La justice n’est pas un système, c’est une rencontre.

De justes alternatives

CHRONIQUE / « Faire justice est bien; rendre justice est mieux. » - Victor Hugo

Victime d’un viol à l’âge de 17 ans, Akinisi a cherché la paix trente ans durant. « Oui, 10 950 jours à vivre ma colère, chercher de l’aide, plonger en moi, comprendre, me remettre en question, me retenir d’aller me venger, faire des prises de conscience, pleurer, angoisser, être en hypervigilance, apprendre ce qu’est le Syndrome de Stress post-traumatiques multiples, parcourir les ressources médicales, recevoir les diagnostics des blessures antérieures qui se détériorent, accepter de vivre avec des douleurs chroniques, accepter l’invalidité et redéfinir un sens à ma vie… » À bout de ressources, elle se tournera vers la médiation. Certaines circonstances l’empêcheront de rencontrer son agresseur, mais une médiation encadrée professionnellement est possible avec un détenu reconnu coupable d’un crime similaire. Le tout sera organisé par le Centre de services de justice réparatrice.

« Après quelques minutes d’attente, il arrive. On est nerveux. Il y a lui, il y a moi… Il y a aussi toutes ces histoires que nous portons. Je le vois comme le bout d’un entonnoir. Il est la somme de son vécu et moi aussi. Des vies chargées, des cœurs lourds de peine et d’espoir, des âmes avides de paix, de guérison, deux êtres humains à la croisée des chemins. » Akinisi et Yvan se raconteront, se rencontreront à plusieurs reprises. Ils iront loin, tellement loin qu’ils n’en reviendront pas. Une guérison est possible. 

La justice n’est pas un système, c’est un idéal. Comme tous les idéaux, il demeure inatteignable, mais on doit y tendre. Entre les policiers professionnels qui utilisent intelligemment leur pouvoir discrétionnaire et leurs collègues opportunistes qui sévissent dans les fameuses trappes à tickets, il existe un monde de différence. Le même qui sépare l’avocat véreux de l’honorable juriste, ou l’honnête citoyen du récidiviste impénitent. Les gentils ne gagnent pas toujours, et les méchants s’en tirent souvent. Il faut se contenter de « la justice des hommes », qui a longtemps été fort injuste pour les femmes, d’ailleurs. Et rien n’est moins garanti que la justice divine. 

Les victimes d’actes criminels sont souvent doublement victimes : en plus des conséquences directes des crimes subis s’ajoute la violence d’un système judiciaire lourd, dépersonnalisé et procédurier. L’éternité entre le délit et le procès, la disproportion entre la gravité des gestes et la sentence sont autant d’écueils possibles, de glissements où la « justice » peut perdre son sens. Redonner du pouvoir aux victimes qui le désirent devient dès lors primordial. 

« Les interventions des animateurs sont rares et brèves, toujours au bon moment. Cette retenue permet de nous concentrer sur soi et sur l’autre. Ils nous font aussi part de leurs impressions et sentiments. La présence et les apports de la représentante de la communauté seront extrêmement puissants pour moi. Elle représente cette société qui ne m’a pas entendue, crue ou aidée. Elle représente ces instances judiciaires ou gouvernementales contre lesquelles j’ai dû me battre et auprès de qui je revendique encore mes droits et la reconnaissance de mes besoins. Enfin! Je suis entendue. » La catharsis opère, tant pour les conséquences de l’agression que celles du déni de justice auquel elle a dû faire face des années durant. Profonde est la guérison. 

La justice n’est pas un système, c’est un principe. On s’en approche ou on s’en éloigne, selon les occasions, nos personnalités et les opportunités de réparation. Elles sont encore trop peu nombreuses ces opportunités, mais des voix s’élèvent pour en réclamer davantage. Les organismes de justice alternative font un travail essentiel en ce sens. Des initiatives inspirées des cercles de paroles amérindiennes, des programmes de mesures de rechanges et des médiations citoyennes s’enracinent dans nos communautés. 

« Je repense à la fin de notre première rencontre lorsque la médiatrice m’offre de choisir comment je souhaite terminer la séance. Dans un élan spontané, je lui demande si je peux « le » serrer dans mes bras. C’est un oui. On se lève et on se serre très fort. Je n’arrive pas à m’expliquer le phénomène, mais je tiens un frère dans mes bras. Un frère d’armes. Nous sommes chacun descendus aux enfers récupérer nos bouts d’âmes et en sommes revenus vivants. Plus vivants que jamais nous n’avons pu l’être. Et je suis émue. Émue de tant d’humanité. Émue de cette authenticité, cette véracité crue. Émue par nos larmes, pleurées par compassion pour soi, mais aussi par la peine du vécu de l’autre. » La justice n’est pas un système, c’est une rencontre.

Actualités

Les dangers mortels de l’optimisme

CHRONIQUE / « Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » -Mathieu Kassovitz

Mon fils s’est rétamé le faciès sur le plancher de bois franc. Badang! C’est de ma faute. Je me culpabilise chaque fois que son lumineux sourire dévoile l’éclat de palette manquant. Si ce n’était d’un soupçon de procrastination de ma part, mon héritier étalerait encore toute sa dentition. Ma conjointe m’avait pourtant prévenu la veille : « Le petit se monte la jambe sur le bord de la bassinette, faudrait installer son lit. » Une tâche de plus sur ma liste. « C’est noté, chérie, je m’en occupe. » La mission inscrite à l’agenda pour le lendemain, je vaquais à ma surcharge de travail quotidienne. Évidemment, le jour venu, mille petites urgences me détournèrent de la priorité établie. « J’installe le lit tout de suite après sa sieste. » La sieste fut sanglante. 

