carnaval avaient pressenti la catastrophe. On peinait à croire qu’il n’y ait pas d’animation prévue entre les stations.

On s’est aussi demandé comment entasser les 75 000 spectateurs habituels des défilés (dans l’hypothèse où il y en avait vraiment 75 000) aux cinq stations du défilé. Quinze mille personnes sur un coin de rue, c’est beaucoup. Impossible pour tous de voir.

Au final, le concept du nouveau «défilé» a été pleinement endossé par l’organisation et le C.A. du Carnaval. Je sais cependant que ça ne faisait pas l’unanimité à l’interne. Facile à dire après coup, direz-vous, mais c’est un fait.

Les objections tenaient au concept proposé, mais probablement aussi à une résistance naturelle au changement. Les révolutions font rarement l’unanimité dans les organisations. Au Carnaval comme ailleurs. 

Il y a de la nostalgie pour les anciennes façons de faire, une crainte de l’inconnu et parfois de la méfiance face aux «corps étrangers». 

Dans ce cas-ci, l’arrivée de Daniel Gélinas et de collaborateurs nouveaux. Combinée aux départs, pas toujours volontaires, d’artisans de longue date du Carnaval, à des périodes d’intérim et à l’érosion d’un certain «savoir-faire». Cela crée de l’instabilité. Et sans doute de l’insécurité.

Depuis cinq ans, il y a eu des changements radicaux à la haute direction et au conseil d’administration du Carnaval. On était une fois de plus à la recherche de solutions financières et «identitaires» pour assurer la survie de l’événement.

On a senti que l’hôtel de ville était préoccupé, ce qui explique la mainmise grandissante de l’administration Labeaume sur le Carnaval qui a culminé avec l’entrée en scène de M. Gélinas. 

Le coup de barre donné à la programmation 2019 s’ajoute à plusieurs années de changement qui avaient, pouvait-on croire, remis le Carnaval en marche.

Il faut relire le communiqué-bilan de la directrice générale Mélanie Raymond au lendemain de l’édition 2018.

Hausse d’achalandage de 20 %; programmation renouvelée à 40 %. «À voir les sites bondés et les sourires de nos participants, je peux vous affirmer que nous sommes sur la bonne voie».

Si le Carnaval était sur la bonne voie, pourquoi tant le remettre en question, pourriez-vous demander? 

Bonne question. 

C’est ici que les perceptions diffèrent. 

Pour beaucoup d’artisans du Carnaval, les défilés allaient bien et avaient participé à la relance des dernières années : chars plus éclatés (grâce à plus d’argent), nouveaux personnages «aériens», davantage de techno, horaires rigoureux, etc. 

D’autres voyaient au contraire les défilés en perte de vitesse et ont voulu les renouveler. 

«La tradition devra s’intégrer à la modernité», a prévenu M. Gélinas lorsqu’il a pris les rênes au printemps 2018. Il avait alors promis des «défilés grandioses». Il disait ne pas craindre d’être «confronté à de la résistance quant à ces changements».

Le Carnaval avait peut-être sous-estimé l’attachement des citoyens à la tradition des deux défilés, un en haute ville, l’autre en basse ville/Charlesbourg.

Sous-estimé l’attrait des réunions de familles et d’amis avant de sortir voir la parade. Un défilé très court répété sur une même artère limite le nombre de «familles d’accueil» et rend l’accès plus difficile. 

Sous-estimé aussi le besoin de bouger et d’une animation soutenue quand il fait froid. 

Aucun de ces «incontournables» ne me semble être un empêchement à l’innovation et au renouvellement des contenus des défilés.

Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’avais reçu autant de courriels qu’à la suite de ma chronique sur le premier défilé. Tous les messages, sauf un, exprimaient de la déception. 

J’ai demandé à ce lecteur à quel endroit il était posté et ce qu’il avait aimé du défilé. Réponse courte et laconique : «Rue Cartier. Les spectacles». 

Les messages des déçus étaient autrement plus explicites, chargés de souvenirs d’enfance et de récits, cette fois plus flous, du rite initiatique que furent pour les adolescents de Québec les défilés de la belle époque. 

J’y ai vu une excellente nouvelle pour le Carnaval en cette semaine de tempêtes. L’ampleur de la déception était en proportion de l’attachement des citoyens aux défilés. Une indifférence face aux ratés aurait été beaucoup plus préoccupante. 

Je suis certain que les changements annoncés au second défilé de samedi vont beaucoup améliorer le spectacle. Il serait difficile de faire pire.

On promet cette fois une animation, de la musique soutenue (et amplifiée) et une interaction avec le public tout au long du trajet de 1 km sur Grande Allée. 

En d’autres mots, on revient (sans vraiment le dire) au concept traditionnel de défilé qui donne à voir à tous les spectateurs sur le trajet, plutôt que de réserver la prestation à cinq ou six «stations» comme la semaine dernière.

Le Carnaval a pris acte des ratés et cherche à corriger le tir. Bravo. 

Est-ce que ce sera suffisant pour ramener l’esprit festif, la chaleur, la musique de carnaval et le plaisir qui ont cruellement manqué au premier défilé? 

J’aimerais y croire, mais la réalité est qu’on va revoir les mêmes chars avec les mêmes acteurs dans un même lieu qui n’est pas le plus facile d’accès pour les familles.

Je veux bien donner une (autre) chance au coureur. Traditionnellement, le deuxième défilé est toujours un peu meilleur que le premier parce que mieux rodé et parce qu’on apportait les petits ajustements nécessaires pendant la semaine entre les deux. 

Cette fois, on ne parle pas seulement de petits ajustements, mais de correctifs importants. Vous me direz ce que vous en avez pensé.

Peu importe le résultat, il aura intérêt à reprendre, à tête reposée, la réflexion sur les défilés de nuit. 

On en profitera pour jeter aussi un coup d’œil au budget. 

Je suis un peu intrigué. Plus d’argent au total pour un carnaval écourté d’une semaine, sur moins de sites, avec des défilés moins longs et une programmation amputée des duchesses et du concours de sculpture sur neige. J’aimerais comprendre. 

J’ai demandé des détails sur le budget, mais pour l’instant, on me les refuse et on me renvoie au prochain rapport annuel. C’est noté. Je vais attendre. Et par la force des choses, vous aussi. 

Chronique

Où diable était le Carnaval?

CHRONIQUE / L’organisation du Carnaval de Québec a expliqué les ratés du défilé de nuit de samedi soir par des problèmes de «timing», de rythme et de retard. Boulechite.

Ce n’était pas le timing, le rythme ou le retard. Enfin, si. C’était aussi le timing, le rythme et le retard, mais c’était d’abord un vice de conception et je dirais, d’attitude. Un défilé narcissique et coupé du monde. 

