De petits gestes suffisent à nous donner bonne conscience : un peu de recyclage par ci, une pomme bio par là et le tour est joué.

La planète et les chaussettes de Justin

« Il faut savoir que, non seulement notre lieu d’habitation, mais l’espèce humaine elle-même est en danger. » - Hubert Reeves

CHRONIQUE / Nous sommes tous un peu Justin : « Oui oui, ça nous touche, nous concerne et nous consterne. L’environnement est une priorité et nous passons à l’action… » Certains l’assument avec moins d’hypocrisie, d’autres seraient prêts à retourner ciel et terre pour s’en défendre, mais comme notre fin stratège de premier ministre, notre écologisme en est un de façade.

De petits gestes suffisent à nous donner bonne conscience : un peu de recyclage par ci, une pomme bio par là et le tour est joué. Mais c’est oublié que notre recyclage est de plus en plus insignifiant, les Chinois n’achètent plus en masse nos cargos de papiers souillés (qui polluaient déjà par leur expédition et leur traitement). Et c’est aussi omettre que nos dispendieux fruits et légumes bios voyagent davantage que nous, que l’empreinte écologique de leur transport suffit souvent à annuler leur bienfait environnemental. Consommer local? Excellente idée, bonne chance! Il faut du courage et de l’organisation pour se nourrir ou se vêtir de produits locaux. Jetez un œil dans vos armoires, ouvrez vos tiroirs; trouvez-vous des pâtes, des conserves, des bobettes ou des chaussettes made in Québec? Non. On importe. Et Justin veut qu’on exporte…

En campagne électorale, Trudeau fils n’en finissait plus d’embrasser la terre-mère, de la caresser de mille promesses : le Canada doit être un leader des énergies renouvelables, fini le temps des énergies fossiles, etc. Mais le voilà qui revient au pays à bride abattue pour régler l’impasse politique qui bloque le projet d’expansion de l’oléoduc Trans Mountain. Non seulement il réaménage son horaire, mais il délaisse rapidement son inutile rôle de médiateur pour enfiler sa casquette d’entrepreneur. « On va pouvoir démontrer aux investisseurs que nous sommes un pays de droit où, quand les processus sont suivis comme il faut et qu’on approuve des projets, on est capables de créer ces projets ». En d’autres mots, malgré la grogne des Premières Nations, le rejet populaire et l’insoumission de la Colombie-Britannique, le gouvernement fédéral est prêt à tout pour favoriser l’exportation du pétrole de l’Alberta. Et notre bon Justin qui repartait le lundi suivant pour signer des accords bilatéraux avec la France sur la lutte contre les changements climatiques. Contradictoire, dites-vous?

Je suis un peu écologiste et très fatigué. Les écologistes acharnés qui font preuve de cohérence soutenue entre leurs idées et leurs actions doivent être carrément épuisés. Aux limites du véganisme, informé, voyageur écoresponsable et dons en sus, j’y ai cru. Je me suis slaqué le pompon depuis. Toujours pas de viande, mais un peu plus de poisson et d’indulgence au menu. Les arriérés qui laissent tourner leurs moteurs m’énervent autant, mais je reste zen. L’explosion des ventes de VUS et de pick-up au Québec me laisse presque de marbre. L’extinction imminente des papillons monarques ne me concerne plus, pas plus que la mort récente de Sudan, le dernier rhinocéros blanc de la planète. Je mange des pommes bios et je mets mon carton dans le bon bac. Pour tout le reste, je n’y peux rien...

Mais Justin y pourrait quelque chose, lui. Voilà la cruelle vérité qui se dissimule derrière la responsabilisation individuelle martelée par les campagnes gouvernementales : les individus, même informés et mobilisés, ne peuvent endiguer le réchauffement climatique et le saccage de la biodiversité tant que les grandes industries pourront polluer en paix. Monsanto détruit davantage de sols fertiles qu’on ne peut produire de vergers bio; Walmart fait parcourir davantage de kilomètres à ses cochonneries de plastique que nos voitures électriques ne pourraient en couvrir; les pétrolières déversent davantage de pétrole dans l’eau et dans le sol que celui que je pourrais économiser en échangeant ma Corolla pour un unicycle.

La population est sensibilisée, même si nos choix de consommateurs ne le reflètent pas toujours. Les scientifiques sonnent l’alarme depuis trop longtemps déjà. On a atteint un certain consensus sur l’urgence d’établir des mesures d’envergure pour freiner la pollution. Mais la volonté politique manque à l’appel.

Trump s’en sacre comme de sa première pute. Climatosceptique assumé, il a le mérite de donner l’heure juste : il ne faut pas compter sur l’immense pollueur qu’est notre voisin du sud. Mais Justin lui, avec ses belles promesses vertes, ses diversions, ses engagements non contraignants sur trente ans et ses chaussettes assorties, il joue sur tous les tableaux, mais surtout sur celui de l’industrie. Des industries trop souvent subventionnées ou placées à l’abri de l’impôt, des coûts sociaux et environnementaux liés à leurs activités. Toujours l’économie avant l’écologie, à tout prix.

Ce dimanche, c’est le jour de la Terre. Vous aviez prévu quelque chose de spécial pour la célébrer? Les multinationales, les pétrolières et Justin Trudeau non plus.