Ces jours-ci, je pense souvent aux pacifistes optimistes de 1938, aux sceptiques du totalitarisme annoncé, aux crédules du nazisme modéré et autres journalistes qui tendaient leurs micros complaisants à Adolf Hitler. Au pied du Vésuve aussi, ils devaient être légions, les personnages rassurants qui promettaient seulement un peu de lave et quelques cendres sur Pompéi, presque rien, rien de bien grave. J’imagine que ces borgnes clairvoyants prenaient le même ton affecté que nos dirigeants actuels lorsque vient le temps de prioriser systématiquement l’économie au détriment de l’écologie. « Voyons les tatas, ce n’est pas le consensus de quelques dizaines de milliers de scientifiques aux abois qui va remettre en question notre modèle mortifère à la viabilité impossible. » La croissance économique ne saurait tolérer l’évidence scientifique… 

Hubert Reeves ne peut être taxé d’alarmisme. Le charismatique astrophysicien penche toujours du côté de l’espérance. Pourtant, il m’avait choqué avec la parution de Mal de terre, en 2003. Reeves y démontrait clairement, chiffres à l’appui, que l’heure était grave; il y a plus de 15 ans, il était déjà trop tard moins quart. La seule issue possible : mobiliser les entreprises, les gouvernements et les environnementalistes pour mettre en place de profondes transformations sociales et commerciales. On s’en éloigne. Les rares engagements, toujours à long terme, ne sont pratiquement jamais respectés par les pays signataires. Demandez à Justin! 

Le Canada se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète et la planète se réchauffe plus rapidement que prévu. Réponse vigoureuse des gouvernements? Contraintes conséquentes aux entreprises polluantes? Non, les émissions mondiales atteignent des niveaux records et on tergiverse toujours! Des millions de citoyens joignent leurs voix à celles de dizaines de milliers d’experts alarmés, mais l’écho de notre inquiétude semble se perdre entre les quatre murs de la Chambre de commerce. 

Sauver l’humanité avec une poche de café équitable et un lundi sans viande, une semaine sur deux, ce ne sera pas suffisant. Les écologistes mous, les technocrates patients et autres exaltés de la technologie salvatrice demeurent de précieux alliés pour les pétrolières, les minières, les multinationales et autres principaux émetteurs de gaz à effets de serre. Le positivisme a ses limites; l’effet placebo n’a jamais guéri de cancer en phase terminale.

Cessons de parler de « lutte aux changements climatiques », il n’y a pas de lutte, d’adversaire à vaincre ou à combattre, nous sommes notre propre ennemi, et c’est l’autodestruction que nous devons éviter. Il ne s’agit pas de gagner une lutte, mais d’éviter un suicide collectif. Survivre plutôt que guerroyer; dialectique moins sexy, mais plus fidèle à la réalité.

Et pour survivre, il ne faut pas sous-estimer les bénéfices d’une saine panique. La lucidité et l’espoir peuvent cohabiter. L’avenir du monde est radical, jeune et intransigeant. Je crois en ces manifestants indignés, politisés, inquiets et positifs. Aux quatre coins du globe, elles angoissent avec le sourire, ils capotent en mode festif. Sans se laisser récupérer. À l’ombre de leurs parents résignés, ils sont conscients que le temps n’arrange pas les choses, les choses s’arrangent dans le temps quand on s’en occupe. Et le temps nous manque! 

De plus en plus de citoyens éveillés adoptent de nouveaux modes de vie écoresponsables, votent sans allégeance aux partis, bâtissent des alternatives dans la marge, rejettent les carrières aliénantes et les mensonges crasseux de la mondialisation des marchés. Ils ne croient plus à nos modes de vie destructeurs. Et ils ont raison. 

L’humanité est sur le point de se rétamer la gueule sur le plancher de notre nonchalance. On remet encore à demain ce qu’on aurait dû corriger hier. Rien n’est moins certain que l’avenir de nos enfants. Admirons-les se révolter, rejoignons-les! On peut participer à une mobilisation extraordinaire pour survivre ensemble à la plus grande menace de notre histoire; on peut aussi se dire qu’il n’est pas trop tard, qu’on a encore du temps pour réagir, choisir l’aveuglement volontaire, demeurer optimiste et retourner faire la sieste. 

Chroniques

Jeunes et fous

CHRONIQUES / Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi. « Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout… » — Anonyme

La direction de l’école m’aurait probablement expulsé sur-le-champ. Peut-être même qu’on aurait porté plainte à la police. Un conférencier qui enlace une adolescente, ça-ne-se-fait-pas; dans un auditorium bondé, c’est la catastrophe assurée. Pourtant, je regrette encore de ne pas t’avoir prise dans mes bras jeudi dernier.

 Je venais de descendre de scène. Je signais des autographes sur des autocollants avec ma face et mon logo dessus. L’exercice demande une forte dose d’humilité, mais les jeunes aiment conserver ce souvenir de notre rencontre. Pour moi, c’est une occasion de prendre contact, de découvrir ce qui inspire les ados, ce qui les anime dans cette période cruciale du développement où l’on forge notre personnalité. Alors je signe pour Laurence, pour Antoine, pour Salim, pour Jessika, pour William. Beaucoup de William!

Dans la file, parmi les élèves excités et bruyants, tu gardais la tête basse. Tu attendais ton tour sans dire un mot. Arrivée à ma hauteur, tu m’as à peine regardé, visiblement stressée, mal dans ta peau. Je t’ai demandé ton prénom, et tu m’as répondu : « Je te donne pas mon nom, si tu l’écris sur le collant, il va perdre de la valeur. »

 J’aurais voulu arrêter le temps, vider l’auditorium pour m’asseoir avec toi, te parler un peu et t’écouter beaucoup. Je ne sais pas ce que tu vis, ce qui se passe chez toi, sur les réseaux sociopathes ou dans ta classe; ce qui te blesse, ce qui t’effraie, mais personne ne devrait avoir honte d’être. Tu es importante, Maude. Pour tes proches, pour tes amis et tes amours à venir, pour la suite du monde. Tu es unique, mais tu n’es pas seule à vivre de la détresse; l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) nous a appris que le taux d’hospitalisation des enfants et adolescents âgés entre 10 et 19 ans ayant tenté de se suicider a plus que doublé entre 2007 et 2017. Troublant.