Le choix du mot défilé tenait d’ailleurs de la tromperie. Ce qui a été présenté samedi soir aux malheureux citoyens et visiteurs qui avaient bravé le froid n’avait rien d’un défilé de fête populaire. 

Une succession de silences, d’immobilismes, de froideur et de déprime. Rigoureusement, le contraire de l’esprit festif d’un carnaval où foisonnent la musique, les couleurs, la chaleur et la joie de vivre. 

Un cortège funèbre. Sans tambour ni trompette. 

L’image m’est venue en regardant ce char atone peuplé de personnages exsangues drapés de blanc, recroquevillés sur eux-mêmes pour râler leur dernier souffle pendant qu’une voix à peine audible dans les bruits de la foule, tentait de justifier cette pénible dramaturgie. 

Où diable était le Carnaval? 

Même l’attente, jadis habitée par le crescendo des motos pétaradantes, était moche. Quatre motos seulement. A-t-on voulu sauver du gaz? Il y a des limites à jouer le thème du blanc. 

De tels choix artistiques fonctionnent peut-être dans une salle ou un événement de théâtre, mais difficilement dans une nuit d’hiver où le public a besoin qu’on lui transmette de la chaleur et de l’énergie. Où il a besoin de danser sur la musique et de se réchauffer aux sourires semés par les poignées de main en peluche de bonshommes à grosses têtes. 

Pas étonnant que des milliers aient quitté bien avant la fin. Ça sortait à pleines portes, l’air déçu, pour ne pas dire dégoûté. Des milliers de citoyens floués par la promesse non tenue.

Dire que la Ville de Québec a haussé à plus de 1,2 million $ (935 000 $, plus 265 000 $ en services) sa subvention au Carnaval 2019 pour «contribuer à la bonification» de ce défilé et à la mise en place de la «nouvelle vision». 

C’est écrit au «sommaire exécutif» produit par le Bureau des grands événements.

En regardant le défilé se défiler, j’étais désolé pour tous ces enfants emmitouflés jusqu’aux yeux derrière les clôtures de métal. J’imaginais (pour l’avoir fait jadis) l’énergie et l’effort logistique que cela avait demandé aux parents. Le transport, l’attente, le froid. 

Ça en vaut la peine quand c’est pour arracher à l’hiver des moments de magie qui s’impriment ensuite pour la vie dans les souvenirs. Mais pas pour voir si peu et si terne. 

Sur le trottoir entre la rue des Érables et le Musée national des beaux-arts du Québec, samedi soir, je me suis croisé les doigts pour ne pas croiser de touristes venus à Québec pour ça. Malheureusement, la ville en était pleine. J’ai baissé les yeux. J’avais honte.

***

En confinant le défilé à un petit kilomètre sur la Grande Allée au centre-ville (les anciens défilés faisaient 3,5 km et 4,0 km), le stationnement est devenu plus compliqué et l’espace pour voir nécessairement plus restreint.

Il y a toujours l’autobus, mais disons que cette formule tout centre-ville ne facilite pas la vie aux familles. À moins que ce ne soit pas du hasard. Dans sa quête pour ramener les jeunes adultes, le Carnaval aurait-il cru pouvoir faire l’économie des familles? 

Ce serait un bien mauvais calcul. 

Non satisfait d’avoir réduit le trajet, le Carnaval a limité «l’action» à cinq stations de spectacle le long du parcours. Je m’étais gardé de critiquer trop vite, mais ça me paraissait écrit dans le ciel avant de commencer que la plupart des «spectateurs» ne pourraient rien voir.

Ce fut le cas et ça le sera encore la fin de semaine prochaine. 

On aurait à la limite pu trouver un sens à refaire deux fois le même parcours si ça avait été pour intégrer au spectacle des immeubles ou un décor spécifique de la Grande Allée, mais je n’ai pas vu que c’était le cas. 

***

On ne blâmera pas le Carnaval d’avoir cherché à renouveler ses défilés de nuit. 

La vérité, vous la connaissez comme moi : ces défilés ont souvent roulé sur le pilote automatique des traditions et ne réservaient plus beaucoup de surprises. Trop commerciaux parfois ou trop prévisibles, trop n’importe quoi. Le Carnaval avait tenté de sortir des sentiers battus avec le défilé de 2008, mais sans grand succès. 

Cela suggère qu’il n’est pas si facile de renouveler le genre et de faire l’unanimité. Surtout avec la contrainte de l’hiver. Celui de samedi dernier aura au moins réussi ce tour de force. L’unanimité. Contre lui.

Je suis allé relire ce qui avait été promis l’automne dernier. 

«On va totalement ailleurs de ce qui s’est fait depuis des dizaines et des dizaines d’années», annonçait avec fierté Daniel Gélinas. 

«Un défilé-spectacle beaucoup plus qu’un déambulatoire comme il y avait dans le passé… Un show divertissant, spectaculaire et source de fierté pour la population de Québec». 

Exit les duchesses. Place au «rock et aux pixels», avait titré Le Soleil. 

On en profiterait pour mettre en évidence des troupes et créateurs locaux. Ça semblait prometteur, mais il restait à voir. 

Le défilé est en effet allé «totalement ailleurs». Mais où? 

On a jeté le bébé avec l’eau du bain. 

Je vous ai souvent dit tout le bien que je pense de Daniel Gélinas, ex-dg du Festival d’été, qui a agi comme conseiller dans le virage du Carnaval. Je n’en pense pas moins, mais comme tout le monde, il peut lui arriver de se planter. Pas juste d’ailleurs, car j’imagine que ce fut un choix collectif.

 ***

Le Carnaval est important et ses défilés font partie de l’ADN de cette ville. Il ne faudrait pas les laisser tomber. 

Peut-être l’organisation arrivera-t-elle à corriger les problèmes de délais pour le défilé de samedi prochain. Mais pour le concept et choix du lieu, j’imagine qu’il se fait tard.

Pour sauver les meubles, peut-être se trouverait-il quelques fanfares qui accepteraient au pied levé d’entrer dans la parade pour briser le silence, y mettre du rythme, de la couleur et de la vie. Y mettre un peu de carnaval. 

Du déjà vu direz-vous, mais on sait que ça fonctionne depuis le premier défilé de nuit de l’ère «moderne» en février 1955 et que ça ne s’est jamais démenti depuis. On entend de loin la rumeur de la fanfare et déjà il fait un peu moins froid.

J’ai vu l’effet pas plus tard que dimanche encore. Une fanfare sur le quai de la Pointe-à-Carcy jouant les airs de carnaval pendant la course en canots. C’était la première fois à ma connaissance, mais je peux me tromper. Une idée toute simple, mais réussie, surtout après le silence de la veille.

