La Terre vue du cœur, ce film inspiré du dernier livre d’Hubert Reeves, nous dévoile la beauté de la nature et rappelle que le réchauffement climatique menace dangereusement la survie des espèces végétales et animales, notamment la nôtre.

Les vertus de l’optimisme inquiet

CHRONIQUE / « Faisons comme si c’était pas foutu. » — Hubert Reeves

CHRONIQUE / Sous un soleil magnifique, par une splendide matinée dominicale, tout mon être trépignait d’optimisme. Au volant de ma rutilante Corolla rouillée, j’écoutais la radio d’État. Normand Baillargeon y parlait avec éloquence du Candide de Voltaire lorsqu’une fougueuse envie de croire aux lendemains de l’humanité m’a saisi à bras-le-corps, le cynisme n’avait plus de prise sur mon être vulnérable. Malgré mes douleurs lombaires de plus en plus chroniques, malgré le détour occasionné par un pont mal entretenu, malgré une précampagne électorale qui m’exaspère déjà, malgré l’imminence d’un G7 qui n’accouchera encore que de bonnes intentions insignifiantes et malgré l’imminence des catastrophes météorologiques liées directement aux activités aussi incohérentes qu’anthropocentriques de mon espèce, l’avenir me paraissait radieux. Houpidou, laïlaï!

Voltaire, Hubert Reeves et Normand Baillargeon sont trois de mes humains préférés. Quand Normand Baillargeon m’expose à Voltaire et Hubert Reeves dans la même journée, vous comprenez que mon enthousiasme prend les allures d’une licorne lumineuse qui crache des arcs-en-ciel. Et pourtant. Si le plus brillant de nos anarchistes retwittait les propos du plus brillant de nos astrophysiciens, c’était bien pour sonner l’alarme. La Terre vue du cœur, ce film inspiré du dernier livre d’Hubert Reeves, nous dévoile la beauté de la nature et rappelle que le réchauffement climatique menace dangereusement la survie des espèces végétales et animales, notamment la nôtre.

Hubert Reeves sonne des alarmes, mais il est loin d’être un alarmiste. En fait, il sonne la même alarme depuis de nombreuses décennies déjà : les humains souillent et saccagent leur milieu de vie, la planète ne pourra jamais absorber le choc et on va payer le prix. C’est ce qu’il écrivait dans Mal de terre en 2003. Il écrivait sensiblement la même chose dans L’avenir de la vie sur Terre en 2012 et dans Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve en 2013 et dans Le Banc du temps qui passe en 2017, entre autres publications. Hubert ne radote pas, le message et les données sont renouvelés, mais il revient à l’essentiel : l’heure est grave, les dizaines de milliers de scientifiques réclamant des mesures rapides et contraignantes devraient être pris au sérieux, les gouvernements et les écologistes devraient s’allier pour passer à la vitesse supérieure.

Hubert Reeves explique tout ça avec le sourire, dans ses livres comme en entrevue. La sensibilisation prend de l’ampleur, des modes de vie et des énergies alternatives émergent ici et là, une lueur brille. Jamais il ne rit jaune dans sa belle barbe blanche ni ne sombre dans le cynisme. En dépit de grandes inquiétudes, il demeure optimiste. Et il n’est pas con pour autant. Il ne porte pas de lunettes roses et ne minimise pas l’ampleur du danger, loin de là. Adepte de la nuance, il adopte un optimisme responsable. Il est rafraichissant, ce monsieur.

Voltaire aussi est encore jeune, bien qu’il soit mort il y a 240 ans, presque jour pour jour. La sagacité du philosophe répond si bien aux extrémistes de notre époque. L’histoire de Candide, son célèbre conte philosophique, lui permettait de prendre une position nuancée entre l’optimisme béat de Leibniz et le pessimisme invalidant de Rousseau. La même posture est pertinente aujourd’hui face aux grands enjeux climatiques de notre temps. Entre les écoterroristes prêts à faire péter les usines et les climatosceptiques qui fantasment sur la prolifération des oléoducs, remettons-nous donc aux bons soins de François-Marie Arouet, dit Voltaire. Non, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais il ne sert à rien de baisser les bras, de condamner l’humanité et de courir s’acheter une trousse de survivaliste.

La peur est mauvaise conseillère. Quand on me braque une pétition sous le nez en m’intimant l’ordre de la signer sur un ton apocalyptique, quand on me bombarde de messages courriels en lettres majuscules avec des points d’exclamation empourprés, j’ai tendance à passer mon chemin. Et quand on balaie du revers de la main des années de recherches scientifiques en proclamant que tout va s’arranger tout seul, grâce à la main invisible ou quelques archanges chargés d’encens, j’ai envie de secouer ces dangereux optimistes aux yeux clos. Mais quand j’écoute Normand Baillargeon, quand je lis Hubert Reeves ou quand je relis Voltaire, un regain d’enthousiasme me prend, un optimisme nuancé m’anime, un optimisme qui me met en action sans me mettre en état de panique. Il est minuit moins cinq? Occupons ces cinq minutes!