Dans notre société obsédée par la jeunesse, souffrant trop souvent d’âgisme, incapable de regarder le vieillissement et la mort en face, on nous vend l’idée que les jeunes sont épanouis, heureux, souriants comme une publicité de Skittles. Pourtant, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) révèle qu’en 2016-2017, le nombre d’élèves du secondaire affligés d’un niveau élevé de détresse psychologique s’élevait à 29 %, contre 21 % en 2010-2011. Près du tiers des ados ne serait pas en bonne santé mentale. Très troublant. 

Tu serais donc la pointe de l’Iceberg, Maude. Celle qui reflète son état intérieur, qui exprime la faible estime qu’elle a d’elle-même. Dans L’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes menée par Statistique Canada de 1994 à 2016, on peut lire que les troubles anxieux affectaient 17 % des élèves à la fin de l’étude, contre 9 % six ans plus tôt. Angoissant. Et toi, Maude, tu vis quoi? 

Même si je déconne sur scène et grimpe sur des pupitres pour déclamer des poèmes, je suis anxieux moi aussi. Je te le jure! J’ai appris à me gérer avec le temps. J’ai commis plein d’erreurs, pris des mauvaises décisions, me suis fait mal, et j’ai découvert des moyens plus efficaces que d’autres pour m’apaiser. C’est encore difficile par moment. D’autres jours, la vie est belle et pleine de sens. Il faut s’y accrocher à ces jours, les rechercher, les ensemencer. Tu peux y arriver toi aussi. Ton regard est triste, mais brillant.

J’ai pensé t’écrire une lettre que j’aurais remise à ta professeure. J’ai décidé de t’écrire une chronique plutôt, pour te le dire publiquement, haut et fort, que tu as de la valeur. Que tu as de l’avenir. Que ton vécu est singulier et significatif. Et que l’on sache à quel point vous êtes nombreux à souffrir, diagnostiqués ou pas. Votre détresse psychologique s’accentue, et la population devrait se mobiliser, vous soutenir, exiger davantage de ressources.

Tu peux consulter une psy, un médecin ou un travailleur social; plein de styles et d’approches différentes peuvent t’aider, ou pas; change de professionnel au besoin! Si tu as un ami ou un parent doté d’une bonne écoute, mets-lui-en plein les oreilles aussi longtemps qu’il le faudra pour te soulager. 

J’espère que quelqu’un aura le temps de te prendre dans ses bras aujourd’hui, de te dire que tu es exceptionnelle, et que tu vaux tous les efforts que tu feras pour prendre soin de ta tête et de ton cœur. Ma fille de quatre ans t’a fait un dessin, elle trouve que tu as un beau prénom elle aussi. Reste en vie, Maude, un jour c’est peut-être elle qui aura besoin de toi. 

Le monde selon Goudreault

Devoirs de correction

CHRONIQUE / Je fais partie d’une minorité invisible, tellement métissée que notre arbre généalogique ressemble à un baobab fleuri de la famille des conifères. Mes origines québécoises, italiennes, acadiennes, françaises et amérindiennes expliquent peut-être mon intérêt pour les différentes cultures de notre petite planète, notre toute petite planète où chacun se croit différent des autres. Et pourtant, tant chez les Inuits que chez les Tunisiens, j’ai toujours observé davantage de ressemblances que de raisons de se dissocier, de se disloquer comme on s’acharne à le faire ici et là. Et là-bas aussi, d’ailleurs.

La connerie n’a ni sexe ni couleur. Le génocide bosniaque n’est pas moins effrayant que le génocide rwandais et le racisme des djihadistes n’est pas plus noble que celui des suprémacistes blancs. Si le passage à l’acte violent demeure souvent l’affaire des hommes, les femmes n’en sont pas exemptes non plus; au sein de toutes les dictatures meurtrières qui ont broyé des humains par milliers, ou par millions, se mélangeaient toujours les genres, les âges et les classes sociales. Personne n’est à l’abri de devenir victime ou bourreau. 

Pour un Radovan Karadžic ou un Désiré Munyaneza condamné, combien de criminels de guerre s’en tirent sans craindre la justice? Et pour chaque injustice historique qui jalonne la route sanglante de l’humanité, combien de devoirs de mémoire, de corrections et de réparations viennent suturer nos plaies? Trop peu, vous en conviendrez.

La France est une grande nation, et elle prend de la hauteur lorsqu’elle ose scruter les pages les plus noires de son histoire. Quand on déambule dans les rues de Paris, on ne peut esquiver les rappels douloureux des exactions du gouvernement collaborationniste sous l’occupation nazie : du mémorial de la Shoah aux plaques apposées sur les écoles d’où on raflait les enfants juifs pour un aller simple vers Auschwitz, les devoirs de mémoire sont nombreux. Ces commémorations n’enlèvent rien à l’héroïsme des résistants ni à l’honneur reconquis par la nation française. Au contraire, il permet de reconnaître l’injustice, donner une voix aux victimes et miser sur l’éducation populaire pour éviter de reproduire l’horreur. Cet exemple, comme ceux du Cambodge ou de l’Afrique du Sud, devrait nous inspirer. 