Bonne idée aussi tous ces fauteuils de bois avec des coussins, des couvertures et des fournaises au gaz le long du quai. On y retrouvait des familles, des personnes âgées, des visiteurs. 

Il n’est pas toujours besoin de réinventer la roue pour que ça tourne. Il peut suffire de petites choses si on les choisit pour servir le public plutôt que pour servir un concept, aussi artistique et novateur, soit-il.

Chronique

Faire l'histoire

CHRONIQUE / On savait que ce jugement pouvait faire l’histoire. La Couronne et la communauté musulmane souhaitaient 150 ans de prison sans possibilité de libération conditionnelle pour le tueur de la Grande Mosquée.

Sur le banc, le juge de la Cour supérieure François Huot, qui fut exemplaire dans sa façon de mener ce procès dans le respect de l’accusé, mais qui avait cette réputation d’être un dur au moment des sentences.

Dur, il le fut. Quarante ans de prison pour Bissonnette avant de pouvoir demander une libération conditionnelle, c’est une des sentences les plus lourdes jamais imposée au pays.

Plus lourde que ces 25 ans sans possibilité de libération imposés ce même vendredi au tueur en série qui a fait huit victimes dans le village gai de Toronto sur une période de sept ans.

Mais ce n’est pas par la lourdeur de sa sentence que le juge Huot aura fait l’histoire dans cette affaire, mais par sa détermination à défendre l’espoir et la «dignité humaine» de l’accusé, malgré l’ignominie du crime.

Cela peut sembler paradoxal de célébrer «l’humanité» d’un juge qui vient d’envoyer un accusé à l’ombre pour 40 ans, mais c’est ce que je retiens de ce jugement.

La sensibilité pour l’humain, pour la peine et la douleur des victimes comme pour la vulnérabilité et la détresse du tueur.

C’était, je dirais, inattendu, inespéré même tant la pression et la tentation pouvaient être grandes de calmer la vindicte populaire contre ce crime raciste par une sentence assassine.

La fatalité est qu’aucune peine ne pouvait effacer la peine des proches et des victimes, le juge eut-il condamné Bissonnette à mille années de prison.

L’objectif de la justice n’est pas la vengeance, mais l’application d’une sanction juste et proportionnée pouvant protéger la société, avoir un effet dissuasif et favoriser la réhabilitation. Cela suggère de la mesure et de la retenue.

«Il serait à la fois disproportionné, cruel et contraire aux valeurs de justice et de compassion de la société canadienne de priver un individu ayant éprouvé des problèmes de santé mentale depuis son adolescence de tout espoir de recouvrer un jour sa liberté, ne serait-ce que pour quelques années, et ce, quelque abominables qu’aient pu être ses crimes.»

Tout est là, résumé dans ce passage. L’essentiel des 246 pages (inutilement longues parce que souvent répétitives) de ce jugement par ailleurs costaud, bien documenté et bien inspiré.

Chronique

Le risque de l'ironie

CHRONIQUE / L’ironie est un genre journalistique risqué. Comme l’humour. On n’est jamais certain de la façon dont elle sera reçue.

L’ironie implique une lecture au deuxième degré qui va de soi dans une publication satirique, mais beaucoup moins dans un journal sérieux où on s’attend à des textes clairs et sans ambiguïté. 

L’ironie ajoute du mordant à l’idée qu’on exprime et peut contribuer au plaisir de la lecture. Surtout quand le lecteur connaît le «vrai» point de vue de l’auteur sur un sujet. 

Mais lorsque l’ironie n’est pas décelée, il en résulte de la confusion et le risque que le lecteur comprenne le contraire de ce qu’on voulait dire. C’est la dernière chose que veut un journaliste.

J’aime bien l’ironie, mais ne l’utilise que rarement en chronique. Pour éviter cette confusion, mais aussi parce je trouve plus utile de m’attarder aux faits et aux arguments. J’aime faire le tour du «pour» et du «contre» avant d’émettre un point de vue.

C’est plus convaincant que l’ironie, plus instructif et permet de faire des nuances difficiles à rendre avec l’humour. 

J’avais eu des hésitations avant de publier ma chronique de jeudi intitulée «Quand on se compare». 

J’y décrivais les risques du grand projet immobilier Royalmount à Montréal et terminais par un parallèle, ironique, avec de grands projets à Québec et Lévis. 

«Ce n’est pas chez nous qu’on construirait des nouveaux mégacentres le long d’autoroutes encombrées ou qu’on planterait un gros projet immobilier à l’endroit le plus congestionné de la ville», disais-je.

Je croyais l’allusion au Phare et à nos «mégacentres» assez claire, mais j’ai compris à vos réactions que j’avais eu raison d’hésiter.

Une majorité d’entre vous avez vu l’ironie et y avez trouvé plaisir.

«Le sarcasme vous sied bien! J’adore la finale de votre chronique. Pas certain que notre Mage Extra (comme aurait dit Sol) appréciera et cela n’en est que plus jouissif», confesse un lecteur.

«Un peu d’ironie avec ça, ce matin, M. Bourque ...merci de nous rappeler combien nous “l’avons l’affaire” nous à Québec».

«Les derniers paragraphes de votre chronique de ce matin sont d’une intelligence et d’une puissance exceptionnelles! Et d’une grande finesse également», pense un lecteur.

«Satirique mais tellement réaliste ...», dit un autre. «Comme j’aime votre ironie», écrit celui-ci.

«Fine ironie qui m’a bien fait rire! J’espère qu’il induira une réflexion chez nos édiles municipaux», souhaite ce lecteur.

J’ai vu votre plaisir, mais aussi vos doutes.

«...j’espère que comme je l’ai compris, vous avez écrit vos derniers paragraphes avec toute l’ironie qu’on vous connaît...», s’inquiète une lectrice. 

«Votre billet se veut ironique?», demande une autre. 

«Je veux être certaine de bien comprendre vos quatre derniers paragraphes. Ils sont ironiques, j’espère… Merci de me rassurer.» Je vous rassure madame. C’était de l’ironie. 

J’ai vu parfois votre stupeur. 

«Je partage votre crainte quant au projet de Mont-Royal. Par contre, votre conclusion m’a laissé pantois!»

Et puis ce reproche. 

«...je constate que vous avez la bouche sure (encore!) vis-à-vis certains projets à Québec. Faudrait en revenir et passer à autre chose!» me presse gentiment ce lecteur.

Désolé de vous décevoir, mais je ne vais pas passer à autre chose. Pas sur un sujet aussi important que le paysage et la qualité de vie de la ville. 

Mais pour l’ironie, c’est moins sûr. Je vais continuer à hésiter. Il faudrait d’ailleurs que vous m’aidiez à comprendre à quoi tient notre plaisir pour l’ironie. Avons-nous tant de méchant qu’il nous faille laisser sortir?

