Denis Gratton
L'espace est délimité au sol selon la règle de distanciation sociale devant une taverne au marché de Georgetown, à Washintgon DC.
L'espace est délimité au sol selon la règle de distanciation sociale devant une taverne au marché de Georgetown, à Washintgon DC.

Scènes de (corona)vie

CHRONIQUE / «Distanciation sociale». En voilà deux mots qui se sont vite glissés dans notre vocabulaire. Je ne me souviens pas d’une seule chronique sur des milliers écrites dans laquelle j’aurais déjà utilisé ce terme.

Mais nous y voilà. Virus oblige. Pratiquons tous ensemble la distanciation sociale et la Terre se portera mieux. Traduction: Reste chez vous si t’as hâte de sortir.

Mais l’autre jour, je devais sortir. Une visite éclair à l’épicerie du quartier pour quelques items, et un saut au commerce voisin, un Dollarama, pour un «gugusse à une piasse» qu’on trouve uniquement dans ces commerces de «gugusses à une piasse». (Oui, ces magasins sont toujours ouverts et jugés essentiels aux yeux du gouvernement. Une décision sensée lorsque l’économie est au bord du gouffre et que plus d’un million de personnes se retrouvent soudainement sans emploi…).

Donc deux courtes visites, disais-je, durant lesquelles je m’assurerais de respecter les mesures de distanciation sociale. Enfin, que je tenterais de pratiquer la distanciation sociale. Ce n’est pas toujours facile…

Au Dollarama de mon coin, on a fermé toutes les caisses. Je ne sais pas si c’est la même chose dans tous les commerces de ce genre au pays, mais celui de mon quartier a fermé les caisses «traditionnelles» pour les remplacer par quatre caisses libre-service.

Les caissiers et caissières qui occupaient ces postes ont été remplacés par une seule employée. Et c’est elle qui doit valser de machine en machine pour donner un coup de pouce aux clients qui ne sont pas habitués avec ces caisses libre-service.

Avant le coronavirus, la caissière restait derrière le comptoir, à quelques pieds de vous, et vous pouviez payer avec votre carte à puce sans rien toucher, ou presque.

Depuis le coronavirus, vous devez appuyer sur un bouton, sur un autre bouton, puis sur un autre. Des boutons que des dizaines, voire des centaines de clients ont touchés avant vous. Et si par malheur vous n’appuyez pas le bon bouton, la machine vous indique à l’écran d’appeler la caissière. Donc celle-ci s’approche de vous — à quelques pouces de vous — pour expliquer comment reprendre le processus. Et pour la distanciation sociale, on repassera.

Je suis vite sorti de là en courant vers la bouteille de désinfectant dans ma voiture. Ou comme on dirait en langage «dollaramien»: j’ai «viré sur un dix cennes», «ç’a pris tout mon p’tit change» pour que je ne perde pas patience et j’ai quitté en me disant qu’on venait ni plus ni moins de changer «quatre trente-sous pour une piasse».

À l’épicerie maintenant. J’attends mon tour à la caisse, six pieds derrière le client devant moi comme me le demande la ligne rouge tracée sur le plancher. Ce client devant moi à la caisse est d’un certain âge. Peut-être 75 ans, peut-être 80. Qui sait? Mais d’un âge ou l’on cesse d’acheter des bananes vertes.

«À son âge, il n’avait pas d’affaire là», diront certains. Peut-être. Mais je devine qu’il n’avait pas le choix et qu’il ne sortait pas de chez lui de gaieté de coeur. Il y a des gens qui pratiquent la distanciation sociale depuis des années et bien malgré eux. Il y a quelques semaines, on appelait ça la solitude.

Une fois ses items en sac, il glisse un billet de 20 $ dans la fente du panneau de plexiglas installé à la caisse pour protéger la caissière. Celle-ci lui annonce alors que le magasin n’accepte plus d’argent comptant. Plastique seulement. Mais le monsieur semble atteint d’un léger problème de surdité et il n’entend rien de ce que la caissière lui dit de l’autre côté du panneau.

Il tend l’oreille vers celle-ci, elle répète, mais rien à faire. Il place sa main en forme de cornet autour de son oreille et la colle sur le plexiglas, elle répète, mais peine perdue. Il ne comprend absolument rien.

Alors la caissière à bout de patience lui fait signe de se déplacer vers le bout du comptoir, là où le panneau s’arrête. Il avance de quelques pas, elle s’approche de lui en contournant la feuille de plexiglas et d’un ton ferme mais poli lui répète, à deux pouces de l’oreille (et de la bouche, et du nez, et des yeux): «On n’accepte plus d’argent comptant, Monsieur!!». Il a enfin compris.

Il y a de ces moments dans la vie où le plexiglas ne fonctionne tout simplement pas.

La distanciation sociale non plus.