La Commission de vérité et réconciliation du Canada, malgré de nombreux écueils, a exposé les séquelles d’un système raciste et violent envers les autochtones. D’un océan à l’autre, les abus physiques et sexuels complétaient ce vaste projet d’acculturation. Cette commission était essentielle, il fallait entendre et archiver ces récits, peut-être les plus douloureux de notre histoire commune. Se regarder en face, entre Algonquins, Tlingits, Canadiens, Innus, Haidas, Naskapis, Cris, Québécois, Malécites, Saskatchewanais. Entre humains et humaines partageant une partie de leur histoire, habitant le même territoire conquis, non cédé ou annexé. 

De ces prises de conscience qui émergent, nous devons saisir toutes les occasions de réparation. Sans nous autoflageller, condamner notre passé en bloc ou nous diviser davantage, nous pouvons chercher à construire ensemble et corriger ce qui peut l’être. Déjà, ne pas laisser les recommandations de la commission être tablettées et prendre la poussière; et mettre de la pression sur le gouvernement fédéral pour que la Loi sur la protection des droits autochtones soit adoptée au plus tôt; et célébrer les initiatives comme les investissements au pavillon en droit autochtone de l’Université de Victoria ou le rayonnement du Café de la Maison ronde de Montréal. Et que chacun, chacune, à son échelle, dans son domaine, tende vers un plus grand devoir de mémoire, ou de correction à l’égard des Premiers Peuples. 

Voilà ce que nous ferons, dans mon coin de pays, autour de la poésie. Le fameux Sentier de Saint-Venant offrait déjà aux passants les puissants mots de Rita Mestokosho, mais c’est trop peu. Justice doit être rendue à la force et la diversité de la poésie autochtone. Nous le ferons en collaborant au Sentier de la parole, un parcours poétique où la majorité des textes, une quinzaine pour débuter, seront ceux des Premières Nations. 

Et nous le ferons en impliquant les poètes mis en lumière, les étudiants des Centres autochtones d’éducation aux adultes de Sept-Îles, Uashat mak Maniutenam, Kahnawake, Listuguj, Gesgapegiaq ainsi que ceux du College Champlain et de l’Université Bishop’s.

Derrière l’élan initial de ce nouveau sentier, Nathalie Mamias, une prof parisienne installée à Lennoxville. Elle fait des pieds et des mains pour que résonne la parole des Premiers Peuples sur ce territoire ancestral abénaquis. Les bonnes idées n’ont pas de frontières. Nathalie rêve déjà de sentier poétique transcanadien, voire international. Aux voix des Micmacs et des Mohawks, nous ajouterons celles des Kanaks, des Mayas, des Dolganes et autres nations dont on peine à entendre les voix dans ce grand malentendu qu’est l’histoire de l’humanité.

Chroniques

Le cancer aller-retour

CHRONIQUE / « J’ai envie de vivre, moi. » -Marie-Josée Chabot

Je suis dans le cancer jusqu’au cou, jusqu’au cœur. Il me sort du crabe par tous les médiums possibles; téléphone, courrier et courriels à profusion. Ne parlons même pas des réseaux sociaux, c’est virulent! J’ai eu l’honneur de déclamer un texte à En direct de l’univers pour Anick Lemay, généreuse actrice, chroniqueuse et résistante. Jamais je n’ai reçu autant de rétroactions, même mes trolls climatosceptiques sont moins réactifs que les survivants et les endeuillés du cancer. C’est tout dire!

Au Québec seulement, on a dénombré 53 200 nouveaux diagnostics pour l’année 2017. Un nouveau cas toutes les 10 minutes, un mort toutes les 24 minutes. Soixante décès par jour, près de 20 000 par année. Des chiffres impressionnants.

Impressionnants aussi, les quelques dizaines de milliers qui survivent. Surtout ceux qui s’en sortent grandis, qui se découvrent ou nous font découvrir un talent par cette épreuve, comme Anick. Et ceux qui voient leur enfance complètement bouleversée, qui traversent mille souffrances, frôlent la mort et croient tout de même que le cancer les a fait grandir, comme Elyjah. 

Elyjah Tricoire, c’est un peu mon idole. Je suis fan de ce gars-là, autant que je le suis de Réjean Ducharme, Keny Arkana ou Mohamed Ali. Il a seulement 15 ans, d’accord; ce n’est pas encore une vedette internationale, c’est vrai; mon héros n’a pas choisi cette épreuve à laquelle il a survécu, je l’admets, mais l’essentiel de son exploit n’est pas d’avoir survécu à deux cancers, c’est d’y avoir survécu avec style.

Il n’avait que huit ans. Déjà sportif, Elyjah s’était inscrit à une course à pieds, une course pour enfants. Il l’a perdue, derrière des enfants plus jeunes et plus lents que lui. Surtout, il a terminé le parcours épuisé, à bout de souffle, de force, de fatigue. Prise de sang. Le surlendemain, la nouvelle tombait : deux leucémies distinctes, agressives, simultanées. Des traitements invasifs, douloureux. Peu de place pour les parents et leurs inquiétudes, pas de place pour la médecine alternative. 

Chimiothérapie, radiothérapie, chambre hyperbare, photophérèse, greffe de moelle osseuse, doses massives de morphine et de kétamine, mais Elyjah a gardé le sourire. Je suis allé le visiter à Ste-Justine, au cœur de la tourmente. Croiser les petits crânes chauves dans le corridor m’a bouleversé, j’appréhendais ma réaction au moment de retrouver mon jeune ami. Lumineux, comme d’habitude, à peine assommé par la médication, toujours joueur. On s’est lancé le ballon, on a déconné et on a jasé des vraies affaires. Elyjah n’avait pas peur de mourir, il n’a jamais eu peur de mourir. Pourtant, il a perdu des amis de corridor. Il y a laissé de la mobilité et vit toujours avec les séquelles des traitements, il a dû faire du rattrapage scolaire, affronter les diverses injustices liées à la maladie, mais il avait raison : il est toujours là, bien vivant, en rémission. Avec le sourire, et du style!