Chronique

Quand on se compare

CHRONIQUE / Peut-être avez-vous entendu parler de ce grand projet, Royalmount, qui déchire Montréal cet hiver.

On parle d’un mégacentre commercial et culturel de 3,6 millions de pieds carrés qui sera construit sur un ancien terrain industriel à l’intersection des autoroutes 40 (Métropolitain) et 15 (Décarie). 

Le projet, appuyé par la Chambre de commerce, a le feu vert de la petite ville de Mont-Royal où il est situé, mais la mairesse de Montréal et des élus de villes voisines s’y opposent.

Par jalousie ou crainte de la concurrence? C’est permis de le penser. 

Par son gigantisme (trois fois la superficie de Laurier à Québec), Royalmount risque de drainer une partie de la clientèle des artères commerciales et petits centres d’achats des villes voisines. 

Qui sait, peut-être même nuire au quartier des spectacles au centre-ville de Montréal, car les promoteurs espèrent attirer 30 millions de visiteurs par année, près de trois fois la fréquentation de Laurier Québec (12 millions).

Mais au-delà de l’enjeu de concurrence fiscale et commerciale, c’est surtout le lieu d’implantation et le modèle de développement qui sont mis en doute. 

Le projet prévoit 200 commerces et boutiques haut de gamme donnant sur des espaces «publics», une patinoire, deux salles de spectacle, cinq hôtels, des tours à bureaux, des restaurants, un cinéma, un aquarium, éventuellement 6000 logements et condos.

Ce modèle, c’est celui du quartier Dix30 à Brossard, du Carrefour Laval et des autres «mégacentres» ou powercenters construits en bordure de nos autoroutes urbaines. Celui-là est juste un peu plus gros. 

Rien pour se scandaliser alors, si ce n’était que ce projet va pousser à l’intersection de deux des autoroutes les plus congestionnées de la région, ce qui risque d’ajouter au chaos.

Montréal estime que les temps de parcours sur ces autoroutes pourraient être augmentés de 10 à 30 minutes. Des spécialistes des transports et de la mobilité durable croient aussi que le projet va alourdir la circulation. 

Mont-Royal conteste ce scénario catastrophe (elle parle de 2 à 5 minutes de plus) et plaide que la venue du train électrique REM va enlever de la pression sur les autoroutes. Ça reste à voir.

Mont-Royal rappelle aussi que le projet sera relié à une station de métro par une passerelle au-dessus de l’autoroute et propose des réaménagements au réseau routier local pour soulager l’intersection 40-15. 

Catastrophe ou pas, il y a quelque chose d’incongru à ce qu’une petite ville de 20 000 habitants puisse ainsi imposer va vision à une métropole de 2 millions de personnes. Montréal paye ici encore le prix des défusions municipales. Cela renvoie aux difficultés de gouvernance de l’île de Montréal. 

Des discussions sont en cours avec Montréal pour trouver des aménagements pouvant atténuer les conséquences négatives de Royalmount. Demain, ce sera pour le site de l’hippodrome, plus au sud. Inévitablement, tout nouveau projet dans ce secteur ajoutera à la circulation. 

Cela dit, Royalmount est conforme aux orientations du schéma d’aménagement de Montréal. C’est juste que ce schéma propose aussi de s’adapter aux changements climatiques et plaide pour les transports actifs et collectifs, ce qui est difficilement compatible le modèle de Royalmount construit autour de l’auto.

Cela rappelle les limites (et contradictions) des outils de planification du territoire. À quoi bon les beaux principes et les jolis documents en couleurs si au final, il est possible de construire n’importe quoi n’importe où, y compris le contraire de ce qu’on disait vouloir faire? 

***

En quoi cela nous concerne-t-il à ce bout-ci de la 20? 

En rien à vrai dire.

Nos défusions ont causé quelques tracas de facturation, mais pas de grands débats d’aménagement. Nos commerces et autoroutes ne souffriront pas du projet Royalmount. 

On peut donc tranquillement vaquer à nos occupations. 

Ce n’est pas chez nous que l’on construirait de nouveaux mégacentres avec des bannières connues le long d’autoroutes encombrées ou qu’on planterait un projet pharaonique à l’endroit le plus congestionné de la ville.

Pas chez nous qu’on risquerait un gros projet susceptible d’aspirer tous les nouveaux pieds carrés de bureaux du voisinage. Pas chez nous qu’on autoriserait un projet qui irait à l’encontre des valeurs de développement durable auxquelles on dit croire. 

Québec et Lévis savent faire. Ce n’est pas comme à Montréal. Ici, nos choix d’aménagement sont cohérents, bien inspirés et servent toujours l’intérêt public et seulement l’intérêt public et non celui de promoteurs privés qui auraient l’oreille des élus.

J’espère que vous l’appréciez.

Chronique

Si on poussait le rêve un peu plus loin

CHRONIQUE / Les terrains industriels dévitalisés ou en fin de vie du secteur de l’estuaire de la rivière Saint-Charles offrent à Québec l’occasion de se projeter avec audace dans le nouveau siècle.

Il y a là, à la rencontre de la rivière, du fleuve et du centre-ville historique, un potentiel urbain insoupçonné. Une possibilité de transformer ce no man’s land ingrat et lourdement contaminé en un quartier exemplaire pour vivre et travailler.

L’administration Labeaume vient de franchir un premier pas intéressant avec cette idée d’un «Littoral Est» consacré à l’innovation et à l’incubation d’entreprises des sciences de la vie et des technologies vertes.

Cette vision est encore embryonnaire, un peu timide, et très centrée sur l’argumentaire économique, mais elle a le mérite de lancer une réflexion pertinente. 

On note aussi l’habileté de l’administration à vouloir inscrire ce projet de rénovation urbaine dans le Projet Saint-Laurent de François Legault.

Cela fera plaisir au chef du nouveau gouvernement dont le livre-essai Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent lancé en 2013, n’avait pas en à ce jour un gros tirant d’eau. Que la capitale s’intéresse au bébé du premier ministre sera bien vu j’imagine. 

De façon plus prosaïque, l’administration Labeaume a vu dans ce Projet Saint-Laurent une possibilité d’obtenir de l’aide pour financer la décontamination de terrains qui rapporteront un jour des taxes à la ville. 

C’est de toute façon une bonne idée d’essayer de récupérer des terrains sous-utilisés du centre-ville. Ceux-ci sont faciles à desservir par les services publics et cela évite d’aller empiéter sur des espaces de la périphérie. 

Là où j’ai plus de misère à suivre, c’est lorsque la Ville célèbre le projet d’agrandissement du Port et en fait un des moteurs du «Littoral Est».

On dit vouloir tourner la page sur la vocation industrielle du secteur mais on renforce cette vocation par le prolongement d’un quai susceptible d’accroître les activités de transbordement.

