Je devrai enseigner à mes enfants que Batman et Wonder Woman ne font pas de bons modèles, juste de bons modèles à coller.

Le bon, la brute et le silence

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » - Jean Jaurès

CHRONIQUE / Asshole! Le mot a claqué dans l’air, il a couvert le bruit du trafic et déchiré la quiétude urbaine du lundi matin pour illuminer ma journée. Et il m’habite encore. Nous étions quatre au coin de la rue ce matin-là : un chroniqueur, un bon samaritain, un aveugle et un trou de cul…

Certaines carences sont inavouables. Manquer de temps, c’est plutôt bien vu, ça fait « occupé », ça donne l’impression d’une vie bien remplie. Manquer d’argent, voilà qui est déjà moins glorieux. Manquer d’amour peut aussi créer un malaise, surtout quand on étale son vide à la face du monde. Mais manquer de courage relève de l’inadmissible. Personne ne va plastronner en public ou affirmer sur les réseaux sociaux qu’il en manque. « Aujourd’hui, j’aurais pu aider quelqu’un en détresse, j’aurais pu empêcher une agression ou un acte d’intimidation, mais j’ai manqué de couilles, j’ai manqué de cœur… #Peut-êtreLaProchaineFois #Peureux #Regrets ».

Je manque de courage parfois. Pas toujours, je ne suis pas un pissou non plus; j’ai eu le courage de refuser le verre de trop depuis près de dix ans, d’arrêter de fumer aussi, de prendre mes responsabilités parentales, de ne jamais laisser les baveux ridiculiser les jeunes poètes qui osent s’affirmer durant mes ateliers, de donner et de recevoir quelques coups aussi... Mais j’ai parfois fermé ma gueule devant l’injustice, j’ai laissé tomber des amis dans le besoin, j’ai remis à demain ce que j’aurais dû faire hier et il m’arrive encore d’endurer l’inacceptable. J’aimerais être plus courageux.

Qui nous apprend le courage? Quels sont nos héros? Sûrement pas ceux proposés par Marvel, avec leurs super-pouvoirs et leurs blagues vaseuses au moment de triompher, chaque fois que le danger se présente. Ils n’ont pas peur, ces héros de pacotille; le courage ce n’est pas d’agir sans peur, mais d’agir malgré la peur.

Je devrai enseigner à mes enfants que Batman et Wonder Woman ne font pas de bons modèles, juste de bons modèles à coller. Ils devront plutôt se coller sur de véritables humains vulnérables, mais batailleurs, des vrais de vrais qui se blessent, tombent, demandent de l’aide, pleurent, mais s’entraînent et retournent au front : des politiciens à la vocation chevillée au bien commun, des femmes qui déboulonnent les mythes des métiers traditionnels, des minorités qui refusent la ghettoïsation et s’intègrent à la société pour mieux la transformer, des enfants assez grands pour défendre les plus petits et des hommes comme celui que j’ai croisé lundi matin.

Il a traversé la rue au pas de course pour me voler mon aveugle (ou non-voyant, si vous souffrez d’hypersensibilité terminologique). J’avais remarqué le sexagénaire à la canne blanche qui avançait péniblement sur le trottoir enneigé, je pressais le pas pour lui offrir mon aide quand le jeune asiatique l’a rejoint. Il m’a subtilisé ma bonne action de la journée, mais je le trouvais sympathique quand même.

Devant nous, un quadragénaire costaud à l’allure tout à fait ordinaire, même pas de tatouage dans le front ou de casque néonazi sur la tête, a croisé notre chemin. Arrivé à la hauteur des deux hommes, il a levé les yeux de son téléphone et plutôt que faire un simple pas de côté, il les a bousculés pour passer entre eux, ajoutant l’insulte à l’affront : « Watch out! »… Watch out? « Watch out toi-même, connard! » ai-je pensé tout bas, trop bas.

Interloqué, je n’ai rien dit. Je l’ai regardé poursuivre sa route, constatant une fois de plus que la civilité est un cadavre facile à enjamber. OK, l’image était moins élaborée sur le coup, mais le sentiment était le même. « Asshole! ». Prêt à en découdre, le jeune asiatique insultait la brute, qui n’a même pas daigné se retourner. Voilà que le noble inconnu me damait le pion pour une seconde fois en moins de deux minutes. On a échangé un regard perplexe, je l’ai félicité d’un pouce en l’air et nous avons tous repris notre chemin.

En français, enfin, l’aveugle remerciait son nouvel ami. En silence, je le remerciais aussi. Comme un puits de lumière dans le hangar de la lâcheté ordinaire, le « Asshole! » de ce bon samaritain a illuminé la grisaille du début de semaine. Inspirant, il me rappelle qu’on peut être bon sans être con, qu’on peut choisir la gentillesse sans se laisser marcher sur les pieds; que les trous-de-cul se le tiennent pour dit!