Pour une célébrité qui survit et se voit mise en lumière, des dizaines de milliers d’anonymes survivent aussi. Comme Elyjah, qui n’a pas fait de course depuis ses huit ans, mais qui s’est libéré de la chaise roulante et de la marchette, qui abandonnera bientôt ses béquilles et réapprendra à marcher librement. Elyjah revient de loin, et il ira plus loin encore. Je le sens quand il exprime sa gratitude pour la donneuse anonyme qui lui a offert sa moelle osseuse, quand il me parle de l’instant présent, de ses amis. Du haut de ses quinze ans, c’est déjà un grand homme.

Pour chaque vedette emportée par le cancer, des dizaines de milliers d’anonymes meurent aussi. Comme Marie-Josée, ma collègue travailleuse sociale, devenue ma confidente, fauchée par le cancer du sein à 47 ans. Pas de funérailles nationales, même pas un petit reportage au téléjournal. Pourtant, la terre a perdu une de ses plus belles humaines le jour de sa mort. 

Alors qu’une majorité y succombait il y a quelques décennies à peine, seulement le quart des personnes atteintes du cancer seraient emportées par cette maladie aujourd’hui. Sauf que le quart de 53 200 personnes, c’est encore beaucoup, non? Heureusement, on continue de faire des progrès en recherche, on améliore nos habitudes de vie, on diagnostique mieux et plus rapidement. Ce sont les trois principales avenues nous permettant d’espérer. 

De nombreuses fondations peuvent recueillir nos dons. On peut aussi se donner le temps de découvrir les histoires de nos proches, nos artistes, nos femmes d’affaires, nos fonctionnaires, nos vedettes et nos anonymes qui survivent au cancer, ou en meurent. Le diagnostic précoce sauve des vies; les histoires d’Anick, de Marie-Josée et d’Elyjah aussi.

Chroniques

Les lendemains de dette

CHRONIQUE/ « On ne meurt pas de dettes. On meurt de ne plus pouvoir en faire. » - Louis-Ferdinand Céline

Vous avez bien mangé, bien bu? Vous avez dansé jusqu’au bout de la nuit? Jusqu’au bout du crédit, vous avez bien dépensé? Si ça peut vous consoler, vous n’êtes pas seuls. Vous pouvez même vous considérer à la mode, en pleine tendance. Les célébrations des Fêtes demeurent le moment fort de l’année pour le commerce, et l’endettement. 

Mince consolation, un récent sondage Léger réalisé pour le compte du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) nous apprend que le Québec est encore cette année la province où on dépense le moins durant cette période, plus ou moins 500$ chez les Québécois contre 700$ pour les festifs Canadiens. Une autre exception bien de chez nous!

Plus fédératrice, la dette des ménages relie tous les Canadiens dans une propension marquée au surendettement. Statistique Canada nous apprenait récemment que le fardeau de la dette de ces ménages s’établissait à 173,8% de leur revenu annuel disponible. En moyenne, on vit au-dessus de nos moyens.

Hier encore, j’avais 20 ans et la bohème ne m’intéressait pas du tout. Je déambulais dans le centre commercial à la recherche du grand amour et d’une nouvelle casquette. Deux sympathiques brunettes m’ont alors harponné vers leur kiosque pour m’offrir un cadran. Oui, un cadran gratuit, et un formulaire pour l’obtention d’une carte de crédit. Pourquoi pas? C’est toujours pratique un cadran. Je ne m’attendais pas à me qualifier pour la carte de crédit, car j’avais allégrement arnaqué la compagnie Columbia en commandant des dizaines de cassettes. Oui, comme un jeune moderne qui ne paie rien pour ses heures de Youtube et de streaming, j’ai consommé du Public Enemy et du Samantha Fox sans débourser un sou.

Surprise! Columbia n’avait pas démoli la cote de crédit du ti-cul de quinze ans qui avait omis de rembourser ses découvertes musicales. Même que la banque m’offrait ma première carte de crédit, un petit millier de dollars, une fortune. Les différences entre le pouvoir d’achat, l’endettement et les actifs m’étaient étrangères. Belle prise pour la banque, le jeune poisson que j’étais a gobé l’hameçon. Aussitôt endetté, j’ai payé des intérêts à cette banque des années durant. Ils se sont amplement remboursé les cadrans et les salaires des démarcheuses du centre commercial en une seule signature.

À se faire répéter Carpe Diem, Vivez l’instant présent, Vous le méritez bien et autres appels à l’insouciance consumériste, on finit par succomber. Achetez maintenant et payez plus tard, et plus tard, et plus tard encore, et encore un peu d’intérêt. Finalement, payez deux à trois fois le prix de la bébelle et engraissez des banques qui croulent déjà sous les profits.

Ce n’est pas le cas des citoyens, ces consommateurs-clients qui se laissent séduire par les « produits financiers » de leurs banques voraces. On a battu un triste record au Québec en 2016, avec plus de 46 000 consommateurs et entreprises contraints à déclarer faillite ou à se soumettre à des ententes de paiements avec leurs créanciers. Malgré une légère amélioration les années suivantes, le taux d’insolvabilité est en hausse constante. Alors, qui est irresponsable? L’individu qui s’étrangle dans l’espoir de voir sa situation financière s’améliorer ou les institutions qui permettent ces endettements risqués? La réponse se trouve peut-être à mi-parcours, mais elle n’apparaît sûrement pas dans l’exemple donné par nos dirigeants.