Si le Port gagne son pari et trouve un jour des clients pour son projet, il y aura davantage de transport de marchandise dans le quartier. Ce n’est pas très cohérent ni compatible avec l’objectif d’un développement vert pour le secteur.

Sans parler de l’impact de ces nouvelles activités portuaires sur la baie de Beauport. 

La Ville souhaite prolonger la promenade Samuel-De Champlain vers l’Est pour redonner aux citoyens l’accès au fleuve. Mais elle appuie un projet qui va restreindre l’accès au paysage du fleuve et de la ville depuis la plage de la batture.

Cela non plus n’est pas très cohérent ni compatible avec l’objectif qu’on dit poursuivre. 

Il faut retourner aux récents travaux de fin d’étude de deux étudiants de l’Université Laval, Charles Gosselin-Giguère et Simon Parent, pour prendre toute la mesure du potentiel (et de la timidité) du concept de «Littoral Est» lancé par la Ville.

Ces étudiants à la «double maîtrise» en architecture et design urbain ont développé l’automne dernier une vision de transformation urbaine qui cible ce même secteur industriel de Limoilou et de l’embouchure de la rivière Saint-Charles.

Le Soleil y avait alors fait écho

L’intention est de répondre à «l’urgence» des changements climatiques» par une vision d’aménagement à long terme sur 50 ans. Les auteurs ont ainsi dessiné un nouveau quartier qu’ils ont baptisé «Stadaconé», du nom de l’ancien village iroquoien. Plus de détails à www.quebecresilient.com

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Le projet «Québec, ville résiliente» repose sur quelques prémisses que beaucoup de citoyens estimeront irréalistes ou non souhaitables, mais qui au plan urbain, n’ont rien d’une hérésie. 

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1- La disparition de la papetière White Birch dont le panache de fumée est aussi intimement associé à l’horizon de Québec que les immeubles de la haute ville.

Ce n’est peut-être pas pour tout de suite, mais ça va arriver. Le propriétaire avait d’ailleurs annoncé la fermeture à l’hiver 2012, avant de se raviser. Sans doute visait-il alors à faire pression sur le syndicat, mais le déclin du papier finira par venir à bout de l’usine.

Plusieurs terrains et bassins de la White Birch sont déjà inutilisés. Le jour où la papetière va fermer, c’est un terrain deux fois grand comme l’anneau des Plaines qui deviendra disponible.

Dans le scénario des étudiants, seul le bâtiment principal en briques rouges, dont l’architecture est magnifique, serait conservé à des fins publiques.

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2- Le déménagement de l’incinérateur du boulevard Montmorency vers le secteur industriel de la batture de Beauport où il pourrait voisiner par exemple la future usine de biométhanisation.

Cela aurait l’intérêt d’éloigner les retombée de poussière des rues résidentielles de Limoilou. 

Dans un monde idéal, on pourrait imaginer qu’il n’y ait plus besoin un jour d’incinérateur lorsque tous les déchets seront éliminés à la source, recyclés ou transformés en gaz.

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3- La transformation de l’autoroute Dufferin-Montmorency en boulevard urbain à l’entrée de Limoilou. Cela impliquerait le démantèlement de la portion aérienne de l’autoroute, qui coupe la basse ville. 

Le boulevard traverserait le nouveau quartier en diagonale, dans le même axe que le chemin de la Canardière un peu plus au nord. L’accès au boulevard Charest et éventuellement à la haute ville se ferait par le boulevard Jean-Lesage.

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4- La fermeture ou le déménagement de l’ensemble des autres activités industrielles et manufacturières du secteur. Un peu comme Québec est en train de le faire pour l’écoquartier de la Pointe-aux-Lièvres.

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Utopique, cette vision d’un nouveau quartier d’habitation avec des parcs et des espaces publics? 

Peut-être pas tant que ça. 

Dans leur travaux, les étudiants ont été suivis par un jury de praticiens dont faisait partie Charles Marceau, responsable des grands projets à la Ville de Québec. 

M. Marceau s’était alors montré très enthousiaste, assure Charles Gosselin-Giguère. J’aurais aimé valider directement auprès de M. Marceau, mais à défaut, je prends la parole de l’ex-étudiant.

Difficile de dire dans quelle mesure le projet des étudiants a inspiré la Ville. M. Gosselin-Giguère se réjouit d’y retrouver plusieurs idées. Celle de la «faisabilité économique» de récupérer les anciens terrains industriels, par exemple. Ou le lien avec le Projet Saint-Laurent.

Les étudiants avaient d’ailleurs cité cet extrait du livre de M. Legault : «Ces zones doivent devenir des modèles d’aménagement durable et moderne dans lesquels on pourra travailler et vivre».

L’objectif est clair. Reste à passer de la parole aux actes. La Ville a fait un premier pas. On peut cependant aller beaucoup plus loin et avec davantage d’audace.

Chronique

Chassé-croisé en terre «huronne»

CHRONIQUE / Des historiens et juristes du droit autochtone estiment que la revendication des Hurons-Wendat sur l’ancienne seigneurie de Sillery n’a pas de fondement juridique.

Rien n’empêche le gouvernement Trudeau, si bon lui semble, de leur céder les terres excédentaires de la Défense à Sainte-Foy et de leur accorder un statut de réserve. 

C’est un choix politique ou social qui serait alors motivé par un désir de «réconciliation», de réparer des «erreurs» passées ou, qui sait, soigner l’image du Canada sur la scène internationale. 

Mais difficile d’y voir la reconnaissance d’un droit clair établi par des traités ou décisions antérieures de tribunaux. 

Même la décision de la Cour suprême (mai 1990), qui reconnaît aux Wendats le droit de pratiquer leurs activités ancestrales sur le territoire de leurs ancêtres, ne permet pas d’étendre ce droit aux terres de Sainte-Foy. 

Les Innus, qui revendiquent aussi les terres de l’ancienne seigneurie de Sillery, ont probablement de meilleurs arguments juridiques, mais leur «droit» est aussi contestable. 

La réalité est que malgré des centaines de jugements de tribunaux, livres d’histoire, thèses de doctorat, documents d’époque et articles scientifiques sur la question des «droits» territoriaux, il est impossible de trancher hors de tout doute.

Je n’y prétendrai pas non plus dans cette chronique. Ce serait présomptueux. Seul un nouveau renvoi devant les tribunaux permettrait d’y voir clair, et encore. 

Deux documents d’époque semblent particulièrement significatifs pour comprendre les revendications actuelles des Hurons et des Innus. Il vaut la peine de s’y attarder.