À l’échelle internationale, les dettes des pays sont ridicules. Oui, celles des anciennes colonies exploitées puis asservies, mais celles des grandes puissances mondiales aussi. Des exemples de dettes extérieures? Plus ou moins 19 188 102 400 000$ US pour les États-Unis, soit 60 000$ par habitant(2016), 4 713 000 000 000 pour l’Allemagne avec sensiblement la même charge par citoyen(2010), le Canada paraît presque sage avec ses mille milliards de dollars, coupant de moitié ce que la dette fait peser sur les épaules de chaque citoyen. Évidemment, le citoyen en question en a peu conscience, tout occupé qu’il est à gérer ses propres dettes, marges de crédit et autres hypothèques en souffrance.

L’inconscience est aussi de mise pour la dette environnementale. Quand on voit l’écart entre les prévisions catastrophiques de milliers de scientifiques et les engagements insignifiants de nos dirigeants à la fumeuse COP 24, on est loin de notre profit. Endettez-vous maintenant et suffoquez plus tard!  Nous avons déjà 79 millions de tonnes de GES, oui, 79 mégatonnes de gaz à effets de serre de retard sur les engagements canadiens précédents. Et même si on chiffre maintenant les coûts occasionnés par le réchauffement climatique à plusieurs milliers de milliards de dollars, nos habitudes de pollueurs impénitents changent peu, ou pas. Ajoutez ça sur le bill!

J’ai perdu le cadran offert pour mon premier hameçonnage au crédit. Et pourtant, parfois, quand je m’attarde à mes dettes, à celles de mes contemporains, de mon pays et de ma planète, je crois entendre son alarme résonner au loin.

Actualités

Dix ans d’un jour à la fois

CHRONIQUE / « Plus d’hommes se sont noyés dans l’alcool que dans la mer. » -W.C. Fields

Demain, je vais peut-être prendre un verre, ou quatorze, mais aujourd’hui je ne boirai pas. Je vais traverser la journée sans consommer. Demain, on verra. Aujourd’hui, rien du tout. C’est l’entente que je passe avec moi-même depuis 3659 jours. Un jour à la fois. 

Je ne suis pas seul, nous sommes des millions sur la planète, peut-être même des centaines de millions d’humains aux prises avec des dépendances à l’alcool, aux médicaments ou aux drogues. Nous sommes beaucoup moins nombreux à choisir l’abstinence complète. L’approche de réduction des méfaits peut fonctionner avec certains, qui apprennent à diminuer leur consommation ou minimiser les dégâts. Je n’ai rien contre, mais je ne suis pas de ceux pour qui ça fonctionne. J’ai essayé. C’est plus facile pour moi de ne pas boire un premier verre que de m’arrêter après le dixième; plus facile de ne pas fumer un joint que de me priver de fumer trois grammes dans la même journée; plus facile de me passer de la cigarette du matin, que de vider un paquet par jour. Voilà pourquoi j’ai tout arrêté. 

« Mais au bout de dix ans, tu pourrais sûrement consommer normalement, tu ne retomberais pas dans l’abus, non? » Depuis que j’ai décidé de vivre plutôt que de survivre, la vie est belle. Souvent difficile, stressante, pleine de deuils et de crises, mais belle. Je vais au bout de mes projets, je ne traîne plus de dettes, je suis devenu fiable, je fais du ménage dans mon existence, je n’ai plus envie de mourir et toutes mes relations significatives s’améliorent. Ce serait un peu con de mettre tout ça en danger, non? Quelques sœurs et frères d’armes ont voulu vérifier avant moi, certains n’en sont jamais revenus, certaines s’y noient encore. On ne devrait jamais demander aux rescapés d’un naufrage s’ils ont envie de replonger dans l’océan. 

À ce moment-ci de la chronique, je peux diviser mon lectorat en trois groupes distincts. Le premier sera constitué de curieux qui poursuivent leur lecture, bien qu’ils n’aient aucun problème d’assuétude et qu’aucun de leurs proches n’en souffre; ils sont rares, ces chanceux. Le second sera composé des proches de dépendants, qui soutiennent et espèrent et souffrent et désespèrent et cherchent des moyens d’aider leurs proches; des courageux. Dans le troisième groupe, ce sont mes semblables, des dépendants plus ou moins conscients des souffrances et des compulsions liées à leur consommation, qui n’en peuvent plus, mais n’imaginent pas vivre sans leur anesthésiant préféré. C’est surtout à vous que je m’adresse aujourd’hui. À toi, spécifiquement.  

Tu n’es pas obligé de consommer ni d’en mourir. Tu peux arrêter. C’est difficile, mais moins difficile que vivre dans les obsessions, moins difficile que de chercher de l’argent ou des moyens de consommer, moins difficiles que traverser tes journées dans la fatigue et la honte de la veille, moins difficile que devoir composer avec les mensonges qui protègent ton mode de vie malsain. Peu importe ce que tu consommes, peu importe la quantité ou la qualité de ce que tu consommes, tu peux arrêter. Arrêter de mourir chaque jour et commencer à vivre. Je ne suis pas le premier, tu ne seras pas le dernier ou la dernière. 

Ma dixième année de rétablissement est sûrement moins difficile que ta première journée d’abstinence, ta première semaine à frette, ton premier mois à dégeler ou ta première année à rapiécer ta vie en lambeaux. Il y a dix ans, même si j’y croyais peu, je me donnais une dernière chance et j’ai cherché de l’aide. Il en faut, c’est une maladie chronique, insidieuse, mortelle. Ne crois pas que le terme maladie nous déresponsabilise. Au contraire, connaitre sa maladie et ne rien faire pour la traiter, ça c’est irresponsable.  

Que tu choisisses la réduction des méfaits ou l’abstinence totale, que tu cherches une aide professionnelle ou celle de tes semblables dans une fraternité anonyme, que tu en parles à un travailleur social ou une psychiatre, tous les moyens sont bons. Peut-être même que tu devras combiner tout ça. Tu mérites de t’en sortir. Mais dépêche-toi, chaque jour, des milliers de dépendants en meurent. Ou passent à côté de leur vie. 