1. La «Concession» de la Seigneurie de Sillery aux «Sauvages» (1651)

Le 13 mars 1651, le roi de France concède aux «Sauvages qui se retirent ordinairement proche de Québec» une terre d’accueil. Celle-ci fait une lieue (3,2 km) en bordure du fleuve à Sillery par quatre lieues de profondeur, ce qui mène quelque part à Valcartier. 

L’objectif est de sédentariser les «sauvages» errants du territoire pour en faciliter l’évangélisation.

La gestion de la seigneurie de Sillery est alors confiée aux Jésuites, ce qui suggère une limite aux droits alors consentis aux «sauvages» et ouvre la porte à des débats juridiques.

Un siècle plus tôt, Jacques-Cartier avait rencontré des Iroquoiens du Saint-Laurent à Stadaconé (Québec), mais ceux-ci ne semblent plus y être à l’arrivée de Champlain au début des années 1600. 

Le fondateur de Québec parlera plutôt de relations avec des Montagnais (Innus) et des Algonquins. 

Une quarantaine de familles montagnaises, algonquines et abénaquises s’installeront autour de la mission des Jésuites à Sillery à partir de 1637. Quelques jeunes Hurons y avaient aussi été accueillis par le père Brébeuf. 

La communauté huronne vit à l’époque dans la baie georgienne (Ontario), jusqu’à que ce que la maladie et les persécutions des Iroquois la poussent à fuir.

Certains prennent alors la direction de Detroit, de l’Illinois, de Trois-Rivières et de Québec, qui accueille 300 Hurons en fuite à la fin de l’été 1650.

Ceux-ci sont déjà convertis au catholicisme. On leur permet de passer l’hiver près de l’hôpital de Québec. Le printemps venu, ils s’installeront à l’île d’Orléans (aujourd’hui Sainte-Pétronille), où ils seront rejoints par 300 autres Hurons.

De nouvelles attaques des Iroquois les chasseront de l’île en 1656, et ils se réfugieront à nouveau dans ce qui est aujourd’hui le Vieux-Québec (1656 à 1668). 

On les retrouvera ensuite à Beauport et à Notre-Dame-des-Anges (Charlesbourg) à partir de 1668, puis à Notre-Dame-de-Foy (Sainte-Foy) en 1669 et à Lorette (L’Ancienne-Lorette) en 1673. Ils s’établiront de façon définitive à la Jeune-Lorette (Wendake) à partir de 1697.

Les Innus alors présents à la Jeune-Lorette se retireront progressivement vers le Nord à partir de 1690 pour s’établir à Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean.

L’épopée des Hurons est relatée dans la thèse de doctorat de Joelle Gardette (Université Laval, 2008) d’où est aussi tirée une carte reproduite dans notre application et notre site Internet. 

Quelques témoignages d’époque et avis d’historiens cités dans cette thèse vont à l’encontre du courant dominant en ce qu’ils évoquent une présence huronne dans la seigneurie de Sillery avant la «Concession» de 1651. 

Cette seigneurie sera officiellement cédée aux Jésuites en 1699. 

Une première pétition huronne pour revendiquer la seigneurie de Sillery sera déposée un siècle plus tard (1791).

Cette pétition fait la louange de l’autorité britannique et en appelle à sa pitié et à sa compassion pour soulager la pauvreté et la misère des Hurons. On y souligne en outre l’accueil fait à l’homme blanc à son arrivée.

Une autre pétition (1829) rappelle la fidélité des Hurons «dans la paix comme dans la guerre» et suggère que les Français avaient une dette envers les Hurons.

L’argumentaire des revendications va évoluer jusqu’à aujourd’hui, pas toujours dans une parfaite cohérence. 

Dans sa thèse Le processus de revendication huron pour le recouvrement de la seigneurie de Sillery (qu’on trouve facilement dans Internet), l’auteur explique le contexte culturel et juridique des ententes, traités et pétitions. 

C’est éclairant et passionnant, mais ce n’est rien pour simplifier le débat juridique. 

2. Le «Certificat de protection» des Hurons (traité de Murray, 1760) 

À la fin de l’été 1760, les troupes françaises sont en déroute. Québec est tombée en septembre 1759 et Montréal capitulera à son tour le 8 septembre 1760, ce qui marquera la fin du régime français.

Les nations autochtones qui ont combattu aux côtés des Français savent la cause perdue et font l’objet de pressions des Britanniques pour rendre les armes. 

Des représentants autochtones rencontrent le colonel William Johnson à Oswegatchie (État de New York) le 30 août 1760 pour négocier leur «neutralité». Le traité qui en résulte leur garantira le droit à l’exercice de leur religion, de leurs coutumes et de leur liberté de commercer avec les Anglais. 

Les Hurons arrivent trop tard pour la rencontre, mais apprenant que la paix est proche, le chef Petit Étienne se rend à La Prairie le 4 septembre rencontrer le général James Murray. La rencontre est brève et il n’y pas de négociation, selon le récit qu’en fera Petit Étienne. 

Le lendemain, Murray fait porter aux Hurons un sauf-conduit leur permettant de regagner leurs terres à Lorette (Wendake) sans être molestés par les soldats anglais et aux conditions déjà consenties aux autres nations. 

Beaucoup de Canadiens obtiendront aussi des documents similaires ces jours-là. Le document remis aux Hurons ne fait aucune référence à un territoire autre que celui de Lorette. Il tient dans un gros paragraphe (voir encadré). 

Le 29 mai 1982, quatre Hurons de Wendake sont arrêtés pour avoir coupé des arbres et fait du feu dans la Réserve des Laurentides en contravention des règles du parc. 

Les Hurons plaident que le «traité de Murray» leur donne ce privilège. 

L’affaire ira jusqu’en Cour suprême, qui tranchera en 1990 que le «Certificat de protection» de 1760 équivaut à un traité. 

La Cour note que le territoire des Laurentides était fréquenté par les Hurons en 1760 et que les actes reprochés en 1982 n’étaient pas incompatibles avec la vocation contemporaine du parc.

Le contexte dans lequel avait été signé le document de 1760 n’était pas connu lorsque la Cour suprême a statué. Le témoignage du chef Petit Étienne ne fut découvert que plus tard, ce qui a ajouté à la controverse entourant la décision de 1990.

Cela dit, il est difficile de penser que le droit de couper des arbres et de faire du feu selon la tradition huronne, reconnu par les tribunaux, pourrait être jugé compatible avec l’environnement urbain des terres de la Défense à Sainte-Foy.

Chronique

Pourquoi les immigrants boudent-ils Québec?

CHRONIQUE / Il ne se trouve plus de rencontres de gens d’affaires à Québec sans qu’on y ramène le sujet de la rareté de la main-d’œuvre et du besoin d’accroître l’immigration.

Malgré les efforts et les avancées des dernières années, Québec continue de traîner de la patte. Les besoins de main-d’œuvre augmentent plus vite que ce que la «machine» de l’immigration est capable de livrer. 