Je lève mon verre d’eau à tous les alcooliques non-pratiquants, tous les dépendants et dépendantes en rétablissement, tous ceux qui choisissent la sobriété ou l’abstinence, peu importe leurs raisons. Je le lève aussi bien haut pour tous ceux et celles qui les aiment, les accueillent et les soutiennent dans cette éprouvante et magnifique aventure. Surtout, je lève mon verre à toi, sur le point d’arrêter de mourir. Bon courage. Un jour à la fois. 

Impressionne-moi, François

CHRONIQUE / Félicitations François! Premier ministre du Québec, c’est quelque chose. Pour être honnête, tu n’étais pas mon premier choix, ni mon second d’ailleurs, mais te voilà élu, chef d’État d’une nation distincte, à l’intérieur d’une province singulière, imbriquée dans un pays qui lui ressemble trop peu. Pardonne-moi le clin d’œil, mais on oublie souvent que tu as été souverainiste, péquiste même; tu dois te congratuler d’avoir quitté le bateau à temps.

Au fait, tu permets que je te tutoie? Je t’ai vu le faciès vingt fois par jour depuis un mois, et il tapissera tous les journaux pour les quatre prochaines années, ça appelle une certaine familiarité. Sans compter que tes décisions auront un impact considérable sur ma famille.

Mon clan est au cœur de tes promesses, comme s’y retrouvent de nombreuses familles québécoises. On retient notre souffle, perplexes, face au vent de changements que tu as promis sur tous les tons. Ce fut une longue campagne, tu as eu le temps d’en promettre de toutes les couleurs. Par ma fenêtre, j’observe justement le feuillage de majestueux érables « dans la grande artillerie des couleurs d’automne », comme l’écrivait Miron. Mais ces feuilles colorées comme tes promesses ne dureront pas, elles tombent déjà au sol et meurent. La métaphore s’arrête-t-elle là, François? Tu vas les tenir, toi, tes promesses? Tu es en politique pour le bien commun? Pour ceux qui ont voté pour toi, mais aussi pour la vaste majorité qui ne l’a pas fait? Pour ceux qui ont voté avec leur cœur et ceux qui ont voté avec leur cul, de reculons, en se bouchant le nez? Pour tout le Québec, prêt à le défendre « devant tous les commandeurs de son exploitation »?

Tu as lu Gaston Miron, François? Je te donnerai une copie de L’homme rapaillé si tu veux, j’en traîne dans toutes les écoles et les prisons que je visite et qui viennent de passer sous ta responsabilité. Je vais te refiler un peu de Josée Yvon et de Kibkarjuk aussi, ça devrait te plaire. On m’a dit que tu avais adoré La vie devant soi de Romain Gary, une lecture déterminante pour moi. Ce goût commun me trouble, mais ça pourrait servir de base à notre relation. On ne s’est pas choisi l’un l’autre, mais à mauvaise fortune bon cœur; je vais te laisser la chance de me séduire en mode postélectoral, en concrétude directe, en exercice quotidien du pouvoir. Mais non, François, je ne suis pas ironique, je veux nous laisser une chance.

Les alarmistes qui te comparent à Donald Trump pratiquent un populisme de bon ton. Malgré ton racolage auprès des effarouchés de l’identité nationale, tu ne présentes pas les symptômes cliniques d’une pathologie mentale permettant de faire un rapprochement avec notre voisin du Sud. Et ceux qui te traitent d’imbécile ne font que prouver qu’ils le sont eux-mêmes; tu n’es pas un imbécile François, au contraire. Il aura fallu du flair, une certaine intelligence et même du courage pour te lancer dans cette conquête. Occuper seul le devant de la scène, allant jusqu’à occulter ton équipe, relève du pari risqué. Et tu as gagné, mais quoi? La lourde tâche de travailler à la réalisation de tes nombreuses promesses.

Tu auras donc 1460 jours pour compléter une réforme du scrutin, afin qu’il devienne proportionnel mixte (j’adore cet engagement, François, j’espère que tu seras moins décevant que Justin); augmenter le salaire des enseignants (bonne idée, ils le méritent tellement, comme les éducatrices, les infirmiers, les préposées aux bénéficiaires, les travailleurs sociaux, etc.); décentraliser les fonctionnaires et leur couper 5000 postes (je suis moins chaud à l’idée, les coupures libérales ont déjà assez fait mal, il reste autant de gras que ça, François? Prends garde de ne pas couper dans l’os); réduire le nombre d’immigrants et leur faire passer un test des valeurs (c’est de la grosse connerie ça, François, on le sait bien, mais tu as sûrement récolté des tonnes de votes là-dessus, bien joué); rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes et changer le mode de rémunération des médecins (Gaétan va te faire la vie dure à l’Assemblée); construire 30 maisons des aînés (encore faut-il les remplir de personnel compétent); offrir la maternelle 4 ans pour tous (sais-tu à quel point les CPE font déjà un travail exceptionnel?); interdire la consommation de cannabis en public (même à Woodstock en Beauce? Bonne chance!).

Et j’énumère seulement une parcelle de tes engagements, de nombreux autres s’y ajoutent. Tu t’es vanté d’être un gestionnaire exceptionnel, de t’entourer des meilleurs et d’atteindre tes objectifs. Je vais te laisser ta chance, avec ouverture d’esprit et bienveillance, juré craché! Mais comme les journalistes dignes de ce nom, comme les citoyens politisés, comme la kyrielle de Solidaires, de Péquistes et de Libéraux qui retrouveront bientôt leurs esprits et leur soif de pouvoir, je vais te garder à l’œil, François. La foire aux promesses est terminée, le couronnement aussi. La page est vierge, c’est maintenant que tu commences à écrire l’Histoire. Impressionne-nous!

Actualités

Sous les cernes du poème

CHRONIQUE / « Pas question de mourir avec la mort. » - Émilie Turmel

Nous avons survécu! Les yeux rougis d’épuisement et d’émotions, les traits tirés mais lumineux, nous étions encore quelques dizaines au Déjeuner des braves, ultime activité de la Grande Nuit de la Poésie de St-Venant. Au plus fort de la frénésie nocturne, plus d’un millier de nuiteurs et de nuiteuses ont envahi le village d’une centaine d’habitants. Une invasion salutaire, accueillie par une armée de bénévoles et de citoyens heureux de partager leur territoire. Le 18 août 2018, une date à marquer d’une pierre blanche comme la nuit. 

Ça grouillait de partout : des écrivains festifs, des plumes de renom, des vedettes de la chanson, des poètes amateurs et des amateurs de poésie dans tous les coins. L’église débordait, se déversait dans le chapiteau, où refluait aussi le public encore étourdi d’une grande claque verbale reçue plus tôt à la Maison de l’arbre. Pour se remettre de toute la poésie émanant simultanément de trois scènes distinctes, certains allaient se promener sur le Sentier poétique.

La diversité des genres demeure la particularité de l’ambitieux festival condensé en quatorze heures. La poésie est polymorphe, vivante et vivace. Évidemment que le poème se déploie en vers libres plus ou moins sagement alignés dans un recueil, mais il se dévoile aussi dans le refrain de certaines chansons, dans l’embrasement soudain d’une compétition de slam ou dans la découverte d’une nouvelle voix révélée par un micro ouvert. Les diverses portes de cette immense baraque qu’est la prise de parole communiquent entre elles et aboutissent toutes dans une grande salle nommée poésie. 

Et voilà bien le pari au cœur de la programmation : que les admirateurs de Manu Militari assistent au spectacle hip-hop puis découvrent la poésie de Louise Dupré; que les lecteurs de Daria Colonna errent sur le site et s’arrêtent à l’incandescence des paroles de Tire le coyote ou de Patrice Michaud; que les nuiteurs qui envahissent le chapiteau pour une conférence de Normand Baillargeon aient soif de poésie et courent s’abreuver au Bingo littéraire des Premières Nations. 

La poésie québécoise est en grande forme. De nombreuses publications de qualité paraissent chaque année, les jeunes maisons d’édition tirent leur épingle du jeu et consolident leur renommée. On célèbre et se réapproprie nos illustres prédécesseurs, de Miron à Uguay en passant par Kibkarjuk ou Desrosiers. Des lectures, des conférences, des ateliers de création et une kyrielle d’événements célébrant la poésie d’ici émergent dans toutes les régions du Québec. La Grande Nuit de la Poésie de St-Venant s’inscrit dans cette mouvance. Depuis la fameuse nuit de 1970, des torrents d’eau et d’encre ont coulé sous les ponts. Pourtant, en dehors des revues spécialisées, la représentation des poètes se fait rare dans les médias nationaux. 

Aucun grand média ne s’est présenté à St-Venant pour cette biennale d’envergure exceptionnelle. Aucun. Je sais, bien planqué au creux des Appalaches, St-Venant c’est loin de la Place des arts, mais quand même! Plus d’un millier de participants, une douzaine de chanteurs, autant de slameurs, de slameuses, des rappeurs, des monstres sacrés de la littérature et quelques dizaines de poètes parmi les plus importants de notre génération, mais aucun de nos grands médias nationaux! Il manquait peut-être d’humoristes ou de chefs cuisiniers…

La pertinence des journaux régionaux s’est fait sentir; une brave journaliste, poète sur les bords, tenait le phare à elle seule. Calepin à la main, elle s’apprêtait à quitter le site lorsqu’elle a trébuché et chuté sur l’asphalte. Même pas un verre de trop, juste la malchance. La seule journaliste sur place s’est fracturé la main! Notre unique blessée, c’est la grandiose Sonia Bolduc, qui s’est retrouvée incapable de rendre compte de la magie vécue cette nuit-là. À croire que notre imposante biennale désire préserver un peu d’intimité. 

Sans ce mystérieux incident, je ne me serais jamais permis de témoigner de l’importance d’un événement où je suis moi-même directeur artistique. Mais ne craignez pas le conflit d’intérêt, je suis bénévole; cette implication est extrêmement enrichissante, mais ne me rapporte pas une cenne. J’allais plutôt écrire sur l’enlevante campagne électorale, mais les promesses bidon m’assomment déjà et les circonstances l’imposent; la montagne de travail abattue par Richard Séguin, Jean-François Létourneau, Sylvie Cholette, des dizaines de bénévoles et votre humble chroniqueur méritait bien un papier diffusé dans nos essentiels médias régionaux. Voilà qui est fait. 

Mes salutations aux citoyens de St-Venant, aux poètes en tous genres, aux nuiteurs et nuiteuses, à la sympathique journaliste estropiée et à tous ses collègues qui oublient parfois que les événements culturels d’ampleur nationale se tiennent aussi en région. 

Le monde selon Goudreault

Être et avoir l’été

« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible! » - Pindare

CHRONIQUE / La vie est une suite de choix plus ou moins difficiles. Pour Camus, la grande question est de savoir si on doit affronter l’absurdité de l’existence par le suicide ou par l’engagement; pour Simone Weil, philosophe agnostique, le grand choix consiste plutôt à s’investir dans la spiritualité sans adhérer à une religion. Mes décisions du moment sont plus triviales, je dois l’admettre : Ogunquit ou Gaspésie? Voiture hybride ou électrique? Poursuivre ou non cette chronique?