Le rythme des arrivées s’est accéléré, mais la capitale n’arrive toujours pas à recruter une part d’immigrants équivalente à son poids démographique provincial (10 %).

L’offre d’emploi abondante à Québec et le charme de la ville ne semblent pas suffire. Une immense majorité des immigrants continuent de choisir Montréal.

La bonne nouvelle est que ceux qui viennent restent davantage qu’avant. Quatre-vingt-quatorze pour cent des immigrants recensés à Québec en 2011 y étaient toujours en 2016. Il n’y a plus de problème de rétention. 

Mais comment expliquer cette difficulté (chronique) de Québec à convaincre des immigrants de prendre la 20?

L’explication est multiple. Il y a des irritants propres à Québec et d’autres plus généraux; certains insurmontables, d’autres pour lesquels il est possible d’agir. 

Marie-Josée Chouinard est directrice de l’Attraction de talents chez Québec International. Elle participe à des missions de recrutement et est aux premières lignes pour comprendre les résistances et les attentes des candidats.

Je me suis beaucoup servi de ses observations pour le tableau qui suit. J’ai aussi entendu des remarques et témoignages de gens d’affaires qui peinent à recruter à l’étranger.

LES HANDICAPS DE QUÉBEC

1- Le manque de notoriété

Les immigrants potentiels connaissent le Canada. Les Français savent ce qu’est le Québec et plusieurs ont déjà visité Québec avant de choisir d’y immigrer.

Mais la plupart des candidats à l’immigration ne savent rien de notre ville. Difficile de choisir une ville dont on ignore l’existence. Cela explique que les grandes villes attirent davantage les immigrants que les plus petites. 

2- La lourdeur administrative

Le problème n’est pas unique à Québec, mais reste un frein important au recrutement international. Les délais trop longs et le dédale des démarches découragent des employeurs.

Des travailleurs sont prêts à venir au Canada, voire à Québec malgré son climat, mais la lourdeur administrative est le principal obstacle.

3- La langue

Plus de 70 % des immigrants qui s’installent à Québec ont une bonne connaissance du français, car ce sont souvent les employeurs qui l’exigent. 

Cela limite cependant le bassin potentiel pour le recrutement. L’enjeu de la langue se pose aussi pour les conjoints. 

4- L’homogénéité de la ville

La faible proportion des citoyens issus de l’immigration (5,7 %) fait que les communautés culturelles sont moins importantes à Québec que dans les grandes villes. 

Le soutien de la communauté d’origine y est moindre, de même que les services spécialisés (épicerie, restauration, etc.). Un immigrant chinois ne pourra pas vivre dans un quartier chinois à Québec.

Mais attention. L’absence de cette communauté d’origine n’a pas le même effet pour tout le monde. Pour les immigrants qui cherchent à rompre avec les problèmes et tensions de la société qu’ils quittent, ça peut devenir un avantage.

Chronique

La roulette russe

CHRONIQUE / Les citoyens qui fréquentent les salons de jeu y dépensent beaucoup plus en moyenne que ceux qui participent à tout autre type de jeux de hasard et d’argent.

On parle de 3113 $ par année dans les salons de jeu, loin devant les appareils de loterie vidéo (2053 $), le poker (1042 $), le jeu dans Internet (1227 $), le casino (1092 $), le Kinzo (836 $) ou l’achat de billets de loterie (222 $). 

Ces chiffres, inédits, proviennent d’un portrait statistique de la Direction de la santé publique de Montréal paru à la fin de l’automne dernier. L’enquête a été menée auprès de plus de 10 000 répondants.

C’est la première fois qu’on mesure ainsi l’impact des salons de jeu. 

Il était connu que les appareils de loterie vidéo sont conçus pour nourrir l’illusion du gain et encourager la dépense.

Ce qu’on découvre, c’est qu’en les regroupant en grand nombre dans un même lieu et en y faisant des promotions et animations, on augmente probablement la «performance». 

Autre «fait saillant», la recherche suggère que les citoyens de la Capitale-Nationale et de la Mauricie-Centre-du-Québec sont «significativement» plus nombreux qu’ailleurs à fréquenter les salons de Loto-Québec.

On pourrait s’en surprendre, voire s’en inquiéter, mais attention aux conclusions hâtives. 

C’est à Québec et à Trois-Rivières que Loto-Québec a installé ses deux seuls salons de jeu. Pas étonnant d’y trouver davantage de clients, toutes choses étant relatives puisqu’on parle ici de seulement 5 % de la population.

Cela démontre sans doute que ces salons sont fréquentés par une clientèle locale ou régionale, à la différence des casinos qui attirent des clients qui viennent de plus loin. 

Mais ce qui aurait été vraiment utile et que l’étude ne dit pas, c’est si ces salons attirent davantage les clientèles de voisinage. Elle ne dit rien non plus du profil sociodémographique des joueurs. 

Dommage, car cela permettait d’éclairer la réflexion sur l’opportunité de relocaliser au centre-ville le salon de jeu du centre commercial Fleur de Lys. 

La Coalition avenir Québec s’y est engagée lors de la dernière campagne, disant vouloir éloigner le salon de jeu des clientèles démunies de Limoilou et de Vanier. L’intention est noble, mais encore faudrait-il savoir si c’est vraiment une clientèle vulnérable du voisinage qui fréquente le salon. 

Pour l’heure, l’achalandage du stationnement suggère qu’on y vient de plus loin que du seul voisinage immédiat. 

La suite de l’étude est attendue plus tard cette année. On devrait en apprendre alors davantage sur le profil des joueurs.

Ce qu’on peut déjà dire, c’est que les deux tiers des Québécois (65,6 %) avaient participé à au moins un jeu de hasard et d’argent dans l’année de la recherche. C’est moins qu’en 2002 où la proportion était de 81 %.

Plus de 60 % des citoyens ont dit avoir acheté des billets de loterie ou «gratteux» dans la dernière année. Cela en fait et de très loin le jeu le plus populaire, suivi par le casino (11 %) et le jeu par Internet qui rejoint aujourd’hui 5 % des citoyens, mais est en pleine explosion.

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La récente étude met au jour des écarts significatifs entre les régions. Par exemple, seulement 55 % des citoyens de Montréal avaient joué au moins une fois dans la dernière année, mais plus 77 % au Saguenay–Lac-Saint-Jean et 75 % en Abitibi-Témiscamingue. 

Les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches sont près de la moyenne provinciale (66 %). 

Il y aurait cependant moins de joueurs réguliers dans la Capitale-Nationale (32 %) que la moyenne québécoise (35 %), le joueur régulier étant celui qui participe au moins une fois par mois.

C’est dans des régions périphériques que la proportion de joueurs réguliers est généralement la plus forte.

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Tous les chiffres qui précèdent reposent sur les déclarations volontaires des participants à l’étude. Ils sont à prendre avec les réserves nécessaires. Notamment sur les sommes investies dans le jeu. Ce portrait statistique ne dit pas tout et probablement pas l’essentiel. 

Il ne dit rien des vies brisées par la dépendance, des drames qui déchirent des familles et des joueurs que le désespoir pousse parfois au suicide. Comme il ne dit rien des petits (ou grands) bonheurs des gagnants, du plaisir social d’aller au salon avec des amis ou de l’espoir d’une vie meilleure que le jeu entretient. 

Loto-Québec joue ici à la roulette russe. Pour l’immense majorité des participants, ces jeux sont inoffensifs, mais il traîne parfois une balle quelque part dans le barillet. 

C’est un risque que collectivement, on a accepté de prendre. Comme on en prend avec la vente d’alcool et maintenant le pot en se disant que si ce n’est pas l’État qui mène le jeu, ce sera quelqu’un d’autre et sans doute avec moins de scrupules.

Chronique

La «guerre» du territoire

CHRONIQUE / Quel sera votre héritage? a demandé Konrad Sioui à Régis Labeaume dans une lettre envoyée il y a peu.

Le chef de la nation huronne-wendat fait valoir que Montréal a posé des gestes de «réconciliation» lors des célébrations du 375e, dont une «reconnaissance officielle» de l’ancien territoire autochtone.

Un pin blanc, symbole de cette présence ancestrale, a été ajouté aux armoiries et au drapeau de la Ville de Montréal. Un parc a été rebaptisé en langue mohawk, et un poste de commissaire aux relations avec les peuples autochtones a été créé. Le 21 juin est devenu la journée montréalaise des peuples autochtones.

«À Québec, la capitale, on n’a pas vu ça encore», note le chef Sioui.

Peut-être en a-t-on moins senti l’urgence en raison des relations harmonieuses avec la communauté huronne-wendat. Pourquoi une «réconciliation» quand il n’y a rien de brisé? pourrions-nous nous demander.

Les Hurons-Wendat n’ont jamais cessé de revendiquer le territoire «ancestral», mais leur ton et leur pragmatisme raisonnable ont toujours appelé le respect.

Même les coups de gueule théâtraux et folkloriques qu’échappait à l’occasion l’ancien chef Max Gros-Louis n’ont jamais fait craindre pour ces relations.

Pas même quand il déclarait solennellement que de Val-Bélair à Sillery, Québec vit en territoire huron ou proclamait n’avoir de comptes à rendre à personne, pour ensuite éclater de rire bruyamment.

Aujourd’hui que le maire Labeaume et le chef Sioui revendiquent le même territoire de l’ancien quartier militaire de Sainte-Foy, le ton demeure ce qu’il a été depuis dix ans que les deux hommes se côtoient. Courtois et respectueux.

Sans doute est-ce pourquoi ce titre dans Le Soleil cette semaine, «Guerre territoriale entre Québec et les Hurons-Wendat», m’a fait sursauter.

Les terrains du ministère de la Défense derrière les centres commerciaux de Sainte-Foy sont dans le «corridor» de l’ancienne seigneurie de Sillery que revendiquent les Hurons-Wendat.

Il est rare que des terres fédérales deviennent ainsi disponibles, rappelle le chef Sioui, d’où son insistance à vouloir les acquérir pour agrandir la réserve.

Il y a plus de 800 personnes sur la liste d’attente pour une place à Wendake qui n’a pas l’espace pour les accueillir.

Le taux de natalité n’est pas plus élevé chez les Hurons-Wendat que chez les «Blancs». Mais le fractionnement des ménages et les migrations font croître la demande de logement.

Au sortir d’une rencontre avec le premier ministre Trudeau vendredi, M. Sioui dit avoir perçu que sa demande était bien reçue. On verra.

Coïncidence ou pas, le fédéral vient de s’engager dans une entente signée il y a quelques jours à consulter les Hurons-Wendat sur les matières pouvant toucher leur territoire ancestral. Ça ne peut pas nuire.

L’administration Labeaume a fait de ce débat un enjeu d’aménagement urbain. Elle souhaite obtenir juridiction sur les anciens terrains militaires avec son Programme particulier d’urbanisme (PPU).

Dit comme ça, l’objectif semble louable. Le PPU est d’ailleurs un bon plan, même si la Ville semble parfois l’oublier (projet Le Phare).

La réalité est aussi plus prosaïque : ce débat pose un enjeu de taxes.

Si la communauté huronne-wendat devient propriétaire des terrains, Québec perdra les enjeux de taxes qu’elle touchait pour les 130 anciennes maisons propriétés de la Défense (352 689 $ en 2018).

La Ville serait aussi privée du potentiel fiscal de ces terrains. Québec estime qu’on pourrait y construire 1000 logements. À 254 000 $ par unité (prix moyen d’un condo à Sainte-Foy), cela représenterait entre 2 millions $ et 2,5 millions $ de taxes par année. Ce n’est pas négligeable.

L’administration Labeaume s’était d’abord montrée ouverte à ce que les terrains soient cédés aux Hurons-Wendat. Peut-être a-t-elle ensuite pris le temps de revoir ses calculs, ce qui expliquerait sa volte-face.

Au plan urbain, la vision de la Ville semble parfaitement compatible avec le projet de la communauté huronne-wendat, qui souhaite y construire des logements pour des familles et pour des étudiants.

Seriez-vous prêt à respecter tous les critères d’urbanisme de la Ville de Québec, ai-je demandé au chef Konrad Sioui?

Il a hésité une seconde. «On a de l’ouverture», a-t-il fini par dire. «On n’est pas contre les critères d’urbanisme de la Ville. On verra comment on peut s’ajuster». La priorité reste cependant de servir «nos besoins et nos gens», prévient-il.

Le PPU du Plateau-Sainte-Foy prévoit redessiner les rues de l’ancien quartier militaire pour mieux mettre en valeur le parc et le boisé Saint-Denys.

On parle aussi d’un nouveau lien piétonnier entre le centre commercial Laurier et le parc Saint-Denys, dans l’axe des rues Jean-Lelarge et du Joli-Bois.

Le PPU prévoit un développement «mixte» à forte dominante résidentielle avec des commerces et services uniquement aux rez-de-chaussée en façade du boulevard Hochelaga.

Dans tous les cas de figure, le quartier y gagnera par rapport à ce qu’il était. Les intérêts de la Ville et de la communauté huronne-wendat semblent tout à fait conciliables dans cette affaire.

Si l’opposition de la Ville tient à deux malheureux millions de dollars de taxes, il doit bien y avoir moyen de négocier un traité avec le fédéral pour assurer la paix.